CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESCONIUS
daller s'attaquer à saint Augustin, surtout quand il loue la prudence de ses coreligionnaires, qui jugeaient plus à propos de répandre leurs idées dans le peuple , que de discuter avec les docteurs catholiques. C'était d'ailleurs un homme d'esprit; son début le prouve. Il prodiguait les éloges à l'éloquence d'Augustin; puis, comme s'il craignait qu'il n'en abusât pour persuader les simples, il accusait l'éloquence elle-même d'être une ouvrière d'erreur et de mensonge. Pour prouver son opinion, il citait l'Écriture et Platon. Cette fois le vieux sophisme rajeuni ne pouvait rencontrer des défenseurs plus considérables.
Aussi Augustin commence sa réfutation par lui prouver qu'il cite à faux la Bible, et qu'il n'y a pas lieu de confondre le bavardage dont elle parle avec l'éloquence dont elle ne parle pas. « L'éloquence, dit-il1, est une faculté à l'aide de « laquelle nous développons, comme il convient, « nos pensées : il faut donc y recourir quand nos « pensées sont justes. Les hérétiques ne sont pas « dans le vrai; mais s'ils y étaient, ce serait un « bien qu'ils pussent s'exprimer éloquemment.
1 Contre Cresconius, livre 1, 3.
m AUGUSTIN DÉFEND LA RHÉTORIQUE ET L'ÉLOQUENCE
«C'est en vain que vous accusez 1 éloquence; « faudrait-il, parce qu'il y a eu des hommes qui « ont pris les armes contre leur pays, qu'un sol- « dat refusât de s'armer pour la défense du sien? «C'est le sophisme et non l'éloquence qu'il faut «bannir. Yoilà ce que dit Platon, voilà ce que «saint Paul recommande à Timothée. Vous- « même, vous vantez le talent de Donat, de Par- « ménien, et de vos autres docteurs ; et vous qui « parlez, vous avez tâché d'accuser éloquemment « l'éloquence. »
Tels sont pour ainsi dire les Prolégomènes de la rhétorique d'Augustin; plus tard nous le verrons encore revenir sur ces idées.
La différence d'opinion qui se manifeste entre Platon et l'évêque catholique tient à plusieurs raisons graves quil importe de signaler. C'est toujours le vieux procès de la philosophie contre la rhétorique et le sens commun, dont elle n'est que le brillant écho : nous n'avons pas la prétention de vider cet antique débat ; mais voici notre
avis.
Quand Socrate, dans le Gorgias\ accepte ce qu'il appelle la vraie rhétorique, se proposant de
1 Voyez le bel argument de M. Cousin au tome 3™e de son Platon, et aussi le Gorgias, passim.