‹ Étude critique sur la vie & l'œuvre de Saint PatrickChapitre 22 sur 24 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

L'ŒUYRE.

Patrick nous apparait comme une des plus grandes figures du v° siècle. Malgré sa vie tourmentée et orageuse, plus on apprend à le connaitre, plus on remarque chez lui une admirable sérénité. On suit sa carrière missionnaire avec intérêt et avec amour; il n’est pas jusqu’à la moindre légende qui ne

nous le fasse admnirer.L’étude de cette âme noble et généreuse, pieuse et dévouée est pleine de charmes, surtout quand on songe aux luttes ecclésiastiques qui, à cette même époque, déchiraient l'Orient, à ces querelles de partis qui dégénéraient déjà en querelles d'individus. Patrick n’est pas un homme de controverse, il est mieux que cela: il est un homme de l'Evangile; sa piété est le trait dominant de toute sa carrière et l’on chercherait en vain dans toute sa vie une circonstance où il ait désespéré de son Dieu. Ses écrits, sa Confession surtout, respirent une naïveté, une candeur vraiment surprenante, mais surtout une piété chaleureuse et enthousiaste, une foi en la Providence divine qui ne s’est jamais démentie : l’apôtre se peint tel qu'il est : il laisse en quelque sorte courir sa plume, exposant ses idées à mesure qu’elles se présentent. Le style, sans doute, est incorrect ; mais le dirai-je ? son incorrection nous charme plus que s’il eût poli et limé ses phrases à l'exemple des rhéteurs. La Confession est loin d'être un chef-d'œuvre. et cependant c’est pour nous un des écrits les plus vrais et, par suite, les plus beaux qu’ait produits le ve siècle. Le vieillard aimeà se rappeler les années de sa jeunesse ; il décrit avec un soin scrupuleux les visions qui l'on encouragé à l'heure de l'épreuve, il suit la main de Dieu le guidant pendant sa longue carrière. Maintenant, il soupire après le moment où il sera réuni à Celui pour lequel il a tant travaillé ; ce n’est pas assez d'avoir consacré toute sa vie à son Dieu : il voudrait encore par sa mort témoigner de son amour pour son maître : « Æé st aliguid bont tmitatus sum unquam propter Deum meum quem diligo, peto tlli ut det mihi quatenus cum 1llis proselytis et captivis pro nomine sus effundam sanguinem meum. ef si ipse etiam caream sepullura et miserrime cadaver per singula dividatur avibus, canibus aut bestirs ac feris projiciatur ut comedant illud. » Quelle ferveur dans cette aspiration au martyre! qui oserait élever la voix pour accuser ce vieillard et lui reprocher son enthousiasme ?

. Ge qui a fait que saint Patrick a réussi dans son œuvre,

c’est qu'il avait, poussés à un haut degré. les deux qualités . nécessaires au missionnaire de l'Evangile, une noble hardiesse unie à une grande habileté. Joignez à cela un caractère ferme et courageux, prêt à renverser tous les obstacles et à braver tous les dangers pour atteindre le but qu’il s’est tracé sous le regard de Dieu, et vous comprendrez pourquoi il à fait triompher sa cause, la cause de l'Evangile.

Patrick fut plus encore qu’un grand missionnaire, il fut ün homme de génie ; cela ne se démontre pas, cela se prouve par l’œuvre même qu’il a accomplie. Nous avons essayé de donner une idée dans notre [re partie de ce qu'était l'Irlande à cette époque; nous avons vu la société divisée en castes ; nous avons montré, à la tète de la tribu, le chef appartenant à ‘une classe privilégiée, cruel souvent, toujours orgueilleux et vindicatif ; au-dessous, le peuple plongé dans lignorance et la superstition, incapable de s'élever, même par son travail, à une position plus haute, opprimé par ses rois, opprimé par ses chefs, opprimé par ses druides, et malgré tout, content de son sort, n’osant pas et ne voulant pas lever la tête, fier de ses quelques privilèges. n'ayant aucune idée de la grande loi du progrès. Pour faire accepter le christianisme, il fallait abaisser l’orgueil du chef, relever la dignité de l'homme du peuple, et leur faire comprendre à l’un et à l'autre qu'ils sont frères et que devant Dieu il n’y à point d’acception de personnes.

Le missionnaire chrétien avait affaire à une nation qui, plus qu'aucune autre, tenait à ses coutumes particulières ; il sut accommoder la nouvelle religion au tempérament et au caractère de la race. Il respecta les traditions du pays toutes les fois que ce fut possible, tout en maintenant les principes du christianisme ; il apporta ainsi en Irlande, non la révolution, mais le progrès. C'est pour avoir voulu heurter de front les vieilles idées nationales de l'Irlande et implanter, par la force, des réformes antipathiques, que la reine Elisabeth échoua dans ses tentatives de faire pénétrer le protestantisme dans l'ile. Beaucoup de sang fut versé de part et d'autre, car les représailles furent cruelles; et cependant, aucun résultat

sérieux ne fut atteint. De nos jours encore. l'Irlandais refnse les places et les privilèges qu’on lui offre à condition de devenir protestant ; il aime mieux végéter dans la misère, lui et les siens, que de renier la foi de ses ancêtres. Les Anglais ont à lutter contre un peuple aigri, contre un peuple qui a bonne mémoire et qui se souvient des persécutions que ses pères ont eu à subir au nom de la religion qu'ondui apporte aujourd'hui entourée de faveurs de toutes sortes. — Patrick sut dès son arrivée se concilier l'affection et l’estime de tous; c’est en cela qu’il fit preuve de génie.

Nous avons très peu de détails sur les procédés d'évangélisation de l’apôtre. Il est probable qu'il se laissait guider par les circonstances et qu'il agissait différemment suivant la classe des personnes auxquelles il s’adressait. L'influence qu’i! eut à combattre surtout était celle des sorciers ; grâce à leurs procédés charlatanesques, ils étaient écoutés de la foule comme des oracles de la Divinité : dès l’arrivée de Patrick, ils comprirent que leur règne allait finir. Si l’on en croit les biographes, ils aimaient à provoquer devant le peuple des sortes de joûtes où ils se livraient à leurs enchantements magiques. défiant le missionnaire d'en faire autant ; c'est ainsi par exemple que se passe en présence du roi Laoghaire la scène qui décida du succès de l’apôtre. Souvent même, ils lui suscitaient des embüûches pendant ses voyages pour le faire disparaître sans ameuter la foule. Patrick triompha toujours, soit qu'il sût deviner le secret de leurs ruses et de leurs artifices, et. en les dévoilant au peuple, ruiner leur crédit, soit qu'il sût leur en imposer par la puissance de sa parole.

Aux chefs qui lui résistent, l'apôtre adresse, sous forme de prédictions, des menaces qui attirent sur eux la colère divine. Presque toujours, il leur annonce que leur postérité s’éteindra sans éclat, et sa parole aux accents prophétiques produit sur ses auditeurs une forte impression. — Quelquefois, il apparaît tout à coup au milieu d'une assemblée solennelle de chefs, et là, en dépit de ses ennemis, il réussit à se faire entendre et à produire de nombreuses conversions.

Parfois même les foules le suivent, désireuses d'entendre expliquer les mystères de la religion chrétienne.

Partout ou Patrick s’arrête, il fonde une communauté, il construit une église, il établit des prêtres pour continuer son œuvre et instruire les néophytes. S'il s'adresse toujours en premier lieu à l'aristocratie du pays, c’est que son concours lui est indispensable : il lui faut un emplacement pour l’église ; il lui faut des secours matériels pour nourrir ceux qui se consacrent au Seigneur ; il comprend bien du reste que la conversion des chefs entrainera celle de la tribu.

PATRICK A-T-IL APPORTÉ EN IRLANDE LE CATHOLICISME RO- Max ? C'est là une des questions les plus débattues et qui est, en effet, de la plus haute importance. Pour la résoudre d’une facon définitive, il faudrait entrer dans de longues considérations ; nous ne pouvons ici qu'indiquer les résultats qui nous paraissent les plus probables, en nous éclairant des lumières fournies par les Vies des Saints qui ont continué l’œuvre de Patrick et par les anciennes lois de l’frlande, tout en remarquant que cette dernière source d'informations à été jusqu’à ce jour presque entièrement négligée par les historiens.

A la question que nous avons posée, nous répondrons : Oui. s’il s’agit de l'ensemble de la doctrine et des dogmes; non, s’il s’agit de l’organisation de l’église et de la suprématie papale.

Saint Patrick avait trop à cœur de fonder une œuvre durable pour ne pas se préoccuper de lui assurer un avenir certain par une forte organisation ; toutefois, on ne rencontre chez ses biographes que de rares allusions qui ne sont pas suffisantes à nous donner une idée exacte de l’état de l'Eglise d'Irlande immédiatement après sa mort (1).

Nous possédons, ilest vrai, les actes de deux synodes

(2)Josselin ($ 174) nous parle déjà de l'Institution de la dime, mais ces renseignements ont peu de valeur chez un écrivain du xn° siècle.

auxquels saint Patrick aurait assisté et. de plus, deux séries de canons qui lui sont attribués par la tradition. S'il était prouvé que ces documents fussent authentiques on n'aurait pas à chercher ailleurs des renseignements sur l'organisation de l'Eglise d'Irlande au commencement du vi siècle ; mais des objections sérieuses nous empêchent de les accepter, du moins dans leur ensemble, au même titre que la Confession et l’épitre à Coroticus.

Le premier de ces synodes est extrait par Wilkins (1) d'un manuscrit du Collegium Corporis Chriséià Cambridge ;un second manuscrit qui, dit-il, est en très mauvais état, se trouve à la bibliothèque de saint Benoît dans la même ville. — IL est à regretter que cet auteur ne nous donne aucun renseignement sur la date probable de ces manuscrits; C'est une question qu’il importerait d'élucider avant tout.

La critique interne cependant suffit à nous éclairer au sujet de ce premier synode. Il se compose de 34 décrets qui se terminent en général par l'excommunication ; on lit ces mots en tête du synode : Zncipif synodus episcoporum, id est Patricir, Auxilir el Isserntnt (à).

Nous résumerons nos objections contre l'authenticité de ce synode dans les trois remarques suivantes :

1° Les décrets qu'il renferme nous portent à une époque où l’importance des monastères d'Irlande commence à déeliner, où l'abbé est remplacé déjà par le prêtre. L'adresse Presbyteris et diaconibus et omni clero, indique bien qu’elle n'est adressée qu'au clergé séculier; toutes les dispositions sont prises en faveur des clercs et des prêtres; le mot de moine et celui d’abbé ne se trouvent mentionnés qu’une seule

(1) Conculia magnæ Britanniæ et Hiberniæ, Lond., 1737, tome 1,

.(2) Auxilius et Isserninus, deux des compagnons d'œuvre de Patrick, qui, suivant certains biographes, furent consacrés en même temps que lui ar Amathus (voir Vétaiv,S 31; Vita vi, 1. IS 39 ; Vita Muirchu, 1. I,S 8) sserninus où Esserinus, appelé en irlandais Fith, exerça surtout son acti-

vité dans la partie occidentale de l'ile (voir Additamenta $ 12, et plus haut p. 49),

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fois ($ 9, 34). Or, comme nous le verrons tout à l'heure, aux vit et viré siècles, l'Eglise d'Irlande est couverte demonastères et c’est ce qui en constitue le caractère distinctif:

2° Les coutumes romaines ont déjà pénétré dans File, et cela au sujet des questions qui pendant longtemps séparèrent les deux Eglises. Ce n’est qu’au concile de Lene tenu en 63) que la plupart des moñastères du dr de l'Irlande adoptèrent les usages de l'Eglise catholique sur les points controversés. (Voir $ 6: S? non more romano caprlli ejus tonst siné...ab ecclesta separetur ; $ 9, séparation des vierges et des moines, alors que, dans les premiers temps, les couvents étaient mixtes. etc);

8° La teneur de certains décrets indique des préoccupations qui ne sont pas naturelles à une Eglise quis’organise et dénote déjà des abus invétérés: $ 1, collecte pour le rachat des captifs (coutume qui parait avoir existé exclusivement dans le midi de la Gaule {voir notes de Colgan sur la Viéa v] ):

$ 3: Clericus non sit vagus de plebe (Patrick, en choisissant ses disciples ne s’occupait nullement de leur naissance);

S13: Æ/eemosynam a gentibus offerendam accipt non licet :

$ 21 : Chrétiens jugés par l'Eglise et non par les laïques ';

$ 28 : Défense à tout clerc d'officier et de baptiser dans l'église d’un évêque sans son autorisation ;

$ 30 : Défense à tout évêque de faire une ordination dans le diocèse d’un autre évèqne sans sa permission ;

$$ 33,84 : Précautions contre les clercs et les diacres venus de Grande-Bretagne sans lettre de recommandation.

Evidemment, il faut que la nécessité s’en soit fait sentir pour qu'on ait songé à faire de tels décrets et ce n’est pas du vivant même de Patrick qu’on eût pu prévoir ces abus, ni s’occuper de prescriptions aussi minutieuses. — Tous ces décrets dénotent une Eglise déjà fortement organisée et populeuse.

Le second synode est extrait par Spelmann d'un manuscrit de la bibliothèque d'Anvers. — Comme le fait remarquer

ce savant, il a toute l’apparence d’une réponse à certaines questions posées sur différents sujets. La plupart des articles ont trait aux fidèles et aux moines ; quelques-uns seulement, au clergé séculier.

Ce document est, croyons-nous, antérieur à celui que nous venons d'examiner : il y règne un esprit plus large et plus chrétien, les citations de l’Ecriture y abondent et, de plus, les abbés et les moines jouent ici un rôle beaucoup plus important. On en jugera par les citations suivantes :

$ 3: Séatuitur ut abbas videat, cui attribuitur potestas alligandiet solvendi sed aptior est, justa scripturæ exempla,veniam… Pœntitentia (sit) brevis quam longa et remissa cum temperamentis ;

S5: De suspectis causis : Ne judicium, ante diem judicii factas ;

$ 8 : Non ad reorum defensionem facta est ecclesia sed judicibus persuadendum est ne spiritali morte eos occiderent, qui ad sinum matris ecclesiæ confugtiunt ;

$ 14: Sur le jeûne, .… Zocus et tempus ef persona per omnia observetur ;

$ 17: De præpostto monachorum : Monacht sunt qui solitarir sine terrents opibus habitant sub potestate episcopi vel abbatis ; -

S 18: De tribus seminibus evangeliorum : Centesimum, episcopt el doctores qui omnibus omnia sunt ; sexagesimum clerict el viduæ qui continentes sunt éricesimum ; laïct qui fideles sunt, qui perfecte trinitatem credunt. His amplius non est in messe Domini. Monachos vero et virgines cum centesimis jun- £gimus.

$ 23 : De juramento... Omni quod amat homo hoc et jurafur, etc.

Est-ce à dire pour cela que ce document puisse être attribué à saint Patrick lui-même ? Nous ne le pensons pas. Il trahit plutôt les préoccupations de l'époque qui suivit immédiatement sa mort, et nous parait devoir être placé dans le courant du vit siècle. En effet, les monastères sont fondés,

mais encore autonomes ; le prêtre et l'abbé ont des dignités à peu près équivalentes ; bien des détails d'organisation sont encore à déterminer. Dans ce cas (nous donnons cette opinion sous toute réserve), nous aurions là une sorte d'épitre adressée par le supérieur d’un monastère à un abbé. qui lui demandait des conseils sur diverses questions qui l> préoccupaient.

Nous aurons donc à utiliser ce document pour l'organisation de l’église d'Irlande aux vi° et vrr siècles ; rien en effet ne paraît indiquer une époque postérieure. ù

Quant aux canons attribués à saint Patrick, ils sont de nature bien diverse. Il importe de faire un choix scrupuleux. On ne saurait les rejeter tous comme inauthentiques. car quelques-uns portent l'empreinte même de l’apôtre, et d'un autre côté. il s’en trouve beaucoup qui certainement ne sont pas antérieurs au virit siècle.

La première série contient trois canons que Wilkins a extrait du manuscrit de la bibliothèque Saint-Benoit, à Cambridge et deux canons empruntés à Gildas. Les trois premiers (De unitate subditorum; de furito in ecclesia peracto; de veris viduts), n’ont pas grande importance et ne paraissent d'ailleurs nullement authentiques (1): les deux autres au contraire (de excommunicatione et de abstinentia ciborum) sont empreints d'unetoléranceinconnue aux monastères de l’église catholique, et tranchent d'une façon sensible avec les décrets du premier synode ; dans le second de ces canons, nous lisons, en effet, ces mots : Meliores sunt erso qui non magno opere jejunant, nec supra modum a creatura Deïse abstinent,cor intrinsecus nitidum coram Deo sollicite servantes, etc.

La seconde série comprend neuf canons reproduits d’après Jac. Waræus—Il en est parmi eux que nous rejetons de prime abord ; ce sont les canons 6 et 7. Le sixième contient ces simples mots, dont l'importance n’échappera à personne : S7 quæ

(4) Voir $2: Qui furatus fuerit ab ecclesia sancta, ubi martyres et corpora sanctorum dormiunt, ete.; Wilkins, ouvr. cité, p. 4.

questiones 1n hac insula orientur, ad sedem apostolicam referantur, qui supposent un écrivain du vue ou 1x° siècle, la suprématie de Rome n'ayant été reconnue en Irlande qu’à cette époque. Le septième est d’un rigorisme excessif, peu conciliable avec les autres canons :'S7 quis infirmatur, agat pænitentiam etiam ex necessitate, quia misericors est Deus.

Ces deux canons retranchés, il n’y a aucune raison de ne pas admettre les autres. Le quatrième cominençant par ces mots: « Patricius épiscopus ait », se termine par l'expression famiilière à l’apôtre: « Vescio annon, Deus scit ». Le huitièrue est d’une teneur toute générale : « Synodus tofius mundi et Patricius decrevit: qui insipiens est,nully modo præesse liceat.etc.»

Si nous admettons l’authenticité de ces articles, ce n’est pas en tant que canons, dans le sens ordinaire de ce mot, mais en tant que maximes ou conseils provenant de Patrick, et que ses disciples auraient religieusement conservés et transmis à leurs successeurs.

Nous aurons l’occasion d'en citer quelques-uns dans la suite de cette étude.

D'autre part, la Vze de saint Columba par Adamnan (+ 664) fournit des renseignements assez précis sur la condition de l'Eglise d'Irlande, sinon du temps de Columba lui-mème (vie siècle), du moins à l’époque ou cette vie a été écrite.

La question se dédouble donc en celles-ei :

1° QUELLE ÉTAIT AUX VI° ET VII® SIÈCLES L'ORGANISATION DE L'EGLISE D'IRLANDE ?

2 POUVONS-NOUS LA FAIRE SORTIR PAR UN DÉVELOPPEMENT PROGRESSIF DE SAINT PATRICK ET DE SES CO-MISSIONNAIRES ?

1° De bonne heure, le clergé séculier acquit en Irlande une importance souveraine : au vie siècle déjà, le pays est couvert de monastères, ayant à leur tète des abbés dont l'autorité s'exerce sur toute la paroisse. L'ensemble du monastère se compose d'un vaste bâtiment, l’abbaye, correspondant au Pat (demeure du chef), et de cellules monastiques bâties tout autour, rappelant les cabanes habitées par les Féré. Comme organisation, la paroisse monastique correspond exactement à

la tribu ; la charge d'abbé, élective quant à la personne, est héréditaire quant à la famille, ou tout au moins quant à la tribu, comme la charge de chef. Les abbés sont limités dans leur pouvoir par un conseil de vieillards sans lequel ils ne peuvent prendre aucune décision importante, comme les chefs par l'assemblée des pères de famille. Le monastère possède souvent de grands terrains qui sont administrés par des fermiers : Ceux-ci sont soumis aux mêmes charges et aux mèmes redevances annuelles que les tenanciers de la tribu. L'abbé est considéré comme le gérant de tous les biens qui appartiennent à ce monastère: nous avons vu que la tribu était aussi propriétaire commune de toutes les terres dont les chefs n'avaient que l’usufruit. « La loi traditionnelle de la tribu, dit M. Richey, devint la loi ecclésiastique »; l'abbé eut le droit de Justice sur ses fermiers comme le chef sur ses tenanciers (1).

Il suit de tous ces rapprochements qu'il ne pouvait pas y avoir en Irlande un monastère ou une église locale quelcon que, ayant une suprématie réelle sur les autres. « Comme la nation était divisée en tribus indépendantes, dit encore M. Richey, l’église consista en monastères indépendants; le chaos civil fut fidèlement reproduit dans une église privée de gouvernement kiérarchique, éminemment nationale en tant que réfléchissant fidèlement les idées de la nation, mais non nationale dans l’acception ordinaire du mot, en tant que possédant une organisation co-extensive avec le territoire occupé par la nation. » Ce point de vue. qui ne saurait plus être mis en doute aujourd'hui, donne la clé des discussions qui se sont élevées au sujet de la primauté de certains monastères irlandais. Le Corus-Bescna distingue trois sortes d’églises ayant des rapports entre elles: les églises fondées par le mème

(4) Nous empruntons tous ces renseignements aux vol, 11 et 111 des Ancient Laws of Ireland et en particulier à la Loi des relations sociales (Cain Lanamhna) et à la Loi de coutumes (Corus Bescna). — I était interdit aux moines et même aux fidèles d’avoir recours à d'autre tribunal que celui de l'Eglise. — Voir $ { des canons cités par J,Waræus et $ 21 du or synode dans Wilkins, ouv. cité. e

patron (Annoït) ; les églises fondées par les mernbres de la même communauté (Dalfha) ; et les églises fondées sous la tutelle du même saint (Compairche). Quand un monastère devenait trop petit pour contenir tous ses membres, une partie des moines s'en détachait et fonduit dans les environs une véritable colonie dépendant de la métropole. C'est ainsi, parexemple. que le célèbre monastère construit par Columba dans lie de Æ4y ou Zona exerça pendant longtemps une grande influence comme suzerain de la plupart des cénobies du Nord de l'Irlande et de l'Ecosse. C'était là cependant une exception. Citons parmi les gran:is monastères de cette époque ceux d’Armagh et Lecly, dans le Leinster, Clonmacnoïs en Ulster, Clonfert en Connaught. Clonard en Meath, Benchor en Ulster, etc. etc. ; Les moines étaient distingués en trois classes selon leurs fonctions (1) ceux qui s'occupaient plus exclusivement de la cure d'âmes et de la prédication ; ceux qui étaient chargés des travaux manuels ; et ceux qui se livraient à l’étude, à la copie des manuscrits et à l’enseignement. Le noviciat était de courte durée et se prolongeait rarement au-delà d’une année, mais les règles étaient sévères et dures. Columba fut accusé d'avoir, par des jeünes forcés, causé la mort de plusieurs néophytes. Quelques-uns des Zrvres de pénitence de cette époque nous ont été conservés : les règles de saint Colomban (Regula monastica, Regula Cœænobialis, Liber de quotidiantis penttentiis monachorum) (2) prescrivent l'usage exclusif des légumes : « oera, legumina. farinæ aquis mixta cum parvo Dane, ne venter oneretur, et mens suffocetur ; » nous ÿ trouvons aussi cette maxime qui engendra bien des abus: « Maxima pars regulæ monachorum mortificatio est ». Le $2 du second synodeattribué à Patrick contient ces mots dignes d'un stoïcien: Contentus tegmento et alimento tuo cætera dona iniquorum re- Proba quiu non sumit lucerna nist quo alitur. — Ajoutons cepen-

(1) Voir Loofs, ouv. cté, p. 70 .

(2) Voir les œuvres complètes de saint Colomban dans: Bibliotheca Veterum Patrum Ecclesiasticorumque. Londres, 1657, in-f°, t. xir.

dant qu'un des canons dont nous avons reconnu l’authenticité (Voir p. 119) insiste sur la nécessité de l'humilité chrétienne dans la mortification : « Z// qui carnem non edunt, nec cibis secularibus delectantur, neque vehiculis equisque vehuntur et pro his quasi superiores cæteris se putantes, quibus mors inératper fenestram elevationts » (1).

Les moines ne pouvaient s'approcher de leur conducteur spirituel sans fléchir le genou en signe de respect. Souvent, au milieu de la nuit, la cloche du monastère résonnait, appelant à l'abbaye toute la communauté pour entendre les communications de l'abbé. Aucun moine ne pouvait quitter le monastère, même pour quelquesjours, sans la permission spéciale de son supérieur (2). Les abbés infligeaient eux-mêmes les pénitences. L’excommunication consistait dans l'exclusion du coupable de la cène et des exercices religieux, elle n'avait pas un caractère aussi absolu que dans l’église romaine: « Von maledices, sed repelles excommunicatum à communione el missa et pace etsi hereticus est, postunam correptionem devita (3)».1évêque ou le prêtre excommuniés pouvaient rentrer, après avoir accompli leur pénitence, dans lesein de l’église, mais en tant que simples fidèles (4). L’adultère était puni d’une année de servitude et de pénitence, le blasphème contre Dieu de 17 jours de pénitence.

Le baptème des cathécumènes avait lieu surtout à l'époque des grandes fètes, Pâques, Pentecôte, Epiphanie (5). Les /apsr qui voulaient se convertir devaient recevoir l'imposition de mains : #0n absolvendos, autem lapsos a fide credamur, nist per impositionem manus accipiantur (6).

Canon reproduit d’après Gildas dans Wilkins, ouv. cité, I, p. 5. $ 21 du second synode, dans Wilkins ouv. cité p. 5.

quia magna est dignilas hujus nominis; lamen potest redimere animam suam post pæntlentiam, ad priorem gradumventire difficile. Nescio annon, Deus sci.

(5) $ 19, second synode.

(6) $ 7 ibid.

Ces monastères, qui offraient un asile à tous les déshérités de ce monde, devinrent en peu de temps très populeux ; quelques-uns, ceux de Benchor (1). Clonard, Iona comptèrent jusqu'à 2 à 8,000 moines. Pendant tout le moyen-âge, ils furent,grâce à leur forte organisation, les écoles d'où sortirent un grand nombre d'hommes illustres et dezélés missionnaires. — Quoi qu’on en ait dit, il parait aujourd’hui que la dime ne fut pas prélevée d’une façon régulière en Irlande avant le Ixe siècle ; la principale source des revenus nécessaires à entretenir un si nombreux personnel consistait dans le produit des terres. Des chefs illustres, des rois même ne dédaignaient pas d’entrer dans les monastères, tout en conservant leur titre et leurs dignités ; après leur mort. leurs possessions étaient acquises à la communauté (2).

Dans un tel état de choses et avec l'importance qu'avait acquise le clergé régulier, que devenait le clergé séculier ? L'autorité en matière ecclésiastique n’appartenait-elle pas exclusivement aux abbés ? Les fonctions épiscopales n'’étaient-elles pas complètement absorbées par les moines ?

Nous savons de source certaine qu’il y avait des diacres, des prêtres et des évèques, dont les fonctions étaient à peu près analogues à celles du clergé d'Orient. Suivant Adamnam (1, 1) les diacres assistaient les prètres dans l'exercice de leurs charges, et les évèques avaient le privilège de célébrer le mystère de l'Eucharistie sans le concours de collègues. Ebrard est complètement dans l'erreur quand il prétend qu’il n’y avait aucune distinction en Irlande entre les prêtres et les

1) Ozanam dans ses Etudes germaniques (Livre 2, ch. 4), cite HE NT Pen Ta aR es Pers d'après Usher, ces quelques vers qui paraissent très anciens :

Benchuir bona regula, . Christo Regina apta, Recta atque divina !... Solis luce amicta,

Navis nunquam turbata, Simplex simul atque docta Quamvis fluctibus tonsa. .. Undecumque invicta... Necnon vinea vera Benchuir bona regula.

Ex Œgypto transducta.…. .

(2) Dans certains cas, paraît-il, on faisait aussi des collectes pour l'entretien des couvents trop pauvres. Voir $ 9 des canons de Patrick dans Waræus. De collectura pecuniæ non vituperanda, necessitate cogente.

évèqués ; et disons une fois pour toutes que sa prétention de vouloir rämener l'Eglise Culdéenné à la pureté de l'Eglise Apostolique est insoutenable et l’enträine à des non-sens historiqües pour tout ce qui concerné cetté époque. Il prétend que tous les abbés des monastères d'Irlande étaient en même temps prêtres et évêques, thèse dont la fausseté est démontrée par l'adresse de la lettre écrite par le pape Jean IV en 640 : « Diléclissinis et sanctissimis Tomiano, Columbano… episcopis ; Cromano.… presbyteris ; Sarano cètærisque doctoribus seu abbatibus Scottis (2)», et par les sÿnodes et canons dont nous avons parlé plus hâut, qui établissent toujours une distinction entre l'évêque et l'abbé, bien que les plaçant en général sur une même ligne.

Ge qui paraît sûr, c’est que : 1° il y avait uñ Cértäin nombre d’abbés (principalement ceux dés grands monastèrés : Clonard, Béñthor, Iona) qui avaient deS fonctions épiscopales; 2 que, d’un autre côté, il y avait plusieurs prêtres et évêques faisant partié d'une éorimutñauté ét, ën tant qué foines, soumis à l’autorité de l'abbé.

2% On est allé chercher bien loin l’origine de cette organisation en paroisses monastiques si particulière à l'Irlande. En ia comparant, comme nous l'avons fait, à l’organisation civile et politique, il est inütile d’avoir recours à une importation étrangère pour en expliquer le développement progressif depuis l'œuvre accomplie par saint Patrick.

Nous avons déjà vu que l’apôtre ne quittait pas une localité sans laisser derrière lui une communauté soumise à un prêtre. Les chrétiens nouvellement convertis sont pleins d’ardeür : ils veulént rompré d’une façon visible et complète avéc l'idolâtrie, ét pour céla, ils ressérrent de plus en plus les liëns quiles attachent à leur directeur spirituel et se groupent autour de lüi. Des cabanes s'élèvent peu à peu aütour de $a démeuré, construites par les plus zéléS des néophytes, ceux qüe déjà il appelle si famillé ; lé monastère est constitué.

(1) Loofs, 6%. cité p. 58.

Les Irlandais apportent dans leurs relations avec leur supérieur le mème esprit que dans leurs relations avec leur chef: le monastère s'organise sur les mêmes bases que le Clan. Bientôt le nombre des moines s'accroît, le prêtre devient abbé, tout en conservant ses fonctions de prètre: la paroisse preshbytérale devient la paroisse monastique.

Si maintenant, de l’organisation nous passons à la doctrine, nous retrouvons dans l'Eglise primitive de l’Irlande les traits principaux du Catholicisme de l’époque : l’invocation des saints, le culte des reliques, l’adoration de la vierge Marie, le sacrifice de la messe, les œuvres pies,la prière pourles morts. Étez

Jusqu'au vue siècle cependant, l'Eglise irlandaise se sé- pare de Rome par trois caractères distinctifs : la célébration de la Pâque suivant la coutume orientale, la fonsure dite de saint Paul opposée à la tonsure de saint Pierre qui a prévalu et le sartage des prêtres. 1 s’en faut de beaucoup cependant que ce dernier usage ait été aussi général qu'on l'a prétendu ; saint Patrick s'adjoignit comme prêtres les plus fidèles et les plus zélés des nouveaux convertis sans leur imposer tout d’abord le célibat. De même, les abbés, dès le début. n’exigerent pas cette condition des néophytes qui venaient se placer sous leurs ordres. Néanmoins, dans la suite, à mesure que les monastères se développèrent et que des chrétiens de Gaule ou Italie vinrent visiter l'Irlande, le mariage des prètres devint peu à peu l'exception, et finit par disparaitre complètement.

. Au concile de Zene tenu en 630 et auquel assistèrent la plupart des abbés du centre et du midi de l'Irlande. les dissentiments avec l'Eglise de Rome s’effacèrent entièrement, bien qu'il ne fût pasencore question de la suprématie du pape. Dans le nord de l'ile, au contraire, où l'influence de saint Colomba s'accentuait de jour en jour par la fondation de nouveaux monastères dépendant de celui d'Iona, ces différences subsistèrent plus longtemps ; elles devaient bientôt dans le

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nord de la Grande-Bretagne et dans le pays de Galles caractériser l'Eglise culdéenne.

Aïnsi, notre opinion est qu’il ne faut exagérer ni dans un sens ni dans l’autre les rapports de l'Eglise d'Irlande avec Rome. Si, d’une part, saint Patrick ne paraît avoir attaché aucune importance à établir la suprématie du saint Siège sur les églises qu’il fondait ét s’il les a laissées s'organiser librement, il n’en est pas moins certain d'autre part que les erreurs et les abus, qui déjà s'étaient glissés dans le christianisme, faisaient partie de sa piété et de son enseignement, et furent même une des causes de ses rapides succès. Si nous voulons indiquer ce qui nous paraît être le trait caractéristique de l'Eglise d'Irlande à cette époque et pendant la première partie du moyen-àge, nous dirons que c’est la pureté des mœurs, l’austérité de la vie, l'enthousiasme religieux et le zèle mis- ‘sionnaire; voilà ce qui la sépare réellement de l'Eglise de Rome, voilà ce qui lui a valu lenom glorieux d’ «Ile des Saints ».

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