CHAPITRE II
Avant d'exposer les doctrines oratoires de saint Augustin, il n'est pas inutile de montrer quelle était cette société africo-romaine sur laquelle le grand évêque devait les essayer.
Un écrivain éminent a laissé quelques pages achevées, où il met sous nos yeux cette seconde Rome qui s'appelait Carthage ; il a peint à grands traits ce luxe imité, cette élégance copiée, qui n'étaient que les dehors de la civilisation et qui n'ôtaient aux Africains ni leurs instincts sauvages, ni leurs passions exaltées. 11 n'entrait pas dans son cadre de montrer les détails qui remplissent au quatrième siècle la vie de cette société singulière, aussi vieille, aussi corrompue que celle
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dont elle n'était que le reflet. Je vais essayer de remplir le cadre tracé par l'auteur de Y Essai sur l'éloquence chrétienne au quatrième siècle. Nous comprendrons mieux comment le christianisme même, interprété et développé par Augustin, fut aussi impuissant a sauver les Romains d'Afrique que le génie des grands docteurs grecs et latins l'avait été à défendre ceux d'Europe.
La Correspondance d'Augustin1 nous fournira les principaux traits de cette courte esquisse ; à son défaut nous entendrons les terribles dépositions d'un autre contemporain, Salvien , l'éloquent prêtre de Marseille.
En Afrique, pas plus qu'en Europe, le pouvoir politique ne savait proléger les peuples contre la misère et coutre l'invasion. La grandeur morale ne lui manquait pas moins que la force ; aussi
1 En parlant des Confessions de saint Augustin, M. Saint-Marc- Girardin remarque que les livres qu'on lisait le plus autrefois, sont ceux qui se lisent le moins aujourd'hui. Cette réflexion s'applique aussi à la Correspondance de notre saint. La traduction qu'en donna Dubois fut imprimée six fois dans l'espace de cinquante ans; et alors une nouvelle édition n'était pas une spéculation des libraires sur la crédulité d'un public naïf. Il est juste de dire (pie le jansénisme contribua beaucoup à ce succès. Aussi, dans toutes les vieilles bibliothèques de famille, on les retrouve à côté des Sermons de saint Augustin, paraphrasés par Arnaud, et des Confessions mises en français par Arnauld d'Andilly.
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l'opinion ne le respectait plus, et il se vengeait par la violence et l'illégalité, cette ressource de tous les gouvernements faibles.
L'Afrique1 était administrée par un comte délégué de l'empereur; presque toujours ce comte se révoltait, parce qu'il sentait bien que celui dont il était le mandataire n'avait ni le temps ni la force de le punir. C'est ainsi qu'en 413, sous Honorius, le comte Héracben, l'assassin de Stilicon, osait attaquer Rome elle-même, parce qu'il avait une tlotte déplus de 3,000 vaisseaux; il fut défait en Italie par le comte Marin, et exécuté à Carthage, où il s'était enfui. Marin le remplaça, pour être supplanté lui aussi, un peu plus tard , par le comte Boniface, dont la révolte devait amener les Vandales en Afrique.
Ces lieutenants de l'empereur, indépendants de lui en fait, sinon en droit, se sentant faibles dans un pays où ils n'étaient après tout que les agents d'une tyrannie exigeante et cupide , tâchaient de se faire craindre, ne pouvant se faire aimer; pour cela, ils se mettaient au-dessus de toutes les lois, et s'arrogeaient un pouvoir dis—
1 Voir, pour bien connaître l'administration romaine en Afrique, les études intéressantes que M. Saiut-Marc-Girardin a publiées
sur ce sujet dans la licvue des beiu-Mondes.
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crétionnaire ; les agents subalternes ne se faisaient pas faute d'imiter des violences dont l'exemple leur venait d'en haut; aussi, quand il fallait retenir une autorité qui diminuait chaque jour et passait aux évoques, les coups d'État ne leur coûtaient guère, ils avaient alors des accès de despotisme qui surprennent dans une civilisation aussi avancée que celle du quatrième siècle.
En voici un trait remarquable.
Le comte Marin, que j'ai nommé plus haut, vainqueur d'Hérachen, avait été charge de faire exécuter l'édit qui condamnait à mort tous les complices de l'ancien comte. Les donatistes allèrent le trouver, et lui demandèrent, en la payant d'avance, à ce que dit Paul Orose1, la tète du tribun Marcellin. Ce tribun avait présidé avec fermeté la conférence solennelle où les donatistes avaient été condamnés; dès-lors il était devenu l'ami d'Augustin. Le comte accepte le marché, il s'engage à le faire mourir, comme partisan d'Héraclien 2. Marcellin avait un frère nommé Apringius; ils sont arrêtés tous les deux, et jetés dans un cachot à Carthage. Le parti catholique,
Paul Orose, lïv, VII, çhàp. XLII.
Saint Augustin, lett CLI, édit. des Bénédictins.
dont Marcellin était le chef, s'émeut; les fidèles, se croyant tous menacés, se réfugient aux pieds des autels. Le comte Marin n'est point ébranlé par cette résistance de l'opinion. Les évoques ne voulaient pas s'adresser directement à lui, parce qu'ils savaient bien que ce serait en vain ; ou, peut-être, parce qu'ils ne voulaient pas s'humilier devant l'autorité temporelle. Ils parlèrent d'en appeler à l'empereur. Marin leur laissa croire que les deux prisonniers seraient respectés jusqu'à ce que la décision impériale fût connue. Un évêque partit pour l'Italie; tout-à-coup les catholiques apprennent avec stupeur que Marcellin et son frère ont été mis à mort. Le comte, craignant le résultat de l'intercession des évoques, les avait fait exécuter en secret.
Un acte aussi scandaleux montre assez ce qu'était alors le pouvoir politique, et quel cas l'autorité faisait de la justice et de l'opinion publique. Mais nous pouvons aussi juger par là combien les agents du pouvoir exécutif redoutaient l'influence morale des évoques; ce n'était pas sans raison. Plus d'un passage des lettres de saint Augustin fait voir comment l'Église, en s'attribuant le droit d'intercession en faveur des coupables, envahit à petit bruit les fonctions judi-
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ciaires. Souvent aussi, disons-le, elles lui étaient dévolues par le consentement des fidèles. Le pouvoir temporel tâchait de résistera ces empiétements, mais ses efforts étaient inutiles : nous avons à ce sujet les confidences naïves de saint Augustin lui-même.
En 414, Macédonius, vicaire d'Afrique, lui écrivit une lettre que nous ne connaissons que par la réponse dont voici quelques extraits :
« Vous demandez, dit saint Augustin, pourquoi « nous croyons si bien qu'il est de notre devoir « d'intercéder pour les criminels ; que nous « sommes blessés quand nous n'obtenons pas « leur grâce, comme si nos droits étaient mé- « connus. »
Il est impossible d'articuler plus nettement ses prétentions ; mais l'évêque ne s'arrête pas là.
« Vous dites, poursuit-il, que vous avez peine « à croire que la religion nous y autorise ; car, « selon vous, puisque Dieu défend si sévèrement « le péché qu'on n'est plus reçu à la pénitence « passé la première fois, ce n'est pas la religion « qui nous donne le droit d'exiger le pardon de « quelque crime que ce soit; vous allez plus « loin : vous dites que c'est approuver le crime « que de ne pas vouloir qu'on le punisse ; et si
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« ceux qui l'approuvent sont aussi coupables que « ceux qui les conseillent, on peut dire que nous « y participons toutes les fois que nous tâchons « de procurer l'impunité aux coupables. »
L'auteur de ces puissantes objections était pourtant un chrétien pieux et docile, qui méritait que son illustre correspondant lui répondît en détail ainsi qu'il le fit.
Augustin lui répond qu'il a vu dans sa lettre un souhait, un avis, mais non une décision ; nul doute pourtant qu'il n'ait parfaitement compris la mauvaise humeur qui perce sous les paroles du magistrat, lequel s'étonne des prétentions envahissantes des évoques.
L'évêque soutient au nom de la philosophie et de la religion que la peine de mort n'est bonne ni pour la société qui l'inflige, ni pour le coupable qui en est frappé; elle ne laisse pas au criminel le temps de s'amender, car l'amendement n'a lieu que dans cette vie; et dans l'autre, chacun demeure chargé des iniquités qu'il remporte de celle-ci: c'est la charité des évoques qui les oblige à intercéder pour les criminels, dans la crainte, dit-il, que du supplice qui finit avec leur vie, ils ne tombent dans un supplice éternel.
Les adversaires de la peine de mort n'ont rien
të ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE
trouvé de plus fort dans les temps modernes.
De ce droit d'intercession à celui de rendre justice, il n'y avait qu'un pas; il fut franchi ; car il est bien constant que les évoques, au temps d'Augustin , jugeaient une foule d'affaires qui auraient dû ressortir des tribunaux; et ce n'est pas sans raison qu'Augustin disait dans une de ses lettres : « Les fidèles nous appellent les saints et « les serviteurs de Dieu , lorsqu'ils recourent à « nous pour faire juger leurs affaires temporelles « qui se débattent devant nous tous les jours. »
Souvent, en effet, les pauvres devaient recourir à eux contre les exigences fiscales des administrateurs romains ou municipaux. Chaque fois qu'arrivait un délégué de l'empire, ou, ce qui correspond peut-être au titre de chargé d'affaires, un épistolaire recommandé à quelque personne marquante, c'était, dit énergiquement Salvien, la ruine du pauvre peuple; car il fallait des présents, et pour les faire, on levait de nouvelles taxes : les puissants votaient, les pauvres payaient. Pourtant alors la misère était bien grande dans l'empire : la gêue du fisc et la pénurie étaient telles que plusieurs villes avaient dû renoncer à leurs spectacles et à leur cirque; et cependant les plaisirs du théâtre paraissaient de-
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venus indispensables à ces populations qui avaient besoin de s'étourdir. Le mot de l'historien qui disait : le peuple Romain rit et meurt, n'était que trop vrai. Mais souvent la détresse l'emportait sur les habitudes le plus solidement enracinées.
On conçoit que les évoques ont, plus d'une fois, dû intervenir entre le fisc et les pauvres contribuables; s'ils échouaient, l'Église ouvrait ses monastères pour recueillir les petits propriétaires dépossédés, quand ils n'étaient pas allés, selon l'expression de Montesquieu -, demander asile aux Barbares contre les exactions des traitants, ou donner leur liberté au premier qui voulait la prendre; ou bien encore, elle usait pour eux de son droit d'asile. Un pareil rôle lui donnait nécessairement une influence considérable.
Mais cette puissance morale ne tombait pas toujours entre des mains dignes d'en bien user. Alors déjà, pour quelques-uns, le sacerdoce était l'objet d'une convoitise toute mondaine, parce qu'il donnait l'autorité et le crédit.
« 11 n'y. a rien de plus agréable, et surtout en
1 Montesquieu, Grand, et Décad., XVIII. Voir Salvienet plusieurs
lois <lu Code cl du Digeste.
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« ce temps-ci, écrivait Augustin, vers Tau 391, « en déclinant l'honneur de l'épiscopat, que les « dignités d'évôque, de prêtre et de diacre ; il n'y « a rien qui soit plus doux et plus aisé que d'en « remplir les fonctions , quand on le fait sans « conscience ou dans un esprit d'adulation. »
Dans un ouvrage qui offre le tableau fidèle de l'état normal du christianisme à cette époque, dans son livre des mœurs de l'Église catholique, Augustin s'écrie avec douleur: « Je sais qu'il yen a beaucoup qui ont renoncé de vive voix au monde, et qui souhaitent néanmoins qu'on les charge de tout le faix des soins et des affaires du monde. »
Souvent les clercs, si l'on en croit un autre témoin, vivaient de telle sorte qu'ils semblaient moins avoir fait pénitence de leurs crimes, que se repentir de leur pénitence elle-même. La foi ne calmait pas toujours les ardeurs de l'ambition, et plusieurs, dit Salvien, après avoir reçu le nom de pénitent, achetaient de hautes dignités qu'ils ne possédaient point avant leur conversion; ils voulaient à-la-fois êlre séculiers et clercs.
La religion s'écartait déjà de ses voies primitives ; cela était nécessaire. A l'époque où nous sommes parvenus, le christianisme n'était plus seulement la réunion de quelques âmes d'élite,
que le dégoût d'une religion sans morale et sans grandeur jetait dans la foi. A mesure qu'il s'étendait, sa pureté s'altérait comme un fleuve qui, en s' éloignant de sa source et en s'élargissant , entraîne dans son cours les débris des bords qu'il fertilise, les immondices des villes qu'il traverse. La régénération morale d'un monde ne pouvait d'ailleurs être l'œuvre ni d'un jour ni d'une année, ni même d'un siècle. Les idées, les habitudes du paganisme survivaient longtemps, dans le cœur des nouveaux convertis, à la cérémonie qui les faisait chrétiens. Le passé luttait avec l'avenir, et trop souvent il était le plus fort. L'esprit ancien vivait encore. Salvien écrit son livre du Gouvernement de Dieu, pour les chrétiens qui conservent encore des restes de l'incrédulité païenne, et qui préfèrent au dogme chrétien, les opinions que des sages du paganisme, admis, peut-être, dit l'auteur, au nombre des élus, ont adoptées sur la Providence. Les institutions avaient été faites pour une autre société ; elles convenaient trop bien au caractère superstitieux et crédule des Romains, pour que le nouveau culte ne ressentît pas un peu leur influence1.
1 Salvien, du Gouvernement de Dieu, passim.
Ainsi, au cinquième siècle , les consuls nourrissaient encore des poulets sacrés ; on tirait encore des augures du vol des oiseaux.
Les Carthaginois, au quatrième siècle , adoraient encore cette déesse Céleste qu'ils regardaient comme le génie tutélaire de l'Afrique; Salvien dit que beaucoup de chrétiens lui offraient leurs hommages en sortant de l'église, ou même avant d'y aller. « En est-il qui ne se soit « pas présenté sur le seuil de la maison divine « respirant encore l'odeur des sacrifices impurs, « et qui ne soit pas monté à l'autel du Christ avec « l'infection des idoles? »
Ainsi, on voyait encore toutes les superstitions que les César et les Cicéron trouvaient déjà frivoles ou ridicules ; le nom du Christ avait remplacé celui de Jupiter; c'était par le nouveau dieu que bien des convertis juraient naïvement d'enlever à leurs ennemis leur bien, leur honneur ou leur vie.
Partout où la misère ne s'y opposait pas, les combats de gladiateurs se continuaient sanglants et féroces comme au temps de Néron. J'ai déjà parlé de la passion des spectacles; saint Augustin la poursuit à outrance dans ses écrits et dans ses sermons. L'Afrique n'était pas le seul pays où le
christianisme fût impuissant à en triompher. Dans les Gaules, elle était plus vivaceque jamais; et ce que l'on ne croirait pas, si la sainte colère de Salvien ne l'attestait trop évidemment pour qu'on en pût douter, c'est qu'en 445, Trêves, prise et saccagée pour la quatrième fois, ne trouvait rien autre chose k obtenir de la munificence impériale que le droit de rouvrir son théâtre et son cirque, afin de recommencer les-jeux interrompus par l'invasion.
Les évoques se plaignaient que, les jours de spectacle, l'église restât déserte. « Nous laissons le Christ et l'autel, dit un témoin oculaire, pour repaître nos yeux adultères de l'aspect impur des honteux spectacles. »
Malgré leurs éloquentes protestations, le peuple retournait toujours à son plaisir favori, et les Barbares eux-mêmes ne pouvaient l'en distraire. Les Vandales faisaient retentir leurs cris autour des murs de Carthage, et Carthage était réunie dans son cirque, assistant aux jeux. Ces funestes traditions n'étaient pas les seules contre lesquelles l'Église eût à s'élever. Saint Augustin, dansson ïraitédes mœurs del'Église catholique l,
1 Mœurs de l'Église catholique, ch. XXXIV, traduct. d'Ant. Arnaukl. OEuvres de Arnauld, tom. XI, édit. de Lausanne, 1778.
montre bien que, sous la nouvelle loi, les populations n'étaient pas moins corrompues ni moins superstitieuses que sous l'empire des faux dieux.
Écoutons ses tristes confidences : « Ne m'oh- « jectez pas, dit-il, les vices de ceux qui font pro- « Cession ouverte de la foi chrétienne et qui n'en « savent pas les obligations ou n'y satisfont pas; « n'alléguez pas les erreurs et les dérèglements « d'une multitude ignorante qui, dans la vraie « religion, ne cesse pas d'être superstitieuse, ou « qui s'est tellement plongée dans les voluptés, « qu'elle ne se souvient plus de tout ce qu'elle a « promis à Dieu.
« Je sais qu'il y en a beaucoup qui adorent des « tombeaux et des peintures; d'autres boivent, « pour honorer les saints, jusqu'à l'ivresse la plus « complète. En donnant à manger aux morts, ils « s'ensevelissent eux-mêmes sur ceux qui sont « ensevelis, et ils croient que ces actions disso- « lues et honteuses sont des actes de religion ! « Ne vous étonnez pas, dans une si grande mul- « titude, de trouver des gens qui vivent mal. »
Salvien va plus loin encore : il ne craint pas de déclarer que les Barbares hérétiques l'emportent en moralité et en pureté sur la plupart des chrétiens de l'empire romain. Cette idée remplit
son livre du Gouvernement de Dieu ; elle en fait toute l'originalité. On doit la trouver d'autant plus remarquable, qu'un siècle après, en haine des Yisigoths ariens, la cour de Rome devait lancer sur la Gaule méridionale les bandes des guerriers francks, et témoigner ainsi que l'idolâtrie lui faisait moins peur que l'hérésie.
C'est qu'en effet celle-ci savait profiter de toutes les fautes du clergé catholique, et même de celles qu'il ne commettait pas. Elle attribuait au catholicisme tous ces désordres contre lesquels il ne pouvait rien ; et mille sectes tâchaient, particulièrement en Afrique, de lui enlever l'empire de ces consciences mobiles et indécises. En premier lieu venaient les manichéens ; c'étaient eux qui faisaient la plus rude concurrence- Dans les moindres bourgades, il y avait un docteur manichéen, un évoque donatiste et un évêque catholique. Remarquons en passant que les hérésies les plus dissidentes avaient grand soin de copier, autant que possible, l'esprit et la hiérarchie catholique. Julien lui-même, dans l'impuissante restauration qu'il rêva pour le paganisme, rendit un glorieux témoignage à la religion chrétienne, en essayant de rapprocherf ancien dogme du nouveau culte : le caractère même de sa per-
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sédition est un hommage à l'esprit chrétien, loutre toutes les sectes rivales, le donatisme et le manichéisme se distinguaient par une organisation plus régulière et plus systématique; elles étaient aussi les plus puissantes; elles avaient même leurs temples, que les décrets des empereurs allaient bientôt rendre aux catholiques. Les manichéens n'étaient peut-être que des platoniciens qui exagéraient les doctrines du maître; leurs assemblées étaient calmes et paisibles, et rien ne s'y passait qui fût contraire aux lois et à l'ordre public. Lesdonatistes,au contraire, étaient des religionnaires exaltés et fanatiques.
Je ne m'étendrai pas sur les origines de cette secte qui convenait si bien à la dureté exclusive et passionnée du génie africain. Aussi résista-telle longtemps aux édits, puis aux persécutions dirigées contre elle par ordre des empereurs4,
1 Voyez, Code Théôdosïen, livre 3K, redit d'Union promulguéen 407 par Honorais :
Nemo maniehœum, nenio donatistàm, ([ni prcecipno, lit coniperimus, t'urere non desinunt, in meinoriani revoeel.... Quod si quis andeat interdiclis illicilisque miseere, et praeteritorum innumerabilium constitutorum, et legis nuper a nostrâ mansuetndine prolaUc, laqueos non évadai, <t si turbœ convencrinl, seditionis (oneilatos aenleos acrioris connnotionis non dubitet exserendos.
Ce précédent esl du 12 février 405; il avait été fait à Ravennes sons le consulat fie Stilieon el d'Antliéinins.
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et qu'une haine aveugleattribua faussement, sous le nom de persécution macarienne.aux instances des évoques.
Sous Julien, tous les hérétiques avaient obtenu la liberté de conscience. Aussi, à l'époque où nous sommes, chacune des doctrines dissidentes avait reçu tous ses développements. Les donatistespassaient souvent de la théorie à la pratique, et alors ils se réunissaient aux circoncellions. Ceux-ci, sous le prétexte de la religion, prêtaient l'appui d'une cruauté sanguinaire à tout ce qui pouvait ruiner, en Afrique, la faible domination des empereurs.
Mais à cette époque singulière, où l'on était fou de théologie, sans doute parce qu'elle entretenait de l'avenir ces âmes dégoûtées du présent, ce n'était pas l'hérésie qui faisait grand tort au catholicisme. La vaine résistance de quelques philosophes qui le poursuivaient de leurs objections, comme si l'autorité morale et la force matérielle n'eussent pas été de son côté, ne devait pas non plus l'effrayer fort sérieusement.
Ses vrais et redoutables ennemis, c'étaient les chrétiens qui exagéraient la piélé, et qui, au grand mécontentement des bons esprits, la surchargeaient de pratiques inutiles.
L'indiscrétion d'un zèle qui ne pouvait que compromettre la foi excite souvent la colère de saint Augustin ; elle éclate en maints endroits de ses lettres. Ainsi il s'emporte contre une dissertation qui lui venait de Rome 1, et dans laquelle l'auteur voulait prouver qu'on était tenu de jeûnerle samedi ; il rappelle ce fougueux catholique au bon sens, à la pratique reçue, et enfin à l'Évangile, qui recommande en toute chose l'esprit de paix et de simplicité.
Ailleurs nous voyons qu'un fidèle, nommé Classicianus, encourait l'excommunication pour avoir arrêté dans l'église, en vertu de sa charge, un banqueroutier qui était allé y chercher asile. L'évoque alla plus loin : toute la famille de Classicianus futenveloppée dans l'anathème qui l'avait frappé. La protestation énergique d'Augustin contre cet abus du pouvoir religieux lui fait honneur sans doute, mais il n'en demeure pas moins constant qu'alors déjà le clergé se plaçait audessus des lois; c'était les anéantir tout-à-fait dans un temps où elles n'étaient déjà que trop impuissantes au milieu de la désorganisation sociale. Ces excès blessaient l'autorité ; ils irritaient
1 Lettre 36e, à Casulaniis, prêtre, écrite vers l'an 390.
bien plus encore ceux qui en étaient victimes. Souvent il arriva que les nouveaux chrétiens renoncèrent à leur foi, en haine du joug trop lourd que leur imposait l'Église, soit directement, soit par l'intermédiaire des femmes. Son esprit se faisait quelquefois sentir d'une manière fâcheuse dans les affaires de la famille. Les femmes exagéraient le zèle de leur piété, et leur indiscrétion dégoûtait leurs maris ou leurs proches de la religion qui les avait inspirées.
Mainte fois Augustin dut intervenir dans des circonstances fort délicates. Voici un témoignage de cette ferveur emportée qu'il blâmait.
Une certaine Ecdicia, a Pinsu de son mari, avait donné tout son bien aux pauvres et pris l'habit de veuve, quoiqu'elle vécût déjà en continence, comme parle l'écrivain sacré. Augustin lui adresse de sévères reproches : sa lettre est une des plus curieuses de sa correspondance ; aucune ne montre mieux avec quelle réserve une piété intelligente accueillait le zèle des fidèles.
Il réprimande Ecdicia d'avoir, par sa dévotion chagrine, forcé son mari à quitter sa maison : le parti de la continence entre personnes mariées, dit-il, ne se doit prendre que du consentement des deux , et il cite en entier les paroles de saint
Paul à ce sujet; il les commente en détail, et insiste avec une remarquable chasteté d'expression sur la complaisance que les femmes doivent à leur mari. L'âge ne les en dispense point; il poursuit et déclare qu'elles ne peuvent disposer de rien sans le consentement de leur mari ; il va même jusqu'à justifier le mari d'Ecdicia d'avoir manqué à son vœu de continence, puisque sa femme lui avait prouvé qu'elle ne l'aimait point en donnant tout son bien \. 11 ne ménage pas les moines qui n'avaient pas peu contribué à cette spoliation, et termine en la conjurant, au nom de son enfant, de se réconcilier avec son mari, afin de le ramener par sa soumission et sa douceur.
J'ai insisté sur cette lettre de direction, qui nous montre le christianisme dans la famille. La
I Saint Augustin ne semble pas avoir pour la vie monastique une admiration bien profonde. Son traité sur les occupations des moines nous semble en quelques endroits légèrement satirique. Dans une lettre à un évêque, il l'exhorte à ne pas permettre qu'un moine sorte du couvent pour devenir clerc. « Nous n'avons que trop de « peine, dit-il, à faire d'un très-bon moine un assez bon clerc. » Il est vrai de dire, qu'en général, c'étaient les moins édiliants qui étaient tentés de quitter le monastère pour arriver aux honneurs ecclésiastiques.
II ne faut pas oublier non plus que le monastère était le refuge ouvert à tous les affranchis, à tous les pauvres, à tous les esclaves que leurs maîtres ne pouvaient nourrir.
U 01 ATR1ÉME SIECLE.
femme relevée, ennoblie dans la nouvelle religion, la pratiquait volontiers par le cœur et par les œuvres; parfois même, nous l'avons vu, elle l'exagérait.
Souvent le mari n'était chrétien que de nom, Son intérêt était-il froissé, son amour-propre humilié, il maudissait ce culte qui, selon lui, rendait sa femme altière, orgueilleuse, et qui. pour surcroît, imposait à son égoïsme des sacrifices et des abnégations. Mais entre les mains de la mère, les enfants prenaient un autre esprit ; la pratique chrétienne leur était plus facile, et ainsi la religion triomphait dans les générations auxquelles appartenait l'avenir.
Les lettres de saint Augustin et aussi celles de saint Jérôme nous montrent l'Église conviant les femmes à l'étude des livres sacrés. Le second, eu donnant à Laeta des conseils pour l'éducation de sa fille, veut que l'enfant, au lieu d'aimer les pierreries et les étoffes de soie, s'habitue aux saintes Écritures... Il lui trace même le plan d'un cours gradué de théologie; il adresse les mêmes conseils à Gaudentius pour sa fille Pacatula; dans l'éloge de Marcella, cette noble femme est louée pour le zèle incroyable avec lequel elle étu die les divines Écritures.
Les femmes répondaient avec enthousiasme à cet appel des directeurs, et leur curiosité éveillée sur maints détails de pratique ou de dogme adressait aux évêques questions sur questions.
Mais dans cet empressement naïf qu'on mettait de tous côtés à s'enquérir de la foi nouvelle, aucun problème, si étrange fût-il, ne devait surprendre ou rebuter les docteurs de ce siècle subtil.
Tout ce que nous avons dit plus haut prouve, il est vrai , que, pour beaucoup, cette curiosité était purement spéculative. Quand, par exemple, le comte Boniface demandait à Augustin une règle de conduite pour vivre chrétiennement, il n'est pas bien sûr qu'il prétendît suivre à la lettre les conseils du saint évêque; peut-être même beaucoup de ceux qui pleuraient aux sermons de saint Augustin, une fois hors de l'église et la surprise de l'émotion passée, n'en étaient pas meilleurs. Sans doute, Salvien ne doit pas être pris trop à la lettre quand il dit : « L'Église de «Dieu devrait apaiser Dieu; fait-elle autre « chose que de l'irriter? Excepté un très-petit « nombre d'âmes, la société chrétienne n'est « qu'une sentine de vices. Qu'y trouve-t on au- « jourd'hui, sinon des hommes de vin et de bonne
« chère, des adultères etdesfornicateurs, des ra- « visseurs et des débauchés, des larrons et des « homicides ? »
Je veux bien faire la part de la pieuse exagération qui a dicté au prêtre de Marseille ces lignes accusatrices contre le clergé corrompu de son siècle ; cependant cette colère a des accents trop éloquents pour n'être pas inspirée par la vérité , quand il arrive à la peinture de cette corruption africaine, contre laquelle le christianisme semble être resté impuissant.
Selon lui 4, si les Vandales sont passés en Afrique, ce n'est pas la sévérité de Dieu qu'il faut accuser, c'est la dépravation des Africains ; il appuie ce rigoureux jugement d'une formidable énumération des vices qui travaillaient l'Afrique et Carthage en particulier. Tantôt il dépeint cette puissante rivale de Rome comme une bacchante enivrée et chancelante; tantôt, au tableau de ses splendeurs, il oppose celui de ses vices et de ses turpitudes, et il termine en l'appelant la sentine de l'Orient, et en la maudissant.
On le voit, c'est Juvénal en prose; il rappelle
1 Sal vien, de Gubernatione Dei, livre III chapitre IX. Édition Baluze. Paris 1684.
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les allures (Jéclatnatoires du grand satirique, et aussi ses libertés un peu cyniques. On chercherait en vain dans ses brûlantes invectives cette charité chrétienne qui répand un si grand charme sur la parole des grands sermonnaires, ces censeurs naturels des infirmités de l'homme.
Dans ses pages les plus passionnées, dans ses tableaux les plus énergiques, saint Augustin est mesuré ; la chasteté de l'expression voile ce qu'il il y a de trop humain dans la pensée : qu'on lise ses confessions, ses sermons, ce sentiment de la bienséance chrétienne se trouve partout. Est-ce à l'instinct du beau moral qu'il doit cette dignité, cette délicatesse exquise de langage? Est-ce h l'expérience du cœur mûri parle sentiment chrétien? Peut-être la nudité des hyperboles du prêtre de Marseille tient-elle à ce qu'il ne voyait la vie et les hommes que du fond de l'abbaye de Lérins, tandis que rien dans les choses humaines n'est étranger à l'évêque d'Hippone. Aussi, pour en revenir aux deux passages de Salvien qui m'ont amené à faire cette longue parenthèse, sans l'accuser de mensonge il ne faudrait pas toujours regarder son 'témoignage comme plus imposant que celui de saint Augustin, qui est bien plus discret et plus réservé.
Al QUATRIÈME SIÈCLE ;><>
Si tontes les dépositions de Salvien étaient authentiques, il y aurait lieu de nous demander comment la société chrétienne, en proie à la dépravation où il la représente , n'est pas morte avec l'empire romain, et comment elle a pu arriver à une domination qui devait s'étendre bientôt sur l'univers entier.
Le christianisme, sans doute, n'avait plus toute sa pureté native, mais il était encore bien jeune et bien puissant. Sa parole féconde avait encore bien du retentissement; pour s'en convaincre, on n'a qu'à jeter les yeux sur les ouvrages de saint Augustin et en particulier sur le recueil de ses sermons.
Ce n'est pas sans dessein que j'en parle ici ; tout-à-1' heure je les opposais dans ma pensée au traité de Salvien, car il montre le génie chrétien dans toute sa beauté, dans toute sa vigueur primitive.
Les sermons de saint Augustin, qui remplissent tout le cinquième volume de l'édition des Bénédictins sont fort nombreux ; il n'y en a pas moins de 363, sans compter des traités qui ne sont évidemment que des sermons fort dévelop pés, tels que ceux sur la prise de Rome, sur l'utilité du jeune, sur la discipline chrétienne. On
pourrait encore y joindre ses commentaires sur les psaumes et sur les quatre évangélistes. Donner l'analyse d'un recueil si volumineux est chose impossible ici : d'ailleurs chacun peut aisément s'en faire une idée à-peu-près complète : ces homélies en général sont fort courtes, ce qui s'explique quand on sait qu'elles étaient écoutées debout. On peut donc en lire quelques unes dans le latin ; on les connaîtra presque toutes.
Il serait à désirer qu'un écrivain habile fît connaître l'esprit général qui les anime à ceux qu'effraie l'immense recueil des Bénédictins, et renouvelât pour les sermons ce que des maîtres illustres ont fait pour les confessions. Le caractère général frapperait d'abord : c'est en apparence une paraphrase littérale de la Bible et de l'Évangile. A voir certaines explications subtiles et prétentieuses, on croirait entendre un grammairien qui interprète les saints livres; mais comme cette impression s'efface vite en présence de ces grands traits qui sentent la vie ! comme on se retrouve bien en plein quatrième siècle devant ces apostrophes rigoureuses aux hérétiques! Ainsi plus tard, Bossuet, dans ses grands traités, les prendra en partie, mais non avec plus de vigueur. Ne croyez pas que le manichéisme
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intimidera Augustin plus que le donatisme : non, il avoue de bonne grâce qu'il a été manichéen, il n'en montre que plus de zèle pour ramener ceux qui s'égarent, comme lui-même s'est égaré»
Dans saint Augustin bien plus que dans Bossuet, on sent la charité chrétienne percer sous le controversiste ; mais aussi, il faut le dire, nous ne sortons guère de l'Église. Il est vrai qu'alors l'Église était à-peu-près le centre de la société. Ainsi beaucoup de sermons sont remplis du tableau des désastres de Rome prise par les Vandales : ses censures amères s'adressent quelquefois à ces chrétiens indignes qui, malgré les misères du temps, étaient plus que jamais passionnés pour les spectacles impurs et les jeux sanglants.
Mais il ne faudrait pas lui demander ces portraits qui font connaître un siècle, non plus que ces peintures de mœurs qui se déroulent si complaisamment dans nos grands sermonnaires. C'est toujours Dieu qui parle chez saint Augustin.
Même les sermons sur les fêtes des saints, qui semblent convier l'orateur à déployer son éloquence, ne sont pour lui que le texte d'une série de réflexions pieuses : aussi peut-il faire jusqu'à six fois le panégyrique de saint Cyprien, le héros africain.
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Chez rèvèque d'Hippone, les peintures morales ne sont qu'indiquées : ici comme partout, la mesure dans l'abondance, voilà son caractère spécial. Aussi, pour trouver tout l'intérêt que renferment ces sermons, il faut souvent percer la réserve toute religieuse du langage : l'auteur reste dans la sérénité du dogme chrétien ; une sorte d'éloquence toute dogmatique est répandue également partout ; mais de temps en temps un grand trait, une réflexion profonde, une simplicité sublime, donnent un charme plus sensible et plus humain à ces beautés théologiques.
Ces belles formes littéraires, qui rendent si attachantes les homélies de saint Jean Chrysostome, ont disparu : souvent la subtilité africaine se montre avec la barbarie prétentieuse d'un style ampoulé : ainsi, pendant tout un sermon, les dix commandements de Dieu sont comparés aux dix cordes de la lyre : mais alors même on sent un oubli si complet de lui-même, une candeur si chrétienne, qu'on oublie volontiers son mauvais langage africain, au premier grand trait qui se rencontre. Qu'on se représente par la prensée cet Augustin si profondément pénétré de son dogme, et le commentant dans une des basiliques de cette Carthage qu'a si durement flélriesSalvien.Quoi-
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(jus; alors son langage soit plus paré que quand il s'adresse aux rudes mariniers d'Hipponé, on sentira bien qu'il ne s'agissait pas pour lui de charmer les oreilles de ceux qui l'écoutaient : les préoccupations de l'artiste l'inquiéteront peu en présence de ces foules aussi curieuses de la nouvelle doctrine qu'elles sont éloignées de son esprit : sa parole est avant tout sévère et forte.
Pouvait-elle l'être jamais assez pour rendre quelque sève morale à ces âmes perdues? Aussi on sent qu'il fait bon marché des détails du style.
Sans doute Carthage était une ville savante; elle avait ses écoles et ses officines de philosophie, comme parle Salvien. Mais il n'est pas injuste de croire que la langue oratoire n'était pas tenue de s'y produire avec toutes les délicatesses, avec toute l'urbanité qui alors devenaient inutiles même pour des oreilles italiennes.
Ces qualités eussent été perdues pour des auditeurs africains. Ou ne lisait plus Cicéron en Afrique à l'époque où nous sommes arrivés : on ne comprenait même plus ni ses idées ni sa langue. Vers l'an 410 un certain Dioscore, frère de Zénobéus, grand fonctionnaire de l'empire, priait Augustin de lui expliquer plusieurs passages de Cicéron; l'évêque s'y refusa, alléguant que c'é-
tait une occupation indigne d'un prêtre : d'ailleurs ses travaux ne lui en laissaient pas le temps. Voici une des raisons qui l'empêchaient de répondre à ses questions : « Vous allez en Orient, « et vous craignez d'y passer pour un ignorant : « mais comment y trouverez-vous des gens qui « vous questionnent sur ces matières, puisqu'à « Rome et à Carthage, où vous étiez venu pour « vous instruire, vous voyez qu'on les néglige si « fort que personne ne s'y applique? Dans toute « l'Afrique, loin de trouver personne qui vous « demande rien sur ce sujet, vous avez dû vous « adresser à un évêque pour vous en faire in- « slruire. »
Une pareille insouciance pour les grands classiques produisait ses fruits naturels : la langue se chargeait de barbarismes, surtout en Afrique. Augustin disait : «Aujourd'hui il y a tant de barbarismes 1 que le langage de Cicéron nous paraîtrait barbare.» Gela n'était que la vérité; mais il n'avait pas le droit de s'en plaindre, celui qui disait dans un des livres de la doctrine chrétienne 2 : « Souvent la façon de parler vulgaire est
1 Livre de l'Ordre, chapitre 17.
2 Doctrine chrétienne, livre 111. Chapitre III
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« plus facile à entendre que le langage des lettres, « et j'aime mieux un barbarisme qu'une exprès- « sion plus latine, mais douteuse. »
Cette façon de parler vulgaire que réclame saint Augustin, c'est tout simplement le droit de mêler au style des solécismes et des barbarismes, ou peut-être des locutions africaines, ce qui ne valait sans doute guère mieux. Chez nous aussi, l'illustre auteur des Essais, pour rendre sa pensée plus nette, acceptait les mots gascons s'ils se présentaient; mais cette théorie, admissible peutêtre pour une langue jeune comme le français du seizième siècle, ne peut que hâter la décadence d'un idiome en pleine décomposition.
Rien ne montre mieux l'état de la langue, envahie aussi bien que l'empire par l'Église et par les Barbares, que ces paroles échappées au plus grand écrivain latin du quatrième siècle.
Pourtant il y avait comme autrefois des écoles et des rhéteurs ; mais dans ces écoles on dissertait sur la dialectique ou sur les questions vagues et stériles de rhétorique. Les maîtres ne se doutaient pas qu'en négligeant la forme, ils donnaient le coup de grâce à la rhétorique ; en regardant les fastidieuses matières qui faisaient l'objet de l'enseignement au quatrième siècle*
on est tenté d'excuser les distractions bruyantes Je la jeunesse de Carthage. Il fallait que cette licence allât bien loin puisque Augustin 1 lut obligé d'abandonner sa chaire, et d'aller chercher à Rome des auditeurs moins turbulents.
Puisque j'en suis arrivé aux rhéteurs et à la rhétorique, voyons donc comment elle était enseignée. Cela nous amènera naturellement à parler d'une rhétorique assez médiocre attribuée à Augustin. Elle n'est certainement pas de lui, mais elle est de son temps ; et comme la principale valeur des ouvrages apocryphes est de faire connaître l'esprit qu'une époque a porté dans telle ou telle branche d'études, cette rhétorique nous permettra d'apprécier l'enseignement des rhéteurs.
Nous pourrons deviner quel a été celui d'Augustin avant que la foi, en échauffant son cœur, eût reculé l'horizon de son intelligence : nous comprendrons mieux la haute portée du traité sur l'Art de catéchiser les ignorants, le quatrième livre de la Doctrine chrétienne, et les progrès d'Augustin dès qu'il s'attacha à des questions plus vivantes que celles de l'École, et plus sérieu-
1 Confessions, livre III.
ses que le panégyrique d'un consul ou même d'un empereur.
Saint Augustin 1 parle, dans son premier livre des Rétractations, de quelques ouvrages qu'il avait composés à Milan , avant de recevoir le baptême. Parmi des traités commencés et non finis, il y en avait un sur la rhétorique : en 426, il n'en avait plus d'exemplaires, mais je crois, dit-il, que d'autres les possèdent.
Voilà sur quel fondement les critiques lui ont attribué les principes de rhétorique dont je vais parler.
L'auteur 2 pose en principe que le devoir de l'orateur est de bien comprendre la question; il admet la vieille division de la rhétorique en trois parties ; selon lui la mémoire et la prononciation rentrent dans l'élocution.
Le but de l'orateur est de persuader : il ne peut mettre en œuvre que les matières fournies par le sens commun ; ce qui est du ressort des sciences ou des arts lui est étranger; les affaires politiques, ces choses où tout le monde peut juger, même sans avoir étudié, et sur lesquelles on aurait honte de rester court, voilà le cercle dans
1 Rétractât., chap. VI.
2 Principia Rhetorices, Appendix primi vol. Éd. Bened.
lc(juol l'orateur doit se renfermer soigneusement.
Les questions civiles (chap. III) se divisent en deux classes, les thèses et les hypothèses : l'hypothèse est moins générale que la thèse. A ces détails succède, dans les chapitres IV, V, VI, l'énumération des circonstances qui peuvent faire controverse : w3 sont d'abord les questions rationnelles ; elles se présentent sous quatre formes aussi bien que les questions légales. Une série assez compliquée de divisions et de subdivisions ne permet pas de suivre facilement le plan de Fauteur : le VIIe chapitre indique les différentes parties de la question ; le VIIIe énumère toutes les formes que peut prendre la controverse. Entin l'auteur donne la liste des figures qui y ont rapport, et il termine le IXe et dernier chapitre en tâchant de montrer qu'il est très-important pour l'orateur de les connaître toutes.
En somme, cette rhétorique est plus que médiocre, dit Gibert dans ses Jugements des savants. En l'appréciant si sévèrement, il la rapproche peut-être des traités que Cicéron nous a laissés sur ce sujet.
La Rhétorique à Heremius , qu'une critique savante et judicieuse a pour toujours rendue à
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sou illustre auteur, le Traité de l'invention, qui n'est qu'une édition revue de la Rhétorique à HerenniuSy avaient vidé définitivement les questions que l'auteur des Principes de la rhétorique a la prétention de résoudre. Instituer un parallèle entre ces ouvrages et celui qu'on attribue à saint Augustin serait chose inutile. Personne ne peut avoir de doute sur leur mérite respectif après le résumé que nous avons donné. Remarquons cependant que, depuis Cicéron, la rhétorique des écoles n'avait pas fait un pas : ce sont toujours les mêmes questions, la méthode seule est changée. Tout semble rapetissé dans cet enseignement : la grammaire a remplacé la dialectique, les petits détails ont succédé aux détails philosophiques. Cicéron ne s'était jamais renfermé exclusivement dans la rhétorique du genre judiciaire : son génie avait su se donner carrière, et la première rhétorique des Romains pouvait presque rivaliser avec le grand ouvrage d'Aristote, grâce aux vues étendues et aux aperçus nouveaux de son jeune auteur. Les Principes nous laissant toujours en présence des tribunaux, Cicéron avait éclairci par des exemples originaux tout ce qu'il y avait (/abstrait dans ces matières compliquées : ici rien de semblable.
Ces subdivisions, ces distinctions, ces catégories, que Cicéron avait empruntées aux rhéteurs grecs, aboutissent chez lui à des conclusions pratiques : on sent la vie sous ces froides abstractions.
Il n'est plus question que d'une sorte de vérité géométrique chez le rhéteur du quatrième siècle : c'est pour cela sans doute que ce cahier (car c'est bien véritablement un de ces cahiers tels qu'on les dictait chez les rhéteurs) est si incomplet; il n'y a pas un mot, pas une allusion sur les passions : cela se conçoit, elles étaient inutiles dans ces vaines déclamations qui survécurent si longtemps à l'éloquence \
Mais il est peut-être injuste de rapprocher une production courte et incomplète, comme celle dont il s'agit, d'un ouvrage aussi considérable que la Rhétorique à Herennius. Cicéron l'avait pourtant jugée fort sévèrement, puisque c'est à propos d'elle qu'il regrettait que ses premiers essais, faibles ébauches tirées de ses cahiers de rhétorique, fussent sortis de ses mains dans son extrême jeunesse.
Malgré cela, je ne comparerai pas les deux ou-
1 Voir dans les notes du 1er livre de V Invention, d'intéressants détails dans lesquels M. Leclerc apprécie les exercices oratoires auxquels les Goths et lesVisigoths se livraient dans les écoles romaines Trad. de Cicéron, tome HT, page 167.
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vraies: niais qu'on rapproche les principes d'un livre élémentaire, d'un manuel par demandes et par réponses, composé par un père pour l'instruction de son fils : il est vrai que c'est encore Cicéron qui en est l'auteur. Ce livre, peu connu à cause même de son titre savant (comme l'a fort bien remarqué un judicieux et habile traducteur), c'est le traité des partitions oratoires.
Marmontel a pu dire justement que le plan de la Milonienne était tracé dans dix lignes de ce petit ouvrage, et que dans ce dialogue entre son fils et lui, Cicéron, en un quart-d'heure de lecture, nous apprend en théorie tout ce que luimême savait dans l'art d'amener les esprits au but de la persuasion. Dans ce traité, il n'est aussi question que de l'éloquence judiciaire: mais il y a de Tordre, il y a un plan suivi, une analyse complète du sujet. Ce qui frappe surtout, c'est moins la profondeur des idées que l'excellence de la méthode. Cicéron est un philosophe qui ne s'occupe des mots que par rapport à la pensée : l'auteur des Principes n'est qu'un grammairieu. Aussi, voyez comme il s'empresse d'arriver à sa Théorie des figures. Il méritait donc bien (car il est temps de finir ce long rapprochement) la sévérité de Gibert.
Ce critique, disons-le, ne croit pas non plus que cette œuvre appartienne à saint Augustin; mais il ne donne pas les raisons de son opinion. Elles étaient pourtant faciles à trouver.
D'abord, pour peu qu'on connaisse le style vigoureux et coloré d'Augustin, il est impossible de lui attribuer ce petit livre, écrit sèchement, et pourtant sans précision. Les habitudes analytiques qu'il révèle ne sont pas non plus celles de notre saint.
L'auteur de ce traité est grand admirateur d'Hermagoras ; il le suit en tout, et le loue avec une complaisance marquée; il se dit élève de Démocrate. Tout cela indique une main étrangère : jamais Augustin ne parle de ses maîtres ni de ses études.
Quand il s'occupe de rhétorique, c'est Cicéron qu'il suit et qu'il vante exclusivement; et il n'est pas probable qu'il ait jamais eu beaucoup de goût pour les préceptes inutilement compliqués d'Hermagoras.
A toutes ces suppositions littéraires, j'ajouterai des raisons plus positives : l'auteur cite en grec tous les termes de rhétorique qu'il définit; jamais Augustin ne suit cette méthode dans ses autres écrits : il savait fort peu de grec, puisqu'il
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ne l'apprit que très-tard, étant déjà évoque d'Hippone. Or, ce livre des Principes, s'il était d'Augustin, aurait été écrit vers 386, c'est-à-dire trois ou quatre ans avant qu'il n'apprît le grec. Enfin, dans ses Rétractations, Augustin dit positivement que ce traité était écrit en forme de dialogue, et qu'il se servait de la science pour élever l'homme vers son créateur.
L'ouvrage apocryphe n'offre pas trace de dialogue : tout y est présenté sous forme d'exposition. On n'y trouve pas davantage d'intention morale ou religieuse. L'auteur ne s'est évidemment proposé autre chose que de discuter sur les finesses de la rhétorique et sur l'utilité des figures. Ainsi cette rhétorique n'est pas de saint Augustin ; elle ne peut être de lui. Il ne faudrait pourtant pas conclure de là que le grand docteur n'acceptât point la rhétorique telle que l'avait faite le génie des Grecs et des Romains. Augustin l'accepte tout entière ; il proclame sa moralité, et la défend contre un sophiste qui voulait l'interdire aux catholiques. Mais ces détails appartiennent à l'exposition des doctrines de saint Augustin sur l'art oratoire. Ils feront l'objet du chapitre suivant.