‹ Étude critique sur la méthode oratoire dans Saint AugustinChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Saint Augustin était l'oracle du monde chrétien ; on s'adressait a lui de tous côtés pour avoir la solution des problèmes religieux les plus compliqués, les gens du monde et les philosophes, comme les religieux et les évoques eux-mêmes. Ainsi, plus tard, on verra l'Europe entière demander à Bossuet la solution de toutes les grandes questions religieuses qui ont agité le dix-septième siècle.

Un diacre, nommé Deogratias, qui catéchisait à Carthage avec succès, lui écrivit pour lui confier les dégoûts qu'il ressentait dans cette rude mission d'apprendre la foi aux hommes.

11 ne faudrait pas croire, sur la foi du titré j

qu'il s'agît seulement de faire le catéchisme aux enfants. Les catéchumènes étaient le plus souvent des hommes faits, qui, convertis a la nouvelle religion par des sentiments réels ou par leur intérêt, méritaient dans de longues épreuves un baptême que l'Église n'accordait alors qu'à des œuvres sérieuses ou a une foi bien prouvée.

Nous avons vu plus haut qu'avec le baptême on recevait la communion et la confirmation. C'était donc une initiation complète au catholicisme : aussi, on l'attendait longtemps.

Effectivement, la tâche du catéchiste était pénible, surtout à Carthage, au milieu de la prodigieuse corruption que j'ai décrite. Devant de pareils auditeurs, le prêtre devait se sentir mal à l'aise pour développer les grands principes de la morale chrétienne. Que dire à des néophytes qui, avant d'entrer dans l'Eglise, avaient été sacrifier à la déesse Céleste, ou peut-être écouter un évêque clonatiste? Que sera-ce s'il est vrai, comme le dit Salvien, que dans cette cité préoccupée d'intérêts matériels, les serviteurs de Dieu ne pouvaient pas se montrer sans être bafoués et outragés?

Ajoutez à cela un détail puéril en apparence, mais qui cependant n'est pas sans valeur. En

Afrique, les catéchumènes restaient debout devant le prêtre qui les instruisait. Les évêques d'Italie avaient senti que la fatigue résultant de cette situation gênante ferait tort à la doctrine et éloignerait des églises les populations indolentes et voluptueuses des grandes villes.

Le traité sur l'art de catéchiser fut composé vers l'an 400. Augustin avait alors quarante-sept ans; il y avait quinze ans qu'il était converti ; depuis cinq ans, il exerçait les fonctions épiscopales. 11 avait donc toute l'expérience désirable en matière d'instruction religieuse ; aussi, trouvet-on un bien vif intérêt dans les conseils adressés par le grand évêque au diacre de Carthage, surtout si l'on se rappelle qu'Augustin y résume l'esprit du christianisme dont il était le défenseur et l'interprète le plus intelligent.

On amenait h Deogratias des hommes auxquels il fallait apprendre les éléments de la foi ; et faute d'avoir une méthode sûre, il ne savait par où commencer ni par où finir. Souvent, enfin, sa parole le fatiguait lui-même; et il ne doutait pas que ses auditeurs n'en ressentissent un ennui préjudiciable à la foi. Voilà pourquoi il avait dû recourir à l'expérience de l'cvêque d'Hippone.

Ce n'est pas seulement à titre d'ami, c'est au

nom de la charité chrétienne qu'Augustin lui répond : « Dieu, me défend de vous refuser, lui « dit-il; je dois embrasser avec joie toutes les « occasions que j'aurai d'aider mes frères par « mon travail. »

C'est ainsi que chez les Pères de l'Église, l'esprit religieux vient tout sanctifier, tout agrandir; les individus s'effacent, les questions particulières disparaissent pour devenir générales comme la vérité même, et, comme elle, répondre aux besoins de toutes les âmes. Leur charité transforme tout. Voyez comme il combat les dégoûts et les découragements de son ami ! Le grand docteur ne conseillera pas, comme un maître vulgaire, de s'obstiner dans une lutte stérile ; en pareil cas, il y a quelque chose de plus noble que le triomphe oratoire, c'est le renoncement volontaire au succès; quelque pénible qu'il soit, il ne doit rien coûter à notre amour propre, dès qu'il s'agit d'être utile. Lui aussi, Augustin, voudrait poursuivre et atteindre l'idéal 1 : « A moi même, dit-il, « ma parole me déplaît; je suis avide d'un mieux « que mon esprit voit et auquel je ne puis arri-

1 On trouvera un éloquent commentaire de ce premier chapitre dans quelques pages des Essais de Littérature et de Morale de M. Saint-Marc-Ghardin. 21 vol., édit. Charpentier, p. 2iiel 399.

SUR L'ART DE CATECHISER. 9'd

« ver; je m'afflige de sentir que nia langue ne <( suffît pas à mon cœur..... Mon idée brille de- « vaut moi comme un éclair; elle pénètre mon « intelligence d'une vive clarté; mais la parole « est lente et tardive. Quelle différence ! tandis « qu'elle se déroule péniblement, l'idée rapide et « vive est rentrée dans les profondeurs de l'es- « prit. »

L'espritchrétien, avant toute pratique, luiavait appris à écarter les suggestions du moi littéraire. Comme toutes les petites arrière-pensées de l'artiste semblent mesquines auprès de cette noble abnégation du chrétien, qui ne songe qu'à l'intérêt des âmes ! Ce sacrifice ne devait pourtant pas lui paraître médiocrement pénible. Car Saint Augustin, lui aussi, est artiste, nous n'en pouvons douter, en lisant ce vif tableau des tortures de l'homme qui cherche l'idéal sans y pouvoir atteindre.

Non, jamais notre esprit ne va jusqu'où il veut dans le vrai, et pourtant il va plus loin qu'il ne l'eût fait sans ces efforts ; dans l'art comme dans la morale, qui ne tend pas à l'impossible n'accomplit pas même le nécessaire; mais ces efforts peuvent lasser la faiblesse humaine : en désespoir d'arriver il la perfection, peut être s'arrê-

têra-l-elte court; et alors le remède serait pire que le mal. Ainsi, même au point de vue profane et littéraire, le conseil d'Augustin est bon. N'y a-t-il pas des esprits délicats et distingués que le sentiment même de la perfection jette dans un découragement stérile et dédaigneux? Sans doute ils étaient rares au temps d'Augustin; ils ne le sont peut-être pas moins de nos jours ; mais, enfin, il y en a. Or, à certaines époques, l'homme qui dans la mesure de son talent répand ce qu'il croit être la vérité, est supérieur à celui qui se tait et désespère de lui-même. Dans son intérêt même, l'esprit doit donc résistera ce désir infini de perfection qui est peut-être moins un besoin-de notre âme qu'une satisfaction donnée à notre orgueil. Mais dans le prédicateur, ce sentiment de notre impuissance ôte à sa parole une partie de sa vigueur : qu'il le combatte de toutes ses forces, car souvent l'expression la plus simple et la plus naturelle suffit pour l'auditoire qu'on veut éclai- .rer.

La difficulté n'est pas, comme le pense Deogratias, de proposer aux néophytes ce qu'il faut croire, ni de choisir entre tel ou tel ordre d'exposition. Ce qui est malaisé, c'est d'arriver à catéchiser avec plaisir. F^urtant le prêtre qui in-

si mit no sera goûté que s'il possède cette qualité ii un degré éminent. Un zèle ardent doit donc inspirer toutes ses paroles. Si Dieu aime qu'on fasse l'aumône matérielle avec plaisir, combien cela est-il plus vrai encore de l'aumône spirituelle.

Ainsi, à côté du mal, Augustin indique le remède; c'est à la charité, c'est à l'amour de savoir rappliquer. Vous voulez remuer le cœur, soyez ému vous-même ; et vous le serez, si vous aimez : dilige et die quod voles : dès que vous serez bien pénétré de l'importance de votre mission, une sorte de joie chrétienne se répandra dans votre discours.

Au dix-septième siècle, quand Labruyère commençait tristement son chapitre de la Chaire, en disant : «Le discours chrétien est devenu un « spectacle; cette tristesse évangélique, qui en « est l'âme, ne s'y remarque plus; » tout était bien changé. Le christianisme, après deux- siècles de discussions orageuses, sentait le besoin de montrer aux populations qu'il avait encore toutes ses splendeurs et toute sa beauté; il tâchait de dissimuler les atteintes prochaines de la caducité, et il emprunta à l'éloquence cet éclat un peu théâtral dont aiment à se parer

les majestés mourantes. Mais en môme temps l'antique méthode d'enseignement religieux se perdit. Fénelon , comme l'auteur des Caractères, accuse les prédicateurs de supposer que les fidèles sont instruits de leur religion, et d'appréhender de leur faire des catéchismes. L'enseignement religieux, en effet, devenait philosophique, controversiste ; il n'était plus historique: en renonçant à ce caractère, il se dénaturait et tendait à se confondre avec les objets de la spéculation profane. Or, le sentiment de la lutte qui se manifeste entre la tradition chrétienne et l'esprit philosophique, même aux plus beaux jours du dix-septième siècle, aurait dû répandre sur la parole des orateurs sacrés cette tristesse dont parle Labruyère; il semble qu'ils eussent dû craindre de n'être pas assez maîtres de la vérité pour l'imposer à ces âmes que la curiosité envahissait ; mais cette impression ne se trouve guère que dans Bourdaloue et quelquefois dansBossuet. Les Mascaron, les Fléchier ne semblent pas soupçonner cet esprit moderne qui va détruire la foi. Quand Massillon viendra le combattre, il sera trop tard : l'Église ne pourra plus en triompher.

Labruyère était donc dans le vrai quand il reprochait à l'enseignement sacré de n'être pas

assez sérieux, et de se faire trop profane. Il ne l'était pas moins quand il ajoutait aux lignes que j'ai citées plus haut : « La parole sainte c'est une « sorte d'amusement entre mille autres ; c'est un «jeu où il y a de V émulation et des parieurs. » Les lettres de M"c de Sévigné ne le prouvent que trop.

Le catéchiste du quatrième siècle n'avait pas les mêmes raisons pour rendre sa parole austère et sombre. Un large et bel avenir s'ouvrait devant le christianisme ; les mauvais jours du passé avaient fait place à la joie d'un triomphe éclatant et presque incontesté. La tristesse chrétienne d'ailleurs aurait rebuté ces esprits mal détachés des riantes images qui rendirent le polythéisme aimable jusque dans sa vieillesse. Enfin, ceux qui allaient trouver le catéchiste étaient disposés à croire en lui. Être triste, douter du résultat, c'eût été compromettre la foi du néophyte. Le prédicateur devait au contraire montrer, en le portant légèrement, que le joug nouveau n'était pas trop lourd pour la faiblesse humaine.

Le christianisme, au quatrième siècle était enseigné plutôt comme une religion de faits dominés par certaines vérités, que comme un système ayant besoin d'une démonstration logique. Aussi,

Augustin insiste t-il sur la narration. 11 faut la commencer aux premiers mots de la Genèse, et la mener jusqu'aux temps présents. Le catéchiste a trop peu de temps pour n'en être pas avare. Il embrassera donc sommairement et d'une manière générale toute la suite des faits, ne prenant que les choses les plus merveilleuses, celles que l'on entend avec le plus de plaisir et qui sont, pour ainsi dire, les bases de l'histoire religieuse : les faits que l'on voudra faire valoir seront isolés.

Le catéchiste ne doit pas perdre de vue, dans cette exposition sommaire de la religion, qu'il veut développer la charité des néophytes : toutes ses paroles doivent tendre à montrer l'amour de Dieu pour l'homme, afin que l'auditeur éprouve le désir de lui rendre amour pour amour : il faut qu'en l'écoutant on croie, qu'en croyant on espère, et qu'en espérant on aime.

Est-ce un homme, est-ce Jésus-Christ luimême, qui résume ainsi l'esprit du christianisme? Dans cette œuvre d'amour tout se suit; Dieu seul doit se montrer; il faut que le catéchiste se fasse oublier pour ne penser qu'à ses auditeurs et à scïi Dieu. Augustin ajoute à ces grandes considérations les détails qui les complètent : aimer Dieu sans le craindre ne suffit

pas : c'est au catéchiste à faire naître dans l'âme ces deux sentiments : plus on craindra Dieu, plus on voudra mériter son amour. Mais il en est qui se font chrétiens par intérêt ou par ambition: il ne faut pas les abandonner pour cela, car souvent la miséricorde de Dieu éclate par le ministère du catéchiste : et, louché par sa parole, l'auditeur veut devenir réellement ce qu'il feignait d'être.

C'est ainsi qu'Augustin relève Deogratias à ses yeux, pour le sauver des dégoûts d'une profession laborieuse et difficile.

Les conseils qui suivent s'adressent exclusivement au diacre; il lui sera utile de connaître d'avance les dispositions du néophyte, les causes qui l'ont amené à la religion. Qu'on l'interroge lui-même au besoin pour tirer de ses réponses l'exorde du sermon.

Que de soins, que de précautions pour aborder cette âme malade ! L'Église adaptait son enseignement aux besoins de chacun, donnant ie lait aux faibles, le pain aux forts. Est- il étonnant qu'avec de pareilles armes, la foi catholique l'ait emporté et sur le paganisme, et sur toutes les hérésies !

Si le néophyte est venu dans un esprit ci

feinte et pour obtenir des biens humains, il mentira: son mensonge môme nous servira d'exorde; mais on se gardera de le réfuter. On prendra au sérieux ses paroles; ainsi peut-être souhaiterat-il d'être réellement ce qu'il veut paraître.

Que si c'est Dieu qui l'a décidé en l'avertissant ou en l'effrayant, la matière est riche pour le catéchiste qui peut parler des conseils de Dieu sur l'homme. Mais il faut éloigner la pensée des miracles et des songes, pour s'attacher aux Écritures. On habituera ainsi l'âme à espérer non plus des miracles visibles, mais les choses invisibles.

On le voit, rien n'est donné au hasard; les circonstances les plus indifférentes deviennent précieuses pour Augustin, dès qu'il s'agit d'enfanter la foi.

Le fond de cet enseignement était l'histoire de la religion. Mais certaines idées générales peuvent la dominer : ainsi on peut commencer la narration en partant de cette idée que tout ce que Dieu a fait est bon : ces considérations permettent au catéchiste de ramener tous les faits à cette charité qui est la fin dernière de son discours : elles l'empêchent aussi de se perdre dans ces explications subtiles, qui trop souvent ve-

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riaient se mêler h la parole sainte : les réflexions doivent s'y rencontrer comme l'or dans une parure de diamants : on n'en met qu'autant qu'il en faut pour les unir entre eux, pas assez pour étouffer l'éclat des pierres précieuses.

Après la narration, il faut parler de la résurrection, réfuter les railleries des infidèles, prémunir les faibles contre les tentations ou les scandales du dehors ou même de l'Église. C'est le lieu de rappeler brièvement les préceptes de la vie chrétienne; car il est à craindre que les hommes livrés au vin, à l'adultère, aux spectacles et à la superstition, ne séduisent un néophyte qui croit pouvoir les hanter impunément, quand il voit que beaucoup s'appellent chrétiens, qui n'en pratiquent point les devoirs. Le témoignage de l'Écriture aidera à faire voir la fin destinée à ceux qui persévèrent dans cette voie.

C'est toujours au nom de l'Écriture que le catéchiste doit parler : ce moi, que plus tard on proclamera haïssable, disparaît déjà : il n'y a d'intermédiaire entre Dieu et le néophyte, qu la bible et la foi du prêtre qui la commente. Aussi voit-on ces mots et ces tours revenir sans cesse : « celui qui nous écoute ou plutôt qui écoute Dieu par notre bouche. »

le

Tous les développements doivent être courts, surtout quand le catéchumène est un homme instruit : il est inutile de lui redire ce qu'il sait déjà.

Ces réflexions pleines de sens, en nous faisant connaître la méthode d'Augustin, nous apprennent aussi comment l'Église se recrutait encore à la fin du quatrième siècle. Bien des gens instruits, avant d'accepter le catholicisme, étudiaient son esprit, l'appréciaient, et ne se décidaient qu'après de mûres et sérieuses réflexions. De pareils prosélytes en attiraient d'autres; et l'Église ne manquait pas de les opposer soit aux philosophes, soit aux hérétiques.

On peut voir comme Augustin, dans ses Confessions, parle avec éloge d'un illustre rhéteur de Rome, Victorius, qui se convertit dans sa vieillesse, et, sous Julien, renonça à sa chaire après avoir fait sa profession de foi devant Rome entière.

Les précautions oratoires du catéchiste doivent redoubler pour ces précieuses conquêtes ; il faut que l'orgueil de l'intelligence s'incline devant la suite de l'Église catholique ; mais la simplicité et la charité doivent éclater dans la parole de celui qui instruit.

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D'autres néophytes venaient des écoles du grammairien ou du rhéteur; on ne pouvait les compter ni entre les ignorants, ni entre ces hommes instruits dont l'esprit était rompu aux grandes questions: on leur doit, dit saint Augustin, un enseignement de plus qu'aux simples, à ces hommes qui paraissent l'emporter sur les autres par le talentde la parole. Qu'ilsappren nent, en se revêtant de l'humilité chrétienne, à préférer la chasteté du cœur à l'habileté de la langue.

C'est ainsi que l'Église comprenait ce qu'elle devait à chacun; elle veut que les demi-savants renoncent à leur science : car chez eux l'orgueil de l'esprit serait une source éternelle d'idolâtrie ou d'hérésie. Bossuet, aussi, dans son Traité de la concupiscence, reprendra ces idées; il proscrira la poésie et les arts au nom de l'humilité; mais ce qui était une mesure de haute sagesse au quatrième siècle deviendra une rigueur antichrétienne contre les beaux esprits que l'illustre prêtre condamnait si durement.

L'interprétation des saintes Écritures ouvrait, au temps d'Augustin, un libre champ au triomphe du sens privé ; les Pères eux-mêmes ne les commentent pas toujours assez simplement. Le grand esprit d'Augustin se perd dans des subtilités in-

finies; on n'a qu'à ouvrir ses Éclaircissements sur les Psaumes et ses Sermons : sans doute il y explique la lettre, et, disons-le hardiment, il y fait le mot à mot; mais, pour mieux en montrer l'esprit, il tombe dans des raffinements par trop mystiques. C'était une vieille habitude du christianisme. Les Juifs, du temps de Jésus-Christ, étaient devenus fertiles en sens mystérieux et allégoriques, dit Fénelon. Les Thérapeutes, dans lesquels Eusèbe voit les premiers chrétiens, étaient fort adonnés à ces explications de l'Ecriture. Ils étaient fort nombreux à Alexandrie. C'est là que les allégories ont commencé à se répandre jusque chez les docteurs chrétiens de l'Occident. Origène est le premier des Pères qui se soit écarté de la lettre, et il poussa jusqu'à l'excès ce goût de l'allégorie. On sait les reproches que lui adressait saint Jérôme à ce sujet.

Peut-être, dans son intérêt, l'Église n'auraitelle pas dû permettre à tous les catéchistes ces développements où ils pouvaient se perdre et égarer avec eux des néophytes accoutumés aux imaginations bizarres de cette époque. Mais qu'on ne l'oublie pas, dans une civilisation mourante, la subtilité est une qualité. Elle cherche le neuf quand tout est vieux et usé. L'Église, pour do-

miner le siècle, dut donc accepter un travers qu'elle ne pouvait combattre avec succès.

Mais la foi seule et la piété avaient le droit d'interpréter les livres sacrés; il était interdit à l'orgueil de pénétrer les saintes obscurités ; les savants doivent recevoir la leçon des ignorants et des simples; ceux-là surtout apprendront que les pensées l'emportent autant sur les mots que l'âme sur le corps. Peu-à peu ils aimeront mieux les sermons vrais que les sermons bien tournés, de même que chez un ami on préfère la prudence h la beauté : ce n'est point la parole qui arrive aux oreilles de Dieu ; c'est le sentiment du cœur. Bientôt les barbarismes ou les solécismes des ministres de Dieu n'exciteront plus leur dédaigneuse raillerie.

Cela n'arrivait que trop souvent; plus d'une fois les populations choisirent quelque riche étranger qui, en devenant évoque, donnait son bien aux pauvres de l'église qu'il gouvernait. Ainsi, Valère, le prédécesseur d'Augustin, était Grec; il ne savait ni le punique, ni peut-être le latin. Ainsi, un certain Pinianus, venu d'Italie pour visiter Augustin, se vit ordonner prêtre malgré lui, en dépit des protestations énergiques de sa famille. Mais la populace d'Hippone voulait

KKi EXPOSITION ET KXAMEN DU TRAITÉ

avoir ses richesses, qui étaient considérables. Évidemment un clergé ainsi recruté ne pouvait pas toujours satisfaire à toutes les conditions oratoires que pouvaient exiger du catéchiste les élèves des rhéteurs.

Souvent ces prêtres improvisés ne comprenaient pas les mots qu'ils prononçaient, ou bien ils les plaçaient mal à propos. Sans doute, dit Augustin, il faut que ces abus soient redressés pour que le peuple dise Amen seulement quand il comprend bien : mais il faut les tolérer dans ceux qui ont appris que l'on parle bien au Forum avec des mots harmonieux, à l'Église avec des prières ferventes. Pour les sacrements, il suffit aux plus habiles d'en connaître le sens; mais avec ceux dont l'esprit est plus lent, il faut employer plus de paroles, plus de comparaisons, afin qu'ils ne méprisent pas ce qu'ils voient.

Le fond de cette méthode est bien clair; elle consiste à proportionner l'instruction aux intelligences, à commenter l'histoire de la religion dans un langage humble pour les ignorants, savant pour les forts, simple pour tous.

Mais pour l'appliquer, il ne faut pas que le catéchiste sente ces dégoûts qui énervent l'éloquence môme la plus souple; il lui faut avant

tout cette joie intérieure, cette verve de conviction que saint Augustin demandait tout-à l'heure.

Le détail des moyens qu'il y a de guérir les dégoûts et la paresse de l'âme va remplir la seconde partie de ce Traité. Elle est sans contredit plus précieuse que la première, car elle montre a nu l'âme d'Augustin, et nous donne le secret de cette puissante parole, qui n'est pas encore froide même pour nous.

Je n'aurai guère qu'à exposer sans commenter ; la tendresse d'âme et la charité du cœur se sentent et ne se prouvent pas.

Augustin, pour être plus précis, revient sur ses pas, et il énumère un à un les motifs des découragements que peut sentir le catéchiste.

Ou bien il reste en deçà de l'idéal qu'il a devant l'esprit, et ne peut égaler sa parole à sa pensée : et alors il aimerait mieux lire ou écouter des idées bien rendues que de se livrer à une improvisation hasardeuse ; ou bien il s'ennuie de revenir tous les jours sur les mêmes idées, parcequ'un esprit déjà formé ne marche plus avec plaisir au milieu des idées trop élémentaires, trop enfantines. Souvent enfin , c'est l'immobilité du catéchumène qui rebute celui qui l'instruit: rien ne le touche; il ne semble

ni comprendre ni goûler ce qu'on lui dit : ce n'est pas alors la vanité du catéchiste qui souffre; mais ce qu'il dit vient de Dieu : plus il aime ses frères, plus il désire qu'il en profite; s'il ne réussit pas, il s'attriste et son cœur se brise.

Ajoutez à tout cela que souvent la tâche ingrate et pénible du catéchiste s'impose à lui dans des moments inopportuns.

Il paraît d'après cette réflexion que, dans Tau cienne Église, le diacre chargé d'instruire se tenait à la disposition de ceux qui réclamaient sa parole. Fonction touchante et qui suppose chez celui qui en était revêtu un zèle de tous les instants. Il n'y a dans nos temps que le curé de campagne, tel que l'a rêvé un grand poëte, chez qui Ton pourrait trouver cette ardeur apostolique pour des intérêts qui ne sont pas de ce monde.

Mais, malgré le dévouement qui devait faire le fond d'un tel ministère, ainsi pris à l'improviste, le catéchiste arrivait l'esprit en désordre pour remplir un devoir qui demande avant tout le calme.

Une autre fois un scandale afflige l'Église; on le sent vivement, et pourtant il faut catéchiser sur-le-champ. La parole ne se ressenti ra-t-el le pas de cette triste disposition ?

Disons-le on passant, rien do plus délicat, de plus élevé que cette idée. L'âme d'Augustin seule pouvait pressentir de pareils scrupules; lui seul peut-être aussi pouvait les avoir.

En présence de ces causes de dégoût , il faut que le cœur du catéchiste s'élargisse; il faut, selon l'expression de Bossuet, qu'il dilate ses talents du côté du ciel pour arriver à ce calme que procure l'accomplissement du devoir;. car Dieu chérit celui qui donne gaîment et de bon cœur.

Si nous sommes tristes parce que nous sentons une distance trop grande entre nous et notre auditeur, faistms-nous petits; songeons à Dieu, qui esfdescendu de toute sa hauteur.

La tendresse trouve du plaisir à murmurer des mots incomplets; on est heureux de bégayer les mots pour les apprendre à ses enfants. Une mère est plus heureuse de mettre dans la bouche de son enfant les morceaux qu'elle a mâchés, qu'elle ne le serait en les mangeant elle-même. Faisons comme la poule de l'Evangile : elle couvre les poussins de ses faibles plumes et les appelle tous sous cet asile; ceux qui la fuyent sont la proie des aigles.

Voici ce que disait l'auteur du Télémaque :

« 0 pasteurs! loin de vous tout cœur rétréci; « élargissez, élargissez vos entrailles. Vous ne « savez rien, si vous ne savez que commander, « que reprendre, que corriger, que montrer la « lettre de la loi. Soyez pères, ce n'est pas assez; « soyez mères, souffrez de nouveau les douleurs « de l'enfantement, à chaque effort qu'il faudra « faire pour achever de former Jésus-Christ dans « un cœur. »-- Ainsi donc, l'évêque de Cambrai et celui d'Hippone tiennent le même langage : à travers les siècles leur pensée se rencontre et s'unit; c'est que, selon la remarque du second, la charité est d'autant plus triomphante qu'elle s'abaisse davantage; et pour ces grands cœurs, l'intelligence et l'amour se confondent et s'absorbent dans l'unité de la foi.

Les comparaisons touchantes et familières qu'Augustin a multipliées, non sans dessein, me dispensent assez d'insister ici sur la valeur morale de pareils préceptes. Il faudrait qu'ils fussent toujours présents à l'esprit de ceux qui parlent aux enfants et aux ignorants. Maîtres et disciples, tout le monde profiterait de ces idées appliquées à l'enseignement profane; et certainement Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, ou Bossuet faisant le catéchisme aux enfants de

son diocèse, malgré tout leur génie ne suivaient pas une autre méthode.

Le dédain du beau style , l'insouciance de la forme seraient presque excusables, s'ils étaient compensés par l'onction et la tendresse que saint Augustin a réclamées si éloquemment du catéchiste.

Quant au fond même de l'enseignement, il n'y avait pas moyen de s'égarer; la route, dit révoque d'Hippone, est frayée d'avance; mais en cas d'erreur, il faut bien vite revenir sur ses pas.

Le néophyte avait le droit d'interrompre et de critiquer celui qui l'instruisait; cela ne faisait qu'augmenter sans doute l'embarras du catéchiste; aussi bien, tous n'avaient peut-être pas la modestie d'Augustin, et ne disaient pas avec lui: « Souvent moi-même, revoyant ce que j'ai dit, « j'y blâme certaines choses; j'ignore comment « on les a prises, et ma charité souffre à l'idée « que l'erreur a pu être acceptée volontiers. »

Quand il recommandait ensuite la résignation en face des critiques malveillantes et passionnées, pensait-il à ce Petilianus qui l'avait couvert d'outrages, à ce Cresconius qui avait eu le courage de lui reprocher ses erreurs passées? Je ne sais; mais il est impossible de trouver rien de plus mo-

rai, de plus applicable à la vie de tous les jours, de plus chrétien enfin que tous ces conseils; rien n'en égale la hauteur, si ce n'est la réflexion qui les couronne. Le succès importe peu, Dieu voit nos efforts, il ne nous abandonnera pas.

Avec cette pensée, le catéchiste doutera-t-il encore du résultat? Cette confiance toute religieuse qui rend l'orateur sûr de lui-même, parce que le succès dépend du Dieu qu'il prêche, n'est pas de tous les siècles. Ainsi, on a reproché à Massillon d'avoir trop complaisamment approprié son éloquence aux instincts philosophiques du dix-huitième siècle, et on a eu raison ; il semble en effet désavouer les mystères, qui sont le fond de la religion, pour se réfugier dans la morale, qui est de tous les siècles et indépendante de tous les dogmes. Mais il ne pouvait pas faire autrement, et la seule chose qu'il aurait fallu conclure de là, c'est que la parole sacrée a des allures bien plus libres et bien plus franches dans les siècles de foi. L'orateur trouve du plaisir dans les labeurs mêmes de la prédication ; il sait d'avance qu'ils ne seront pas stériles. Alors, comme l'a dit Balzac en parlant de Cicéron, pour l'homme qui se croit le représentant de Dieu, l'éloquence religieuse « est une éloquence née au commande-

ment et à la souveraineté, tout efficace et toute pleine de force ; elle agit s'il se peut par la parole plus qu'elle ne parle. Elle ne donne pas seulement à ses ouvrages un visage, de la grâce et de la beauté, comme Phidias ; mais un cœur, de la vie et du mouvement, comme Dédale.1 »

Quel plaisir de revenir à la lecture et à la méditation après avoir ainsi parlé sous l'inspiration de l'âme ! Comme le prêtre est en droit de demander à Dieu qu'il lui parle selon ses désirs, si lui-même Fa fait parler selon son pouvoir!

Tout cela, reconnaissons-le, c'est bien plus la rhétorique personnelle d'Augustin , sa méthode à lui , qu'une méthode à l'usage de tous les prédicateurs. Cette foi ardente, cette confiance pieuse, cette charité qui anime tout, il n'y a que le cœur des Augustin ou des Fénelon qui puisse y atteindre et y échauffer leur génie au profit des âmes. Chez eux, l'amour chrétien agrandit l'esprit; c'est lui aussi, selon saint Augustin, qui jette un voile sur les ennuis qui attendent l'homme obligé de se répéter sans cesse. « Car le « sentiment d'une âme sympathique est si puisce sant qu'il nous transforme les uns dans les au-

1 Balzac, Discours 6e, 2e dissert, critique.

« 1res; le plaisir que les auditeurs ont à nous « entendre, et nous à voir qu'ils profitent, pas- « sera d'eux en nous et de nous en eux; ils disent « pour ainsi dire en nous les choses qu'ils appren- « nent, et nous apprenons en quelque sorte en « eux ce que nous leur montrons. »

Ces éloquentes remarques sont surtout vraies de la parole improvisée : la puissante réaction de l'auditeur sur l'orateur, est certainement une des conditions de succès dont il importe le plus de tenir compte. Saint Augustin, dans ses sermons, laisse souvent percer les sentiments que fait naître en lui la vue de son auditoire ; quelquefois il interrompt sa marche, change de plan et même de sujet, parce qu'il a reconnu un donatiste, un manichéen parmi ses auditeurs, et qu'il veut le ramener; alors il ne parle plus que pour lui. Les fidèles le savent, le laissent faire et profitent d'une instruction qui ne sera pas perdue pour eux ; car elle ne fera que les affermir dans les principes de la foi , ou les prémunir contre les séductions de l'hérésie.

Pour Augustin, l'orateur sublime, c'est celui qui sait faire couler les larmes et mêler les siennes à celles de l'auditoire : il ne semble pas croire qu'une charité prompte à s'émouvoir, un

cœur ouvert aux bonnes passions, puissent manquer à l'orateur évangélique. Illusion touchante du génie et de la piété ! Cette théorie de la sympathie oratoire n'est pas une idée isolée chez l'évêque d'Hippone ; nous la retrouverons dans le quatrième livre de la Doctrine chrétienne. Il faut avouer aussi que la transfusion des âmes sous l'influence oratoire pouvait s'opérer bien plus aisément au quatrième siècle que de nos jours, ou même que du temps des Bossuet et des Fénelon. Certes, le génie n'a pas manqué à nos grands sermonnaires. Mais ils se sont trouvés, pour l'éloquence pathétique, dans des circonstances infiniment moins heureuses que les Pères : ils expliquaient un dogme déjà ancien, connu de tous, adopté par tous : ils n'avaient plus affaire à des individus, mais à la foule; et rarement on passionne les masses avec des arguments métaphysiques et abstraits. Si l'orateur n'est pas un Bourdaloue ou un Massillon, il ne peut plus compter sur cet aliment que fournit à sa verve l'aspect d'une foule émue ; il n'a plus d'autre sentiment que celui de son embarras à répéter des choses connues de tous ; il sait bien aussi qu'il n'y a plus rien de nouveau ni pour lui ni pour les autres dans les idées qu'il développe.

Maury, dans son Essai sur l'Éloquence de la chaire, a bien compris la nature des rapports et de la sympathie qui doivent unir le prédicateur chrétien à son auditoire ; il les compare à deux amis : l'un d'eux veut détourner l'autre d'une action contraire à ses intérêts ou à son devoir ; il emploie successivement l'adresse, la raison, la douceur, tout est inutile : à la fin il parle à son imagination, il supplie, il pleure. Le zèle d'une affection passionnée triomphe là où tous les moyens avaient échoué.

Cette fiction n'est qu'une image naïve de la vérité. L'éloquence religieuse emprunte presque toute sa force à l'imagination. Oui, l'orateur avant de parler doit mettre devant ses yeux cet auditoire fictif qu'il avertit, qu'il réveille, qu'il excite. C'est à la condition de bien se représenter le résultat probable de toutes ses paroles, qu'il aura assez de liberté d'esprit pour pouvoir sympathiser complètement avec une assemblée que sa voix instruit et remue.

Mais alors l'œuvre oratoire, la persuasion est déjà accomplie, et Maury ne prévoit pas le cas où l'auditoire reste froid parce que le sujet ne lui semble pas intéressant. Saint Augustin y pense, et pose en fait que l'orateur

Sll{ L'ART DE CATECHISER. 117

chrétien en présence de ces vérités éternellement les mêmes, doit faire ce que se proposait l'éloquence antique , au dire d'Isocrate : il doit rajeunir ce qui est ancien, donner de la grandeur k ce qui est humble. Son mérite sera d'en renouveler l'intérêt pour lui-même et pour les autres : il est comme un homme qui montre à des étrangers un beau paysage devant lequel l'habitude le laissait indifférent : son plaisir se renouvelle en voyant les sentiments de celui qui voit ce lieu pour la première fois. Plus on aimera ses auditeurs, plus on ressentira leurs émotions avec vivacité, et plus on trouvera neuves les choses qui étaient anciennes : le vieil homme se renouvelle : sa parole ordinairement est froide, il va s'animer par cela seul qu'il est compris.

La douceur et la complaisance sont indispensables en présence des esprits lourds et tardifs ; il ne faut jamais perdre courage. On doit toujours espérer, comme disent à-la-fois Augustin et Fénelon, que Dieu les éclairera intérieurement. Si la fatigue prend le dessus, c'est au catéchiste à piquer sa curiosité en racontant quelque fait merveilleux ; il peut encore entretenir l'auditeur de lui-même. Son attention piquée

pour son propre compte le tiendra éveillé. Qu'on se garde bien surtout de heurter trop vivement ses idées. Enfin, est-il trop las? qu'on lui offre un siège.

Dans son ouvrage, Maury consacre un chapitre entier à ce qu'il appelle l'égoïsme oratoire; il permet au prédicateur de parler de soi avec esprit et convenance. Pour moi, je pense avec Fénelon que l'orateur nous touchera bien plus sûrement en nous occupant de nous-mêmes et de nos intérêts, qu'en nous entretenant de lui, eût-il tout l'esprit et toute l'habileté de l'abbé Maury.

Aujourd'hui, il peut sembler étrange qu'un évêque n'ait pas osé prendre sur lui d'autoriser formellement les néophytes à s'asseoir depuis le commencement de l'instruction jusqu'à la fin. Cela ne s'explique que par un respect infini pour la tradition : quelle qu'elle fût, saint Augustin ne se croyait pas le droit d'y rien changer, dès qu'elle était consacrée par une longue habitude ; il n'ignorait pas enfin que les petites innovations mènent aux grandes.

Quand le regret d'avoir quitté une occupation nécessaire trouble l'âme et rend pesantes les fonctions du catéchiste, il n'a qu'à se demander

si ce qu'il interrompt est réellement plus important que ce qu'il va faire. Sait-il quels sont devant Dieu les mérites de nos actions?

Augustin admet à peine qu'un prêtre puisse s'occuper d'autre chose que du salut des âmes. C'est un souvenir de sa propre vie, consacrée tout entière à la charité et à l'instruction de ses frères.

L'amour chrétien, chez lui, ressemble à ces motifs de musique qui reviennent toujours les mômes avec des chutes diverses pour s'emparer de l'oreille et s'imprimer clans le cœur. Ainsi, tout-à-F heure, il soutenait l'homme contre luimême; maintenant il le fortifie contre les causes extérieures de découragement. Un scandale a-t-il lieu dans l'Église, que l'idée de réparer le mal nous soit une consolation. Nous sommes tristes parce que la concupiscence est en nous : réjouissons-nous alors quand l'occasion se présente de faire une œuvre de miséricorde, et de jeter ainsi l'eau sur le feu des passions.

A toutes les époques, la religion chrétienne a été chercher jusque dans les profondeurs de l'âme ces défaillances de la volonté, ces tristesses qui se repaissent d'elles-mêmes. Voici comment Nicole les combat : sa pensée continue et corn-

mente pour ainsi dire les paroles d'Augustin1.

« Il ne faut pas se laisser conduire par les « mouvements de tristesse; il faut laisser là « cette amertume qu'elle répand dans le cœur, « et agir comme si on n'en avait point, car « l'esprit, gouverné par une volonté ferme et « forte, se détache ainsi peu-à-peu des objets « de tristesse, et se remplit d'autres objets : il v< conçoit d'autres mouvements, et donne lieu « par là aux humeurs qui causent le chagrin de « se dissiper. Outre cela, l'action est extrême- « ment propre aux personnes tristes, et rien ne « leur nuit davantage que l'oisiveté, parce qu'elle « leur permet d'entretenir leurs pensées, et « que l'imagination dominée par la mélancolie, « n'étant capable de présenter à l'esprit que des « objets tristes, augmente cette maladie et la « porte souvent aux extrémités. »

Mais Nicole, pour guérir ce qu'il appelle si énergiquement une maladie, ne trouve que la distraction là où saint Augustin ordonne la charité : chez lui ce sentiment suffit à tout.

Démosthène disait que la grande qualité de

1 Nicole. Décalogue, 8° introduction. De la charité envers soimême

l'orateur était l'action : pour l'évèque d'Hippone, c'est la charité avec toutes les vertus qui s'y rattachent. Son livre semble plutôt s'adresser au cœur qu'à l'esprit, c'est un traité de l'onction écrit par un grand génie. Mais, dira-t-on, un pareil don peut-il s'enseigner, se transmettre? Oui, dans une certaine mesure, car il y a une instruction pour le cœur comme il y en a une pour l'esprit, et elle est peut-être aussi complète que l'autre. En se bornant à en développer les principes généraux, il savait bien ce qu'il faisait. Sa propre expérience lui avait appris que quand le cœur est plein d'un sentiment, l'esprit sait toujours bien trouver des mots et des tours pour l'exprimer. Aussi, ne fait-il que commenter en chrétien le vieil axiome qui disait : pectus est quod disertum facit.

C'est la gloire du christianisme d'avoir substitué aux développements logiques et aux lieuxcommuns de l'ancienne rhétorique une simplicité qui, parlant à l'âme bien plus qu'à l'esprit, est aussi plus à la portée des ignorants et du vulgaire. Ses horizons sont moins vastes en apparence, le résultat est plus précis, plus net pour la conscience qui le mesure et l'apprécie.

À voir la savante énumération des diverses

circonstances dans lesquelles le catéchiste peut avoir à parler, on croirait lire un de ces chapitres où Aristote expose tous les moyens qui aideront l'orateur à faire valoir telle ou telle cause.

Mais on sent que l'expérience est venue féconder les souvenirs de l'École. « Moi-môme, dit « Augustin, je suis impressionné différemment « selon les différentes personnes que je vois au- « tour de moi. Si l'on a pour tous la même « charité, on ne doit pas à tous les mêmes re- « mèdes. La charité descend avec ceux-ci ; elle « s'élève avec ceux-là. Elle est caressante pour « les uns, sévère pour les autres. Ceux qui « voient mes faibles succès auprès du peuple « m'estiment bien heureux. Mais Dieu, qui en- « tend mes gémissements, connaît mes an- « goisses et mes labeurs infinis. Aussi, je pense « que vous apprendriez mieux en me voyant etic en m'entendant parler qu'en lisant des conte seils écrits. »

Ici, saint Augustin termine la série des instructions qu'il devait à son ami, et il se met luimême à l'œuvre pour lui montrer par son exemple comment peuvent s'appliquer les principes qu'il a développés. Ce morceau doit nous intéresser à plus d'un titre, car nous y voyons de

SUli L'ART DE CATECHISE». 123

quelle manière la religion s'enseignait au quatrième siècle.

L'orateur félicite le néophyte d'avoir eu l'idée de demander à l'Église un calme et un repos qui ne sont pas de ce monde.

Plusieurs sermons de saint Augustin prouvent que c'était un des textes les plus goûtés dans ce temps désastreux : on conçoit quel charme devaient avoir ces idées de repos et de calme éternel, quand la vie de tous était si incertaine et si tourmentée.

La religion seule ose promettre le bonheur que ne donnent ni la richesse ni les plaisirs de la boisson ou du théâtre, car il fallait bien appeler par leur nom les maladies de cette société sensuelle et corrompue. Les dernières classes de la société n'étaient pas les seules à mériter de pareils conseils. Saint Jérôme donnant des avis à une noble dame romaine, à Lseta , pour l'édu cation de sa fille, croyait devoir insister sur la nécessité d'éloigner des femmes la passion du vin. Mais revenons au sermon d'Augustin.

Après avoir parlé de ces hommes qui se font chrétiens dans des vues d'intérêt; après leur avoir opposé les vrais fidèles qui ne demandent à la religion que les félicités d'en haut, il arrive à la

narration des faits qui composent l'histoire de la Religion, prise à son berceau, et continuée jusqu'au temps présent : tout y est vu sommairement. Cette manière de parcourir les siècles comme les coursiers d'Homère parcouraient le monde, a quelque chose de grand et qui plaît à l'imagination. Le passé ne sert qu'à éclairer le triomphe de l'Église. C'est du choix plus ou moins heureux des épisodes que devait dépendre l'édification du catéchumène dans cet enseignement exclusivement historique. Aussi, Augustin a-t-il grand soin de ne prendre que les faits principaux et dominants, et de les isoler comme il l'avait recommandé à Deogratias. Le raisonnement les met en lumière. L'immortalité de l'âme est indiquée ; mais comme c'est un argument trop philosophique pour beaucoup d'esprits, l'auteur insiste bien plus sur le jugement dernier, qui condamne les uns à des châtiments éternels, tandis que les autres jouiront d'une félicité inaltérable.

Le discours que nous venons d'analyser est long dans l'original. Le catéchiste, chargé d'instruire beaucoup de personnes, ne peut pas faire pareille chose pour chacun : les néophytes euxmêmes n'auraient peut-être pas le temps de l'en-

St'K L'ART DE CATECHISER. 12;>

tondre. Augustin le sent bien, et il en refait un second beaucoup plus bref, qui résume le premier.

Nous sommes enfin arrivés au terme de notre exposition; peut-être l'aura-t-on trouvée un peu longue. Mais ce Traité contient la première partie de la Rhétorique d'Augustin. Le quatrième livre de la Doctrine chrétienne n'en sera que la suite et comme la conséquence.

C'est lui qui nous a donné le secret de cette éloquence que nous ne savons plus retrouver sous son enveloppe sévère. Grâce à lui, nous comprenons ces succès qui étonnent notre goût. Si Platon a dit avec raison que la rhétorique, au cas qu'elle existât, n'était que l'art de mener les cœurs tyvyayayeïv, la méthode d'Augustin eût enchanté Socrate. Elle n'exige de l'orateur que la charité et la connaissance du cœur humain. La variété de ses prescriptions aboutit à deux mots : l'amour de Dieu et l'amour des hommes.

Aussi, je n'hésite pas à le déclarer, c'est évidemment une rhétorique toute personnelle, c'est la confidence d un grand cœur, et bien peu d'orateurs en pourront tirer parti. Elle suppose une réunion trop rare de qualités intellectuelles et morales. Les Fénelon seuls y peuvent atteindre.

\M EXPOSITION Et EXAMEN 1)1 TRAITÉ

et l'on peut douter qu'ils aient jamais formé la majorité de 1'figlise, même au quatrième siècle, cet âge d'or de la foi chrétienne.

Aussi, ailleurs, Augustin revêtira tous ces détails si bien sentis d'une forme plus régulière et plus didactique; il semblera revenir à une rhétorique moins haute : il n'en est rien. Mais les sentiments deviendront des idées; ses conseils, au lieu de parler au cœur seulement, s'adresseront à l'intelligence. La religion n'y perdra rien.

Encore un mot sur ce livre si original et si chrétien. Notre pays lui doit une admiration particulière; car il a fourni à l'auteur des Dialogues sur l'Éloquence presque tous ces aperçus qui nous paraissent si neufs et si profonds. Nous le verrons surtout en parlant du quatrième livre de la Doctrine chrétienne, qui n'est, je le répète, que l'application du Traité que nous avons essayé de faire connaître.

Ce n'est pas la seule fois que les idées d'Augustin aient séduit Fénelon; il y revient dans son Traité sur l'éducation des Filles, ce livre, dont jamais personne n'a contesté la haute valeur littéraire et morale. Plusieurs chapitres sont consacrés à l'instruction religieuse qui convient aux

entants. 11 veut que l'on insiste sur le côté historique du christianisme, qu'on ne craigne point d'y mêler les saintes traditions; « car, dit-il, quoi- « qu'elles semblent allonger l'instruction, elles « 1 abrègent beaucoup et lui ôtent la sécheresse « des catéchismes, où les mystères sont détachés « des faits : aussi, voyons-nous qu'anciennement « on instruisait par les histoires. La manière ad- « mirable dont saint Augustin veut qu'on in- « struise tous les ignorants n'était pas une « méthode que ce Père eût seul introduite : c é- « tait la méthode et la pratique universelle de « l'Iïglise. »

Le côté poétique du christianisme, ses belles légendes attirent le futur auteur du ïélémaque; il montre comment toutes ces histoires, ménagées discrètement, feraient entrer avec plaisir dans l'imagination vive et tendre des enfants toute la suite de la religion. Mais chez Fénelon, l'artiste se montre aussi à côté du prêtre; aussi, permetil d'ajouter au discours la vue des estampes et des bons tableaux ; « car la force des couleurs, la « grandeur des figures au naturel frapperont en- « core davantage. » Il veut que le plaisir fasse tout, et qu'on se garde bien surtout de faire aux enfants des leçons réglées d'instruction reli-

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