‹ Étude critique sur la méthode oratoire dans Saint AugustinChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Quand les apôtres allèrent porter aux hommes 1a parole de leur maître, le monde romain croyait plus au pouvoir de l'éloquence qu'à celui de ses vieilles divinités : les rhéteurs seuls et les artistes prolongeaient la frêle immortalité de ces dieux qu'une philosophie raisonneuse et sceptique avait attaqués depuis longtemps : les dieux de l'Olympe et leurs prêtres n'étaient donc pas les adversaires sérieux du nouveau culte ; c'était une philosophie indifférente en matière de religion; c'était une rhétorique essayant par le prestige des souvenirs qu'elle évoquait, surtout en Grèce, de défendre des dogmes impuissants contre les empiétements de la raison humaine.

i DE LA miKTOlUQl'K CHRÉTIENNE

Souvent, il est vrai, philosophes et rhéteurs faisaient cause commune contre le passé. Sénôque, Plutarque et Lucien sont les illustres représentants de beaucoup d'âmes qui, sans être chrétiennes, voulaient autre chose que le polythéisme, dans les deux premiers siècles de notre ère. Mais le christianisme savait bien que là même étaient ses implacables ennemis ; aussi voyez comme Origène prend au sérieux le railleur ami de Lucien , l'épicurien Celsus, qui, au nom de la philosophie, repoussait le nouveau dogme de toutes ses forces. Au beau langage des orateurs, aux savants raisonnements des philosophes, les apôtres ne pouvaient opposer ni l'éloquence de leur parole, ni la subtilité des arguments; c'étaient des hommes sans lettres, et la foi qu'ils enseignaient ne se prouvait point par des paroles; un seul parti pouvait convenir à leur ignorante simplicité : c'était d'avouer leur faiblesse; ils la proclament, et elle deviendra leur force; grâce à elle, ils publieront hautement ces idées que la société ancienne devait trouver si étranges et si insensées; et comme à ce monde enchanté de ses jouissances et de ses voluptés ils avaient annoncé la pureté et la tristesse chrétienne, à ces Grecs épris de leur éloquence et de

AVANT SAINT AKHSTi.Y .,

leurs rhéteurs ils déclarent que la volonté de celui qui les envoie est que leurs paroles ne soient pas moins rudes que leur doctrine paraît incroyable.

« Je suis venu vers vous1, disait saint Paul aux « Corinthiens, pour vous annoncer l'évangile de « Jésus-Christ*, je n'y suis pas venu avec les dis- « cours élevés d'une sagesse et d'une éloquence a humaine; je n'ai pas fait profession de savoir '< autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et « Jésus-Christ crucifié; je n'ai pas employé, en « vous parlant et en vous prêchant, les discours « persuasifs de la sagesse humaine , mais les « effets sensibles de l'esprit et de la vertu de « Dieu, afin que votre foi ne soit pas établie sur « la sagesse des hommes, mais sur la puissance « de Dieu.... Car Dieu, voyant que le monde ne « l'avait pas connu dans les ouvrages de la sa- « gesse divine, il lui a plu de sauver par la folie « de la prédication ceux qui croiraient en lui. »

Aussi, quand ce mêmesaint Paul se présentait devant les Athéniens , leur parlant au nom du Dieu inconnu, les uns se moquèrent de lui, les autres dirent qu'ils F écouteraient une autre lois.

G DE LA RHÉTCiMQUE CHHKTIKN.NK

et il s'entendit appeler semeur de parole^. Mais

la semence fructifiera, car l'esprit de Dieu était

en lui ; et parmi ces âmes rebelles, sa parole toute

simple et sans artifice saura pourtant trouver des

chrétiens: « Paul, dit Bossuet2, montre la vérité

« toute nue, sans fard, sans aucun de ces orne-

« ments d'une sagesse mondaine : il la prêche

« avec une éloquence qui tire sa force de sa sim-

« plicité toute céleste; il la prêche du haut de

« son indépendance avec un cœur de roi, avec

« une grandeur d'àme royale. Et il triomphe, car

« il a des moyens pour persuader que la Grèce

« n'enseigne pas , et que Rome n'a pas appris.

« Une puissance surnaturelle, qui se plaît àrele-

« ver ce que les superbes méprisent, s'est répan-

« due et mêlée dans l'auguste simplicité de ses

« paroles. De là vient que nous admirons dans

« ses épîtres une certaine vertu plus qu'humaine

« qui persuade contre les règles , ou plutôt qui

« ne persuade pas tant qu'elle captive les enten-

1 Actes des Apôtres, XVII, 31.

2 Le Panégyrique de saint Paul est peut-être un des morceaux les plus éloquents que Bossuet ait composés. A la suite de ce premier panégyrique, il y a le précis d'un second discours sur le même sujet : et là encore les grands traits abondent; dans les deux morceaux, Bossuet développe les caractères particuliers à l'éloquence de l'apôtre.

u déments, qui ne flatte pas les oreilles, mais qui « porte ses coups au cœur. Et, continue Bossuet, « de même qu'on voit un grand fleuve qui retient « encore, coulant dans la plaine, cette force vio- « lente et impétueuse qu'il avoit acquise aux « montagnes d'où il tire son origine, ainsi cette « vertu céleste qui est contenue dans les écrits de « saint Paul, même dans cette implicite de style, « conserve toute la vigueur qu'il apporte du ciel « d'où elle descend »

C'est bien de saint Paul qu'il s'agit : en lisant ces grandes appréciations, on croirait volontiers qu'il est question de Bossuet lui-même. Lui aussi, comme saint Paul, il fraya à l'éloquence des sentiers inconnus. Était-il donc dans la destinée du christianisme d'ouvrir en tout temps à l'éloquence des grandes âmes de nouveaux horizons? Quoi qu'il en soit, dès qu'il paraît, la rhétorique, elle aussi, se rajeunit et se renouvelle.

Celle d'autrefois s'adressait aux hommes puissants, aux riches, aux chefs de la cité; elle était toute politique. Celle des apôtres s'adresse aux faibles, aux esclaves, aux femmes, à tous ceux qui souffrent et qui sont humbles. La rhétorique ancienne était savante, chargée de principes, pleine d'artifices; celle de saint Paul a les. carat-

8 DE LA RHKT0RIQUR CHRETIENNE

téres opposés : pour ces âmes ardentes et simples, elle n'aura pas des raisonnements compliqués et difficiles; elle leur présentera le lait comme aux enfants. Elle ne prouvera plus, comme le voulait Àristote, elle affirmera, et le monde sera convaincu

Prenons quelques exemples au hasard.

Saint Paul veut démontrer aux Corinthiens la résurrection des morts; il ne le fait ni par la considération spéculative de la spiritualité de l'âme, ou de son immortalité, comme il le pouvait, ni par aucune autre preuve philosophique.

« Vous aimez Jésus-Christ , leur dit-il , vous « croyez en lui ; on vous a dit qu'il est ressuscité ; « comment donc se trouve-t-il parmi vous des « personnes qui osent dire : les morts ne ressus- « citent pas? Si les morts ne ressuscitent pas, « Jésus-Christ n'est donc pas ressuscité; et dès- « lors notre prédication est vaine, et notre foi « aussi1. »

Quelle logique nouvelle, queHe rhétorique plus audacieuse que celle des anciens, s'offre ici à nous? le raisonnement, c'est une aspiration du

1 Saint Paul, I Connth. XV, 13, 14.

AVANT SAINT AUGUSTIN. il

cœur, c'est le vœu poétiquement exprimé parmi grand poète de nos jours :

« J'aime, il faut que j'espère l, »

Au fond, c'est toujours le vieux syllogisme d'Àristote qu'on retrouverait sous ce cri de l'âme ; mais la forme de ce raisonnement aurait sans doute fort surpris le philosophe grec.

Cette méthode plus simple n'est pas moins pratique que celle des rhéteurs. Comme en dernière analyse c'est toujours à des hommes que l'apôtre s'adresse, il faut bien qu'il les prenne par leurs passions. Voyez comme il fait la part du moi que le christianisme disciplinait, mais qu'il ne supprimait pas. Qu'il y a d'habileté dans cette considération, que la foi et la religion des fidèles deviennent vaines / aussi bien que leurs bonnes œuvres, s'il n'y a pas de résurrection ! !

Le procédé ordinaire de cette dialectique, c'est de parler au cœur par des exemples sensibles ; pour se mettre à la portée de tous, l'orateur ne craint pas de répéter sa pensée sous plusieurs formes; qu'on lise les discours adressés par sainf

1 De tâmartine. Premières Méditations. lie PTmmortalité.

Paul au gouverneur Félix, au roi Agrippa, à l'aréopage; qu'on rapproche de son langage l'accusation de Tertulle, que les Juifs firent parler contre lui, et qu'on juge les deux méthodes.

Pour n'être pas systématique et savamment ordonnée comme celle des Grecs, la rhétorique des apôtres n'est pas moins complète : elle repose sur une psychologie tout aussi profonde. Mais elle n'a pas conscience d'elle-même, et c'est là son infériorité; l'art, chez saint Paul, n'est qu'un instinct heureux : c'est la marche naturelle d'un grand esprit et d'un grand cœur. Si Ton n'y cherche que la beauté du génie, le tour des pensées, la vigueur des expressions, tout y est admirable, et c'est bien cette éloquence de saint Paul que Bossuet plaçait si haut tout-àl'heure; mais il faut bien se garder d'y voir le produit d'un art consommé, d'une méthode positive; c'est en vain qu'on y chercherait cet ordre, cet enchaînement rigoureux que réclame la philosophie de la parole.

C'est pourtant ce que saint Jérôme y trouvait; là où Bossuet ne voit que de la simplicité, l'anachorète de Bethléem découvre une éloquence profonde , une rhétorique savante. Dans une lettre apologétique à Pammachus, où il défend

les écrits qu'il avait composés contre l'hérétique Joviniamus, voici ce qu'il dit :

«Je citerai l'apôtre Paul, car toutes les fois « que je le lis, je crois entendre, non pas des « paroles, mais des coups de tonnerre; lisez ses « épîtres, surtout celles aux Romains, aux Ga- « lates, aux Ephésiens, dans lesquelles il est tout « entier a la polémique. Vous verrez, dans les « témoignages qu'il emprunte à l'Ancien Testa- « ment, quelle habileté ! quelle prudence! quelle « finesse il met a déguiser le but qu'il se propose! « Certaines paroles ont un air simple et parais- « sent venir d'un homme sans malice et sans « culture, aussi inhabile à tendre des pièges qu'à « éviter ceux qu'on lui tend; mais où que vous «jetiez les yeux, vous apercevez la foudre; il « s'attache à son sujet, il s'empare de tout ce « qu'il aborde, tourne le dos pour vaincre, et fait « semblant de fuir pour tuer. »

Que pensiez-AOus donc de Démosthène ou de Cicéron , que vous lisiez avec un plaisir si profane, ô pieux solitaire? Quels éloges eussiezvous donc trouvés pour cet art infini qui préside aux moindres détails de leurs savantes compositions?

Mais tout cet art, toutes ces finesses, en quoi

12 l)K LA MIKTOMyii; CHRETIENNE

eussent-ils servi à l'apôtre? le christianisme naissant n'en avait pas besoin; il ne cherchait pas à convaincre l'esprit ; il imposait la foi et se contentait de toucher les âmes. Des procédés savants, qui introduisent la conviction dans l'esprit et non dans le cœur, lui étaient inutiles ; il ne les recherchait point, nous le savons positivement; car l'épître de saint Paul à Timothée nous montre quel était le rôle et le but de l'art de persuader dans le nouveau dogme ; la méthode chrétienne nous y est livrée dans sa simplicité primitive.

L'apôtre prie Timothée de donner aux frères ses recommandations pour qu'ils n'enseignent pas des doctrines nouvelles; pour qu'ils ne s'amusent pas à des fables et à des généalogies sans fin, qui servent plus à exciter des disputes qu'à fonder par la foi l'édifice de Dieu ; la fin des commandements, c'est la charité qui naît d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère; plusieurs, dit-il, se détournent de ce devoir, et s'égarent en de vains discours.

Plus loin, en traçant le portrait de révoque chrétien, il se borne à demander qu'il soit capable d'instruire.

Dans sa seconde épître au même, il revient

sur ces idées et y insiste : « Quant aux questions «proposées sans raison et sans sagesse, évitez- « les , sachant qu'elles sont une source de con- « testations ; il ne faut pas que le serviteur de « Dieu s'amuse à contester; il doit être modéré «envers tout le monde, capable d'instruire, et u patient; il doit reprendre avec douceur ceux « qui résistent à la vérité, dans l'espoir que Dieu « pourra leur donner un jour l'esprit de péni- « tence, pour le leur faire connaître. . i*

Et plus loin:

« Quant à vous , demeurez fermes dans les « choses que vous avez apprises et qui vous ont « été confiées, sachant de qui vous les tenez, et « considérant que vous avez été nourris dès votre « enfance dans les saintes lettres qui peuvent « vous instruire pour le salut de la foi qui est en « Jésus-Christ; toute écriture qui est inspirée de « Dieu est nécessaire pour instruire , pour re- « prendre et pour conduire à la piété et à la jus- « tice. Je vous conjure donc devant Dieu et défi vant Jésus-Christ, qui jugera les vivants et les « morts dans son avènement glorieux et dans « l'établissement de son règne , d'annoncer la « parole de Dieu. Pressez les hommes à temps et « à contre-temps; reprenez, suppliez, menacez,

« sans vous lasser jamais de les tolérer et de les « instruire. »

De tout ceci, on peut, je crois, aonclure légitimement :

1° Que la prédication devait être moins dogmatique encore que morale ;

2° Qu'elle devait s'attacher aux saintes Écritures comme à une base inébranlable;

3 " Que le pathétique en était le caractère principal.

Quant à la manière dont ces vérités et ces dogmes doivent être exprimés, l'apôtre ne s'en inquiète pas : il laisse chacun suivre la méthode que Dieu ou son génie lui fournira; qu'on reprenne à temps ou à contre-temps, peu importe, pourvu que la parole de Dieu soit annoncée. Saint Paul avait avoué hautement qu'il ne connaissait pas les persuasions d'un langage habile: il n'en recommande donc pas l'emploi. Mais il serait injuste d'induire de son silence qu'il rejette l'éloquence ou la rhétorique. Non, il ne les proscrit pas ; mais le temps n'était pas venu d'en dicter les leçons: ce sera l'œuvre d'Augustin. Avant d'arriver là, le christianisme a bien desépreuves à traverser; et, pendant la lutte qui le sépare du triomphe, il devra s'en tenir aux simples préceptes de l'apôtre.

AVANT SAINT AHilSTIN K,

Plusieurs raisons considérables peuvent expliquer comment le dogme chrétien, tout en produisant une éloquence neuve, fut si longtemps sans avoir une rhétorique originale.

Il fallait, avant tout, donner à la foi du néophyte une base qui le rendît inébranlable aux coups de l'incrédulité philosophique dont était travaillé le monde romain. Cette base, c'était la suite des mystères racontés avec toute la simplicité possible et mis à la portée des esclaves et des femmes -, c'était surtout Jésus-Christ crucifié que les évoques mettaient sous les yeux des fidèles. Ces premières instructions étaient infiniment moins explicites que les catéchismes les plus élémentaires de nos jours. L'Église ne livrait pas ainsi son secret tout d'un coup. De là nécessairement quelque chose de dogmatique dans le ton ; de là aussi cette absence de raisons et d'explications que rendent nécessaires les habitudes de l'esprit moderne.

Que cette discrétion ait été le résultat d'une impuissance intellectuelle ou qu'elle ait été systématique, la religion y a certainement gagné ; c'est à cela surtout qu'elle doit ses rapides progrès; car, ainsi que l'a dit M. Yillemain, les populations ne se passionnent que pour ce qui est

Ifi l)K LA RHETORIQUE CHRÉTIENNE

mystérieux : sans mystère, il n'y a pas d'enthousiasme ; et si les premiers chrétiens n'avaient eu que la divine morale du Christ à renier devant les bourreaux des empereurs , la religion nouvelle aurait moins vite triomphé. Or, comme Arnaud l'a dit, comme le pensait aussi Boileau, Jésus- Christ crucifié ni les autres mystères ne comportent guère les beautés du langage. La rhétorique ne trouvait donc pas matière à se développer : elle ne travaille que sur les idées du sens commun, et le sens commun doit se taire devant les incompréhensibles mystères de la foi. Voilà une des raisons qui expliquent le mépris des premiers chrétiens pour un art qui leur était inutile.

Enfin, qu'on se rappelle Tétat de crainte et de tremblement dans lequel vécurent les fidèles primitifs, au milieu d'un siècle qui les raillait et les faisait mourir , sans cesse sous le coup des édits cruels qui les recherchaient, en présence des juges qui les condamnaient sans les entendre, et l'on comprendra qu'avant de chercher l'art de bien parler, ils aient cherché à pouvoir parler sans mourir. Est-il besoin d'ajouter que l'éloquence ne peut se rendre compte de ses succès, c'est-à-dire produire sa rhétorique, que quand elle s'est déployée dans une large carrière, sans

que rien entravât ses libres et tîères allures. Or, comment l'éloquence chrétienne aurait-elle pu se développer librement? Avant de mourir, les chrétiens n'avaient pas même le droit de se défendre, ce droit qu'aucune législation n'a jamais refusé même aux plus grands coupables. Écoutons Tertullien réclamant, au début de son Apologétique, ce droit de défense qu'on refusait à ses frères persécutés : « Si nous sommes les plus cri- « mi nels des hommes, pourquoi nous traitez- vous « autrement que nos semblables , que les autres « coupables? La même culpabilité devrait trou- « ver le même traitement ; tout ce qu'on dit de « nous, on le dit des autres ; et pourtant ils peu- « vent se défendre eux-mêmes, ou confier à un « avocat la défense de leurs droits; ils peuvent «répondre, discuter, car il est défendu de « condamner un accusé sans que sa défense ait « été entendue. Les chrétiens seuls n'ont pas « le droit de repousser les accusations, de défen- « dre la vérité, et d'éclairer la conscience des « juges : on n'attend d'eux que ce qui est indis- « pensable à la haine publique, l'aveu de leur « foi, et non l'examen de leurs torts. »

Pour comprendre de pareilles iniquités, il faut se rappeler que le combat des deux religions n'a

18 m; LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE.

pas été tant le combat d'un système contre un système, que celui de la force contre le droit; toute la force était d'un côté, toute la justice de l'autre ; il n'y a pas eu de discussion dès le principe : le polythéisme en appela à la puissance» matérielle; le nouveau culte n'avait pas besoin de l'éloquence des hommes; cette première sève du christianisme, comme parle Bossuet, se suffit à elle-même ; car, au lieu des discours persuasifs, dont les apôtres n'avaient pas usé, ils avaient prouvé ce qu'ils avançaient par l'effusion du Saint-Esprit et par les miracles. En effet, quoi de plus éloquent, quoi de plus miraculeux que la vie des premiers apôtres, si ce n'est leur mort? Et quand les actions parlent si haut, quelle place est réservée à la parole?

« Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger » , dit Pascal ; tous ces martyrs, toutes ces persécutions, enfin ces vertus prodigieuses qui, plus que tout le reste, distinguaient les chrétiens; tout cela servait bien mieux le christianisme que n'auraient pu le faire les plus éloquents discours.

Ces diverses raisons ont peut être assez complètement prouvé que l'Eglise naissante a pu se passer des leçons de l'éloquence, et négliger sans in-

convément les persuasions du langage humain en présence du paganisme.

Maintenant, entrons plus profondément dans son histoire : voyons-la en face de ses disciples comme nous l'avons vue en face de ses persécuteurs.

Quel était le but de la prédication ? Saint Paul nous l'a montré. Il s'agissait d'exposer les mystères de la religion , et de maintenir les fidèles dans la pratique des vertus chrétiennes.

En principe, je crois l'avoir déjà dit , l'exposition des mystères se prêtait peu aux développements de la grande éloquence ; mais peut-être que, dans la prédication morale, elle pouvait se montrer avec toutes ses grandeurs.

Pour nous faire une idée juste de la méthode suivie par les premiers Pères de l'Église dans leurs instructions, il faudrait avoir leurs catéchèses. Elles étaient de deux sortes : les unes se faisaient dans un certain temps aux catéchumènes qu'on devait baptiser à Pâques; les autres, appelées mystagogiques, se faisaient aux nouveaux baptisés durant l'Octave de cette grande fête1.

Dans leurs catéchèses, les pères n'exagéraient

1 Si l'on veut de plus amples détails sur cette matière , on

rien; au contraire, ils affectaient d'y faire voir la foi toute nue et dans sa plus grande simplicité. Aussi on y découvre toute la force de l'ancienne Église.

Il n'en reste aujourd'hui qu'un fort petit nombre dans Saint-Cyrille de Jérusalem et dans Grégoire de Nysse. La cause de cette perte, regrettable pour plus d'une raison, vient de ce que dans les trois premiers siècles , la plupart des Pères se contentaient de parler sans permettre qu'on copiât leurs discours. Ce ne fut que dans les siècles suivants qu'ils commencèrent à permettre aux compétents, c'est-a-dire aux catéchumènes qui demandaient le baptême, d'écrire ce qu'ils pouvaient retenir de leurs discours publics.

Peut-être n'avons-nous que des résumés de leurs paroles dans le petit nombre des catéchèses

pourra consulter avec fruit l'ouvrage de Bonaventure d'Argonne intitulé : Méthode pour lire utilement les Pères de l'Église, en quatre parties. Paris, in-42, 1G97. Les deux premières parties, qui sont aussi les plus remarquables, ont seules été composées par le sava.it Chartreux. Dans les deux dernières, il est aisé de reconnaître la manière de Port-Royal, où l'auteur avait de nombreux amis. Aussi bien ce qui nous y frappe surtout, ce sont des allusions transparentes contre les jésuites, et des éloges fréquents à l'adresse d'Arnaud et de Pascal.

Bonaventure d'Argonne, plus connu sous le nom de Vigneul- Marville, s'est fait un nom dans les lettres par ses Mélanges : Mélanges d'histoire et de littérature, 3 vol. in-12, 1725.

<jui nous est parvenu, et il est malaisé de deviner quelle pouvait être l'éloquence des évoques dans leurs instructions, en voyant les formules sèches et arides dont elles sont remplies. Seulement il est démontré , pour un lecteur attentif, que les Pères mettaient toute la réserve possible dans l'exposé de la foi.

Ils ne faisaient apprendre l'Oraison dominicale aux catéchumènes que peu de jours avant leur baptême ; et ni le Symbole des apôtres ni aucun autre ne leur était donné par écrit. Cette méfiance dura fort lougtemps, car Sozomêne, au cinquième siècle, rapporte que, s' étant proposé d'insérer dans son histoire de 1 Église le Symbole de Nieée, il en avait été détourné par des personnes pieuses, qui lui avaient remontré que cette exposition de la foi catholique ne devait être lue que par les prêtres et par les fidèles.

Les instructions se proportionnaient aux progrès et à la force des catéchumènes ; il y avait plusieurs degrés du catéchuménat. Origène, dans son troisième livre contre Celse, semble n'en reconnaître que deux. Des savants modernes en ont supposé trois, comptant pour premier degré le temps que les pasteurs donnaient à l'examen de ceux qui se présentaient pour être reçus au nom-

bre des catéchumènes. Ce temps était employé, selon saint Augustin, à sonder le cœur pour en ôter ce qui.empêchait de comprendre la foi chrétienne.

Le second degré ne comprenait que ceux qui, commençant à être instruits des choses de la religion, n'avaient pas encore reçu le symbole qui devait les purifier, c'est-à-dire les envoyer au baptême.

Le troisième était composé de ceux qui, résolus à suivre en toute chose les prescriptions de l'Évangile, donnaient lieu de croire qu'ils persévéreraient dans la foi et dans la pratique chrétienne : c'étaient les plus avancés

Ce noviciat durait deux ou trois ans, quelquefois plus. On y enseignait aux catéchumènes la morale chrétienne et les éléments de la foi. On n'expliquait les mystères qu'à ceux qui, aux premiers jours du carême, se faisaient enregistrer pour être baptisés à Pâques; ceux-là seuls entendaient parler aussi des cérémonies du baptême : il y avait même des rituels qu'on leur faisait lire à cette occasion, et qu'ils transcrivaient pour les mieux graver clans leur mémoire. Cyrille en parle souvent dans ses catéchèses *.

1 Les Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, avec des notes

Les premiers jours, on entretenait les aspirants au baptême de la grâce de ce sacrement; on leur parlait aussi de la pénitence. Dans la suite, les principaux articles de la foi leur étaient expliqués; mais ce n'était que plus tard qu'on leur faisait con naître l' esprit dm la doctrine chrétienne, et les conséquences qui se tirent du symbole pour les mystères de la Trinité et de l'Incarnation.

Enfln, quand ils étaient sur le point de recevoir, selon l'usage du temps, le baptême, la confirmation et l'eucharistie, il leur était parlé a fond des sacrements et des dispositions nécessaires pour en approcher.

Dans certaines homélies, dans celles qui n'étaient prononcées que devant les initiés, les Pères parlaient en termes clairs des mystères; dans celles qui se débitaient devant tout le peuple, c'est-à-dire devant les tidèles et les païens mêlés, ils n'en parlaient qu'à mots couverts, avec beaucoup de retenue et de précaution. Eu général, ces homélies sont exclusivement morales, comme les instructions laites aux catéchumènes du premier degré \ La réserve allait si loin, que

<•( des dissertations dogmatiques, par M J. GrancOlas, docteur en théologie de la Faculté de Paris. Paris, 171o.

1 Les anciennes liturgies grecques et syriennes , celles de Ai

ï\ DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE

ceux-ci avaient leur messe particulière; elle différait de la messe des fidèles en ce qu'elle s'arrêtait au Credo. Le diacre alors faisait sortir les catéchumènes ; il leur était interdit d'assister à la célébration du sacrifice et d'en voiries cérémonies. Saint Chrysostome dit positivement: «Nous empêchons d'assister à nos mystères ceux qui ne sont pas initiés. » 11 n'y a rien de si commun dans saint Augustin, lorsqu'il veut discourir des mystères, que cette parole : « Les fidèles entendent bien ce que nous disons ; les initiés nous comprennent» : et c'est pour cela qu'il appelle l'eucharistie une manne cachée.

Ces réticences systématiques, ces méfiances prudentes, ont dû singulièrement gêner l'éloquence, et par suite la rhétorique.

Enfin, même quand les catéchistes parlaient clairement, ils se bornaient le plus souvent à paraphraser les textes sacrés, ils retranchaient les questions incidentes, ne relevant que les difficultés qui naissaient des entrailles mêmes de leur sujet.

méniens, des Égyptiens el des Mozarabes plus tard, ne disent pas que la prédication se fît pendant la messe.

Pour plus de détails, on n'a qu'à consulter l'ouvrage intitulé : De la Liturgie sucrée, composé par Gilbert Grimaud, vu et approuvé en Sorbonne par la Faculté de théologie. Lyon, 1666.

Si nous examinons l'esprit de ces instructions lorsqu'elles s'adressaient aux nouveaux initiés durant les octaves de Pâques, que voyonsnous? Saint Cyrille, dans ses Catéchèses mystagogiques, leur faisait sentir vivement l'importance des vœux qu'ils ont prononcés lors de leur baptême : il leur répète ce qu'il leur avait dit des sacrements, et en développe la doctrine et le sens mystique avec encore plus d'étendue qu'auparavant.

On le voit donc, il y avait pour l'enseignement de la foi une sorte de méthode traditionnelle; sa nature même excluait les ornements de l'éloquence, et jusqu'ici les préceptes de saint Paul sont suivis à la lettre.

Peut-être, dans les discussions contre les hérétiques, les Pères déploieront-ils toute leur éloquence, et pourrons-nous y surprendre une rhé torique générale et pour ainsi dire chrétienne.

L'Eglise laissait les hérésies venir à elle, en ce sens qu'elle n'y répondait que lorsqu'elle se sentait sérieusement attaquée : alors seulement elle comptait avec elles. Plus l'erreur avait eu le temps de se développer, plus le triomphe était éclatant. C'est ainsi que les hérésies servirent le catholicisme, qui, grâce à elles, ne déploya toute

36 l>K LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE

sa force intérieure et ne porta tous ses fruits que successivement. « L'Église, comme dit Bossuel, « les a vues s'élever selon les prédictions de Jésus- « Christ, les a vues tomber toutes selon les mêmes « prédictions, quoique souvent soutenues par les « empereurs et par les rois. Ses véritables enfants « ont été reconnus par cette preuve; la vérité n'a « fait que se fortifier quand elle a été contestée, « et l'Eglise est demeurée inébranlable1. »

Rappelons aussi que, dans 1 insurrection primitive du christianisme contre le polythéisme, il y avait eu bien des points qui n'avaient été qu'affirmés et non développés. Il ne faut pas juger de cette lutte par celle qui, plus tard, éclata entre les diverses sectes d'une même religion : c'était une dispute non d'opinion à opinion, mais d'un corps de religion contre un autre corps de religion ; ce n'était pas un combat d'homme à homme, où chacun est obligé d'attaquer et de se défendre, mais d'armée contre armée, où la plupart demeurent sans rien faire : c'est-à-dire que. dans cette dispute, il y avait une infinité de questions qui furent étouffées, et dont on ne parle point; les païens se contentèrentd'attaquer la religion chré-

1 liossuet, Distants sur l'histoire universelle, 2r partie, eliap,.21;

tienne en gros, tachant d'en ébranler les fondements, en faisant passer tous les dogmes chrétiens pour des fables, tandis que les chrétiens, satisfaits de défendre les points attaqués, ne songeaient pas à prévenir les objections.

Aussi, quand le christianisme fut devenu religion d'Etat, les hérésies se multiplièrent; mais le paganisme venait à peine de finir, son esprit vivait encore : c'était surtout de ce côté que durent se tourner les préoccupations de l'Eglise. Quand il lui fallait répondre à l'hérésie, elle se retranchait derrière ses conciles, se reposant sur la puissance collective de l'unité catholique; toujours sur la défensive, elle ne demandait pas à la rhétorique une éloquence savante et passionnée, dont elle ne faisait usage que dans quelques rares circonstances.

Si nous avions le récit des luttes soutenues par les docteurs des trois premiers siècles contre les hérésiarques, peut-être notre opinion serait-elle modifiée; mais les décisions seules des conciles nous apprennent qu'il y eut des hérésies : nous n'en avons pas la polémique, comme nous avons celle de saint Athanase et de saint Augustin contre l'arianisme et le donatisme. Si pourtant il est légitime de conclure des controversistesque nous

avons à ceux qui les ont précédés,- on reconnaîtra, avec l'auteur de la Perpétuité de la foi, que, contre les hérésiarques, la dialectique des Pères s'appuie surtout sur le dogme; ils le pressent en tout sens, le retournent sous toutes ses formes; et, s'ils ont toute l'éloquence d'une foi opiniâtre, il n'en est pas moins presque impossible d'assigner une méthode certaine à des procédés qui variaient à l'infini, car il fallait parler différemment à chaque hérétique en particulier; et même cette diversité d'expressions a donné sujet à quelques modernes d'abandonner sur certaines questions les Pères plus anciens que le concile de Nicée.

« On peut croire, dit Arnaud, qu'il leur échap- « pait dans la chaleur de la dispute bien des « choses qu'ils auraient pu exprimer avec plus « de précision ; et souvent, dans le choix des « arguments, ils ont abandonné les plus solides « pour en prendre qui paraissent subtils : ils sont « trop pleins de leur sujet... Souvent ilss'échap- « pent comme des fleuves qui n'ont pas de lit « assuré, et qui débordent partout où ils trouvent « un penchant : les Pères grecs eux-mêmes ne « s'attachent point assez au choix des mots et des « termes, ni à la solidité des raisonnements. »

Ce défaut était moins celui des Pères que du génie grec, qui a toujours été subtil, même dans les beaux jours de l'éloquence antique.

Mais je parle des Pères grecs qui les premiers montèrent sur la brèche pour défendre la foi; je leur demande une méthode : nous voilà bien loin de saint Paul. Le christianisme a déjà fait bien du chemin, il a conquis le monde ancien; et cette Athènes qui l'avait raillé est maintenant chrétienne autanl qu'Athènes pouvait l'être.

Je ne transcrirai pas ici le vif et saisissant tableau d'Athènes, tracé par l'illustre auteur de V Essai sur V éloquence chrétienne au quatrième siècle. Je désire pourtant qu'on se rappelle que le passé y était encore tout vivace à côté du présent : l'esprit philosophique et l'esprit religieux s'y rencontraient et luttaient paisiblement. Si l'on voyait dans l'Académie saint Basile et Grégoire de Nazianze, qui devaient remplacer les apôtres dans la prédication évangélique, non loin d'eux on pouvait rencontrer Julien, l'élève des rhéteurs, l'espoir du polythéisme rajeuni : car, pour garder quelque domination, le vieux dogme avait dû prendre le manteau de la philosophie; mais les deux esprits en se combattant s'étaient rapprochés, et en se rapprochant s'étaient

fait des emprunts, des larcins, si l'on veut.

Le platonisme, de sa lutte avec la religion chrétienne, rapportait une vigueur et une sève toute nouvelle : sa morale y deviendra spiritualiste jusqu'au mysticisme. Le christianisme, de son côté, contracta certaines habitudes philosophiques : et bientôt l'esprit de méthode se montrera dans les traités de saint Basile, dans son Hcxaeméron, par exemple.

Cette méthode était devenue nécessaire : il ne s'agissait plus seulement de surprendre, d'étonner la multitude par une foi ardente et capable de tout. Devenu religion d'Etat, le christianisme avait à défendre sa puissance contre des philosophes obstinés, auxquels il fallait donner des raisons; ou contre des hérétiques qui ne se reconnaissaient point volontiers coupables d'erreur ou de mensonge. Ce sera la tâche des grands docteurs de l'Eglise grecque. Dans leur commerce avec la philosophie, ils avaient puisé la dialectique; celle-ci les conduisit à l'éloquence. Le fondateur de l'Académie, Platon, avait été le plus éloquent des orateurs, le plus habile des rhéteurs, et pourtant l'ennemi acharné de la rhétorique.

Les Pères grecs reprirent ses traditions. Était-

ce la conséquence de leur admiration pour Platon? était-ce une habitude prise par l'esprit chrétien depuis saint Paul, et passée à l'état de principe? Quoi qu'il en soit, tous affectent de dédaigner l'éloquence et la rhétorique : et cependant on en sent l'influence à chaque instant dans leurs ouvrages.

Saint Grégoire n'a pas un mot pour elles; saint Basile les place dans une énumération de vanités auxquelles le chrétien doit renoncer : « La jeunesse, dit-il, passe plus vite que les fleurs « du printemps, les richesses sont trompeuses, « la gloire est inconstante, et l'éloquence, pour « qui tous les hommes ont tant d'estime, n'est « qu'un amusement de l'oreille. »

Saint Jean Chrysostome lui-même insulte presque à l'éloquence. Après avoir dit qu'elle est fille du travail et non de l'instinct, que le talent oratoire est ce qu'il y a de plus rare au monde, il ajoute qu'elle ne convient ni au philosophe, ni au chrétien : « Elle est bonne tout au plus pour les jeunes gens1», dit-il; et il rappelle avec éloge les discours que Platon met contre elle dans la bouche de Socrate. La vraie éloquence, selon

1 Saint Jean Chrysostome» lome l Édition de Montlaucon

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lui, c'est la crainte de Dieu : l'éloquence purement mondaine ne mérite que le mépris. Saint Ambroise, dans un Traité sur les devoirs du prêtre, ne dit rien non plus de l'éloquence ni de la rhétorique qui conviennent au prédicateur.

Ne semble-t-il pas cependant que le seul titre d'un ouvrage où Cicéron est imité à chaque instant aurait dû lui remettre en mémoire les grandes questions qu'il négligeait?

Nous touchons au siècle de saint Augustin. Le christianisme depuis longtemps a des orateurs; mais, fidèle à son esprit primitif, aux traditions du platonisme qu'il s'est assimilé, il semble mépriser la rhétorique. On peut même craindre qu'il ne l'accepte jamais avec le cortège de ses artifices. Mais il faut que tout grand système religieux ou politique produise sa rhétorique : le nouveau culte ne manquera pas à cette loi. L'Église d'Occident, avec son génie plus simple, plus pratique, et, s'il faut tout dire, plus juste que celui de l'Eglise grecque, aura l'honneur de compter parmi ses docteurs celui qui doit créer la rhétorique sacrée.

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