‹ Étude critique sur la méthode oratoire dans Saint AugustinChapitre 9 sur 14 · CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESGONIUS · texte numérisé non relu

CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESGONIUS

l'employer à sauver quelques âmes et la sienne propre, après avoir proscrit celle qui selon lui est fausse et mensongère, celle qui n'est qu'une routine, je me rends difficilement compte de ce qu'il a voulu dire.

Si l'éloquence n'est qu'une de nos facultés générales , dominant toutes les applications que nous en pouvons faire, si elle n'est autre chose que la raison se faisant entendre à l'homme, et mettant dans son plus beau jour les idées qu'elle veut exprimer, si elle n'est qu'un instinct heureux; l'art qui développe cet instinct, la méthode qui nous aide à réveiller les sympathies cachées, mais puissantes de l'âme avec le beau , le vrai et le juste, la rhétorique enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom , ne sera pas plus immorale que la faculté qu'elle veut développer et perfectionner.

Je vais plus loin : par cela seul que l'homme crée sa parole, il doit viser à l'éloquence ; exprimer sa pensée, c'est réaliser l'idéal; dès-lors tout ce qui peut nous y aider est moral et légitime.

Mais, dit Platon, la rhétorique est indifférente au vrai et au faux ; il n'y a pour elle ni vrai ni faux; elle est essentiellement un art de mensonge, puisque tout est mensonge, là où la vérité et le mensonge peuvent être arbitrairement em-

ployés; aussi ne s'adresse-t-elle qu'aux ignorants; et, pour mieux s'emparer d'eux, elle parle à leurs sens, à leur imagination, elle intéresse leurs passions.

Ces reproches sont injustes ; l'abus d'une bonne chose ne prouve rien contre elle. Parceque les Sophistes athéniens inspiraient à leurs concitoyens la convoitise et la jalousie, sera-t-il interdit à Démosthône de ranimer chez ses auditeurs l'amour de la patrie et la haine de l'étranger?

Oui, la rhétorique s'adresse à la foule et aux ignorants, mais c'est que ceux-là surtout ont besoin d'être éclairés; c'est pourquoi les idées du sens commun sont exclusivement son domaine; sa gloire est de les éclaircir et de répandre sur elles toute la beauté dont elles sont capables.

Oui, elle parle à la passion et à l'imagination ; mais c'est alors qu'elle mérite bien du genre humain : on ne peut pas couper l'homme en deux ; on ne peut pas, Dieu merci, séparer la raison qui voit le vrai, le beau et le juste, du cœur qui l'aime et s'y attache.

Il ne faudrait pas conclure de tout ceci que la rhétorique avec le cortège de ses principes doive être mise en jeu toutes les fois qu'il s'agit de parler à 1 homme et de l'instruire.

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