CHAPITRE II
Arrivée de saint Pan) à Rome. — Etat de l'Eglise chréiienne de cette Tille. — Des Juifs de Rome. — Saint Paal devant Néron. Son acquittement. — Des conversions opérées par l'Apôtre. — Chrétiens de la maison impériale. De réchanson et de la concubine de l'empereur. — Des prétendus rapports de Sénèque et de saint Paul. Du peu de fondement de cette hypothèse.
C'était depuis plusieurs années un projet arrêté dans Tesprit de saint Paul de visiter la capitale du monde païen et TEglise que saint Pierre y avait fondée ^ L'homme ardent et intrépide qui avait souffert huit fois les verges et la prison, qui avait été une fois lapidé, trois fois naufragé^, en courant annoncer la loi nouvelle dans d'obscures cités de Grèce et d'Orient, devait ambitionner pour sa parole et pour ses souffrances un champ plus vaste et plus fertile, et des dangers plus profitables au christianisme. Ce désir entra sans doute pour beaucoup dans la résolution qu'il prit d'en appeler au tribunal de César. On sait dans quel état il mit pied sur le sol romain. Il faisait partie d'une troupe de prisonniers que Festus, suivant l'usage des gouverneurs, envoyait à Rome sous la garde d'un centurion. Luc et Aristarque
de Thessalonique l'accompagnaient volontairement. Ils débarquèrent à Putéoli , port de mer , situé
sur le golfe de Cumes , non loin de Baies et de Na-
ples, à 1 milles environ de Capoue et de la voie Ap-
' Ëpllre aux Romains, ch. xv, v. 24.
' Voyez Ëp. H aui Corinlh., xi, 24.
INDUCTIONS HISTOHIQUES. 125
pienne, et à 130 milles de Rome. Quelques familles juives habitaient depuis longtemps cette ville ^ ; l'Evangile y avait aussi pénétré, et les chrétiens qui y résidaient, apprenant l'arrivée de saint Paul, déjà connu d'eux par sa renommée et par sa lettre aux Romains, s'empressèrent autour de lui et le forcèrent à accepter l'hospitalité durant sept jours. Les frères de Rome, prévenus à leur tour, vinrent à sa rencontre jusqu'au marché d'Appius,yorMm Appii^ à la descente du bateau qui traversait les marais Pontins parle canal de César. Il y avait dans ce lieu de passage un perpétuel encombrement de matelots, de voyageurs, de cabaretiers ' . Dix milles plus loin, aux Trois-LogeSy une nouvelle députation les rejoignit. Cet hommage rendu au nouveau venu était peut-être une coutume que les chrétiens avaient empruntée des Juifs. Car nous lisons dans Josèphe qu*à l'arrivée d'un prétendu fils d'Hérode en Italie, les Juifs de Putéoii et ceux de Rome vinrent à sa rencontre, absolument comme les chrétiens au-devant de l'Apôtre*. Ainsi cheminait saint Paul, enchaîné parmi des prisonniers, et escx)rté, à quelque distance, d'une foule respectueuse : les deux troupes suivaient la voie Appienne où se croisaient d'innombrables voyageurs en litière, à pied, à cheval, en voiture*. On était au printemps de 61 ^. Le préfet du prétoire à qui furent remis les prisonniers était Burrhus. 11 permit à saint Paul de résider où il voudrait, sous la surveillance d'un soldat au
* Joséphe, Ant.^ xva, 14.
^ Horace, sat. 5, 1. 1. /
' Joséphe, Ant,, xvn, 14.
* Voyez Concybear, l. U, ch. xxv, p. 312.
'•' CoDnybear, t. H, fin, Résumé chronologique. — D. Calmet. — Tillemont. — M. Glaire. — - Selon la chronique d'Eusébe, ce fut en 58. Selon Cave, ce fut en 57.
bras de qui il restait attaché. Félix, Festus, et le centu^ rion Jalius avaient usé des mêmes ménagements envers leur prisonnier * ; il n'est donc pas étonnant que Burrhus, sur les renseignements favorables qui lui étaient transmis, ait montré une égale indulgence.
Gardé à vue par un soldat, que remplaçaient tour à tour ses camarades, et accompagné de Luc, d'Aristarque et des chrétiens de cette ville, saint Paul loua un appartement suivant l'usage des étrangers à Rome « ; il est probable qu'il le choisit dans le quartier juif, non loin de la rue et de la place Aurélia^ , où habitait la colonie israélite; c'était aussi le quartier où l'on trouvait le plus grand nombre de maisons à louer *. Son premier soin fut de convoquer les principaux d'entre les Juifs '^; enchaîné à un gardien inséparable, il lui était impossible de se rendre lui-même, selon sa coutume, à la synagogue. Comme à l'ordinaire, il en convertit quelquesuns, et souleva les autres contre lui ®. Pendant deux ans, dit son historien, il resta dans cette demeure, recevant tous ceux qui venaient à lui, et leur annonçant le royaume de Dieu, en pleine sécurité, et sans empêchement ^. Voilà tout ce que nous apprennent les Actes sur son séjour à Rome, et c'est ici que commencent les hypothèses. Quels étaient ces hommes qui venaient s'instruire auprès de l'Apôtre? Quelles sont les conversions qui signalèrent sa prédication pendant ces
' Voyez Actes xxiv, 25. — xxvii, 3.
' 'Ev ISita (Aio6cù(jkaTiy in suo conducto (Act. xviu, 30).
^ Cicéron, Pro Flacco,
* Rome au iiècle d* Auguste, lettre xiy. — M. Dezobry .
^ Act- XXVIII, 47.
« Td., ibid., 24.
' Id., ibid,, 31 .
INDUCTIONS HISTORIQUES. i27
deux années? Avant d'examiner cette question particulière, il importe de rechercher quelle était la situation de l'Église de Rome en 61 .
Elle avait été fondée par saint Pierre en 42 ^ En "^^ifiimï i 58, saint Paul écrivant aux membres de cette Eglise, «•*»*^p^"parlait de leur foi déjà célèbre dans toutes les communautés chrétiennes de l'univers *. On ne peut pas dire avec précision quel était le nombre des chrétiens de Rome à cette époque, ni de quels éléments se composait leur Eglise. Selon toute apparence, elle comprenait, à Torigine, beaucoup de Juifs et de prosélytes convertis; ce qui le prouve, ce sont les noms grecs de la plupart des membres nommés dans l'Epître de saint Paul ^ ; c'est surtout cette Epître même , écrite pour concilier les droits nouveaux des gentils avec les anciennes prérogatives des Hébreux. On peut dire encore, par un argument emprunté à une époque postérieure, que si les premiers chrétiens avaient compté parmi eux beaucoup de Romains, Néron n'aurait pas imaginé d'apaiser le peuple de Rome par leur supplice. Il semble
^ Voyez Tillemont et les autorités qa'it cite, art. 28. — Gave : « Petrom Roms fuisse, sedemque ia ea aliquandiu teouisse» cum toto antiquorum cœtu intrépide affirmamus (secuium apostolicum). — M. Glaire : « La tradition de l'Eglise romaine, les témoignages des Pères sans exception, Papias, saint Ignace, Caius, Denys de Corinthe, saint Irénée, Origène, Tertullien, Clément d'Alexandrie, tous les monuments ecclésiastiques attestent que saint Pierre fonda l'Eglise de Rome. » (T. VI, art. V, cb. n.)
^ £p. aux Romains, cb. i, v. 8.
' « Les noms grecs des chrétiens de Rome font voir que la plupart étaient venus de Grèce et d'Orient. » (Fleury, Hist, ecclés.) — Les noms latins qui s'y trouvent mêlés ne prouvent même pas qu'il y eut beaucoup de Romains, car les Juifs et les étrangers prenaient souvent dea noms latins (voy. p. 103, n. 2).
i28 INDUCTIONS HISTORIQUES.
donc qu originairement lËglise de Rome se composait en grande partie d'étrangers, Juifs, Grecs et Orientaux. Quant au nombre des néophytes, nous ne pensons pas qu'il s^ élevât alors au delà de deux ou trois mille ; peut-être même serait-il raisonnable de le réduire à quelques centaines. La colonie juive tout entière ne dépassait pas huit mille hommes ^ , et ses chefs^ convoqués par saint Paul, étaient encore mal instruits de ce qui concernait le christianisme*. Or, la population totale de Rome peut s'évaluer à près de deux millions et demi d'habitants ^ : un million de citoyens,, un million d'esclaves, et plusieurs centaines de mille d'étrangers, a Des villes municipales; des colonies, de la terre entière, on se rendait à grands flots dans cette capitale, où les plus grandes récompenses étaient décernées aux vertus et aux vices *. » C'est la patrie du genre humain, ajoute Sénèque; c'est le cloaque de l'univers, dit Tacite^. Les villes modernes les plus populeuses et les plus bruyantes ne donnent qu'une idée imparfaite de cet immense rendez- vous du monde ancien, où toutes les conditions, tous les idiomes, toutes les races, tous les costumes, toutes les religions, tous les métiers se trouvaient réunis et entassés dans un circuit d'environ douze milles, sous la garde de quelques soldats*. Au sein de cette agglomération monstrueuse,
' Joséphe, Ant,, xyii, 12. — C'est encore le chiffre actuel de la population juive à Rome, dans le Ghetto, — A Paris, Ils sont aujourd'hui 10,719 (Vojr. M. rabbé Darbois, Diocèse de Paris, 1856);
' Act. xxviii, 22.
* MM. Connybear et Howson, t. II, ch. xxv, p. 376, w. 12, et p. 577. — Selon ces auteurs, on comptait 700 sénateurs et 10^000 chevaliers.
^ Sénéque, Cons. à Helvia, 6.
^ Tacite, Ann. xv, 44.
" Les troupes casernées dans Rome s'élevaient à 15,000 hommes environ. — Connybear, etc., t6td., p. 576.
de ce mélange bizarre et disparate d'Italiens, de Grecs, d'Asiatiques, d'Egyptiens, d'Africains, de Gaulois et d'Occidentaux, pour combien comptaient huit mille Juifs et quelques milliers de chrétiens? En face de l'tle formée par le Tibre, s'étendait un faubourg souvent inondé par les crues du fleuve ^ ; la , dans des rues étroites, irr^ulières et sombres, habitait le bas com-^ merce de Rome ^ , marchands d'allumettes ^ , trafiquants de vieux cuirs et de verres cassés *, vendeurs ambulants, foule criarde, qui descendait journellement du Janicule aux ponts Cestius et Fabricius^. C'est dans ce quartier, d'apparence misérable, mais sans cesse animé des mille bruits du petit négoce, qqe la co« lonie juive avait fixé sa résidence •. S'il est permis de raisonner d'après de constantes analogies, saint Pierre et saint Marc, en arrivant à Rome, se rendirent d'abord à \^ synagogue, et firent leurs premières conquêtes parmi les Hébreux et les prosélytes. C'est donc cette région qui vit les premiers chrétiens; c'est de là que l'Evangile s'avança à la conquête de l'immense cité. C'est de ce même côté, pensons^nous, que saint Paul vint louer un appartement. Tout nous porte à croire que les chrétiens, à cette époque, étaient ignorés du gouvernement, ou du moins considérés comme une secte juive, appelée par la synagogue secte des nazaréens '. Les magistrats, dédaignant ces querelles religieuses, comme
' Dion Cass., I. XLUI, 20.
' (Test !e Trasteveretûùàerne. — Voy. Connybear, etc., ibid.f p. 57S.
' Maniai, 1. I, 42.
* JuYénal, îat. XIV, v. 186.
^ C^étaient les deux ponU de Ttle du Tibre.
• Pbilon, De legatione ad Caium : Tyiv irépav toC TiS^pec»; 7toTap.oO
*îw9alm. — Voyez Ctcéron, Pro Fiacco.
' Actes, XXIV, 5.
130 liSDLCTIONS HISTORIQUES.
nous l'avons vu à Corinthe et à Jérusalem, n'intervenaient que pour rétablir la paix publique, lorsqu'elle était troublée par Tanimosité des factions. Or, l'établissement du christianisme mit en feu le quartier juif à Rome, aussi bien que dans les provinces ; les Juifs de cette ville, suivant Cicéron, étaient parliculièrement séditieux et turbulents ^ ; aussi les désordres devinrent si fréquents et si intolérables, que l'empereur Claude bannit de Rome et de l'Italie tous les Israélites^ : a Judadosj impulsore Chresto, assidue tumultuantes, Roma expulit^. » Ce passage de Suétone, dont le sens est plus clair pour nous que pour l'auteur lui-même, prouve qu'à Rome, comme ailleurs, les premiers chrétiens étaient confondus avec les Juifs, et que le gouvernement pensait à ce sujet comme Félix et Festus : « Ce sont des questions de mots, et des discussions touchant leur loi et un certain Jésus, ou Christ, que les uns disent mort, tandis que les autres le croient vivant *. » Rapprochés par une origine commune et par la ressemblance apparente de certaines croyances et de certaines pratiques, le judaïsme et le christianisme se distinguaient difficilement aux regards peu clairvoyants des païens, et il fallut l'accroissement extraordinaire de l'Eglise et la haine acharnée de la synagogue contre les chrétiens pour faire ressortir les différences profondes qui séparaient deux religions dont l'hostilité était si vive et la puissance si inégale ^. Encore
' Pro Flacco : a Multitudinem Jadsorum, flagrantem nonnunquam in concioDîbus. II.
» Vers 53.
' Saét. Claud. 25.
* Actes , XXV, 19.
* Quelques auteurs, il est vrai, ont prétendu que le christianisme, dés Porigine, avait été connu du gouvernement romain , par les rapports de Pilate à Tibère. --- « Le gouverneur de Judée , disent-ils, envoya k Tem-
INDUCTIONS HISTORIQUES. m
voyons-nous pendant plusieurs siècles bon nombre d'écrivains renouveler la même confusion, soit à dessein, soit par ignorance.
Nous devons donc, pour bien juger de Tétat du christianisme à Rome en 61 , compléter ce que nous avons déjà dit des Juifs de cette ville ^ L'esprit aventureux et mercantile de ce peuple avait conduit sur les bords du Tibre quelques familles israélites, probablement vers le temps où Judas Machabée conclut un traité avec le sénat ^. La colonie grossit rapidement ; elle s'aug*tnenta des prisonniers de guerre, amenés par Pompée et Gabinius , et qui une fois affranchis se joignirent à leurs compatriotes ^. Enhardis par la licence que le conflit des partis laissait régner dans Rome, ces nouveaux venus jouèrent quelque rôle dans les assemblées du forum par les désordres qu'ils y excitaient *. Cicéron qui s'en plaint, et qui peut-être avait eu à en souffrir, remarque qu'ils agissaient avec beaucoup
perear une relation de la mort, de la résurrection, et de Tascension de Jésus-Cbrist, en demandant que sa divinité fût reconnue. Tibère, favorable à ces conclusions, en référa au sénat qui passa outre. Sans cette opposition, Jésus-Christ eût été reconnu comme l'un des dieux de l'empire, ou du moins la religion qu'il avait fondée eût été autorisée par les lois. Tibère défendit de persécuter les chrétiens. » — Voyez le Mémoire de M. TabbéGreppo sur rétablissement du Christ.—Voyez aussi Tillemont , Mém. ecclés. art. xx. — Tout ce qu'il y a de vrai ou de vraisemblable dans ces assertions se réduit à dire que Pilate envoya un rapport à l'empereur sur la condamnation de Jésus-Christ, suivant la coutume des gouverneurs, et il y a apparence qu'il ne dit rien des miracles ou les présenta sous un jour faux, et que ce rapport, confondu avec tant d'autres^ n'attira pas l'attention de Tempereur, ou que le contenu fut mal jugé et mal compris de celui-ci. U ne faut pas oublier que les miracles de Jésus- Christ et ceux des apûtres étaient contestés par les Juifs, et que d'un autre cAté les païens étaient disposés à les attribuer à la magie.
* Voyez plus haut p. 94, 95, 96.
' 157 ans av. J.-C. — V. Joséphe, Ant, xii, 17.— Justin» I. xxxvi, 3.
* Philon, De légat ad Caium.
* Cicéron, Pro Flacco,
d'ensemble et une parfaite union ^ . Auguste leur permit de participer aux distributions de blé faites au peuple ; si elles avaient lieu un jour de sabbat, la part des Juifs leur était remise le lendemain ^ . Tombés dans la disgrâce de Caligula et de Néron, malgré le séjour oaomentané de quelques-uns de leurs princes à la cour impériale, flétris par le mépris public, comme noas Tavons dii plus haut, ils ajoutaient encore à la répugnance qu'inspiraient leurs mœurs étranges, par la bassesse des métiers et des trafics auxquels ils se livraient. Un Juif à Rome était revendeur, marchand ambulant des faubourgs ' , ou bien un de ces mendiants qoe Martial met au nombre des embarras de la ville ^, un interprète de songes ^, un diseur de bonne aventure ^; quelque8-*uns expliquaient pour de Pargent les lois de Moïse ^. Aux yeux des Romains, Juifs, Égyptiens, Ghaldéens, astrologues. Grecs au petit manteau, prêtres d'Isis et de Cybèle, bouffons, jongleurs ®, se confondaient dans une seule et même tourbe , qui toujours bafouée , souvent bannie, rêver nait avec opiniâtreté. Malgré le mépris dont ils étaient
* Id. ibid. a Scis quanta sit manas , quanta conçorflia, quantuni v<aleant in concionibus. D
> Philon, De leg. ad Caium.
* Voyez plus haut, p. 129.
* Dans Martial, le Juif se trouve placé parmi les tisserand^ , les serrer riersy les mattres d*armes^ les foulons, etc. :
A matre doctas nec rpgarç Jadœos (cesçat). (xii. (9pj|. $7j[r
^ Jnviênal^ Sat. v;, 399 :
* /ftfd. X. 400 :
Spopd^^ «ipfttqnm. tejsersn, vel dmtic orhi Testamentom iDgens, etc.
* Voyez Horace :
Ambnbajarniii collegia, etc. (Sat. i, 2).
INDUCTIONS HlSTORrQUES. 133
l'c^jet, les Juifs, comme nous Favotis prouvé, m \tà^ saient pas que d'exerœr une certaine inftoence^ par leurs mœurs et leurs doctrines, sur la population ro^ maine ^ Javénal nods représente une Juive s'intro>ddisant dams la maison d^une matrone à qui elle traduit et coinmente là Bible ^. Si pour beaucoup deRomaîiia et surtout de Romaines c^était affaire de superstition oti de pure curiosité, où peot croire qu'il y eut des ooiivetsioDs sincières. Cette Pomponia GraBcina, dorit la tiistesse pleine de dignité couftrîaste aveu le dévergOM-^ dage des Messaiines du temps ^ et qui eut à se justifier ,^ au péril de sa tête, devant sa famille et son mari^ de s'être affiliée aux superstitions étrangères ®, peut être considérée Comme une véritable prosélyte ^ attachée de cœur au culte du vrai Dieu. Quelques-uns même veuleiit que ce soit Une des premières chrétiennes de Home ^. Au contraire , nous rangerons parmi lë^ femmes superstitieuses dont parle Juvénal, qm appe-laient auprès d'elles les Juifs, en même tempsi que tes Gfaaldéens et les prêtres d'Isis, Vinapudique Poppée, qui craignait Dieu, dit Josèphe , et protégeait Israël à k eour^. Sous le règne de Tibère, une autre femme de eoiidition, nommée Fulvie, fut pareillement gagnée an judaïsme; sur les plaintes de Saturninus, son mari, Tibère exila de Rome tous les Juifs *. Les persécutions exercées contre les Juifs eurent donc pour motif
* Voyez p. Ô8.
* Sat. VI, 395 :
Arcanata lu^œa trémens mendicat in aareni, tuté^pfes fèt^niA solyiùdntm, el magtta aleefâai Arboris, ac Milimi fidA ititeinAnnlia i#lt.
» Annales, xm, 32. C'était versBT.
* M. Tabbé Greppo (trois Mém.)- ^ Jo#èpliCi ArU. MK, 7.
* J\t)«éphe, AmU xmt, S.
iU INDUCTIONS HISTORIQUES.
l'ardeur de prosélytisme qui les animait, non moins que leur turbulence. Par ces mesures sévères, le gouvernement voulut punir et réprimer leur active propagande, comme il sévissait contre la religion égyptienne et les excès des astrologues ^ Il voyait le peuple romain cerné et assiégé par un débordement d'étrangers, dont les mœurs, les lois, la langue, les croyances tendaient à envahir la cité ; c'était une pression continuelle, une attaque sans cesse renouvelée sous des formes multiples; de temps en temps il s^armait de rigueur et repoussait l'invasion ^.
L'élément chrétien vint à son tour pénétrer cette masse immense. Sans parler des moyens surnaturels, qui dans cette discussion ne sont nullement en cause , on peut dire qu'il entra dans la société romaine par la voie que le judaïsme y avait ouverte. Se détachant bientôt de cet auxiliaire changé en ennemi, il s'avança de lui-même, combattit et triompha par ses propres forcés. Il est donc facile, d'après ce qui précède, de se représenter le premier travail de l'influence chrétienne à Rome, et les traits sous lesquels l'Eglise apparut d'abord aux yeux des Romains. Comme nous l'apprennent les Epîtres de saint Paul ^ et les écrits des apologistes, la prédication évangélique* agit d'abord sur
' Tacite : a Aclum et de sacris «gypliis judaïcisque pellendis : factum^ qae patrum consultum ut quatuor millia libertini generis , ea superstitione infecta.... in fnsalam Sardiniam veherentur.... ceteri cédèrent Italia, (Ann, n, 85}.
^ Tacite : c( Facta et de malhematicis magisque Italia pellendis senatus consulta.... (Annales, n, 52). — Sur l'introd. des divinités orien* taies à Rome, voyez M. Villemain , Du polythéisme (Tabl. de Téloq. chr. p. 28 et 29).
' I aux Cor. ch. i et n.
* Nous sommes tout disposés à croire que les chrétiens de la maison de Narcisse étaient des esclaves de cet affranchi fameux. (Ep. aux Rom.
UNDUCTIONS HISTORIQUES. 135
les dernières classes de la société, sur des esclaves, des affranchis , des femmes^ des artisans ^ , sur tous ces rebuts de l'espèce humaine que foulaient aux pieds Taristocratie et le peuple romain ; de plus, il se glissa parm les convertis des hypocrites, des hérétiques, des libertins qui apostasièrent ensuite et, mêlés aux Juifs, décrièrent la religion que leurs vices avaient déshonorée ^. Les païens, qui apercevaient dans TEglise du Christ, une multitude d'hommes de toute race , qu4ls étaient habituée à mépriser et dont ils ne connaissaient que la condition misérable et les métiers abjects, ne trouvaient pas d'expressions assez fortes pour la flétrir. Ils la chargèrent de tous les opprobres accumulés sur la tête des Juifs, des Egyptiens, des Orientaux et des Grecs qu'ils voyaient dans ses rangs, et la traitèrent comme Tune de ces superstitions malfaisantes dont Rome était infestée. Ainsi s'explique Terreur de Tacite et de Suétone ; les termes odieux ^ dont ils se servent , et qui à première vue nous étonnent, sont l'expression vraie du sentiment public au sujet du christianisme naissant. Lorsque de leur maison patricienne ou du palais de César *, ils jetaient les yeux sur ces misérables , appelés chrétiens par dérision, disciples de Chrest, et cachés dans les bas faubourgs du Tibre, ils étaient loin
xTi, 1i.) — Sar ce Narcisse voyez Tillemont , Art. sur saint Paul, et M. Greppo (trois Mém. n" i).
' Voyez les railleries des [philosophes (Celse, Lucien , et[le traité de Minucius Félix).
' Saint Paul, Ep. aux Phil. i, 15.
* Suétone :«Àfllicti suppliciis christiani ^genus hominum superstlliouis nov» et malefic». » (V. Neronis, 16.) — Tacite : « Ergo abolendo rujnori Ncro subdidit reos et qu»silissimis pœnis adfecit quos per flagitia invisas vulgus christianos appellabat... repressaque in prssens exitiabUis superstitio rursus erumpebat.... Unde quanquam adversus sontes et novissitna exempta meritos miseratio oriebatur.... (iinn. xy, 44.)
* Suétone Tut secrétaire d* Adrien.
Saint Paul su
136 INDUCTIONS HISTORIUUES.
cle se douter de la sainteté des lois qui réglaieot cette associalioD soupçonnée d'infamies, et de discerner dans Tobscurilé de ses commencements, Téclat de cette doctrine nouvelle qui allait bientôt illuminer les somUures du paganisme ^ »
Après avoir éclairci la question générale de l'établissement du christianisme à Rome, venons aux foits particuliers;qui|nous restent à examiner.
Nous avonspaissé saint Paul au milieu des fidèles prétoire, ^ttirés par le bruit de son arrivée, et qui sans doute venaient de jour en jour lui amener leurs parents, leurs amis, tous ceux qu'un avant-^goût du royaume de Dieu, une curiosité frivole ou sérieuse, une instruction préparatoire disposait à entendre la parole apostolique. Demeura-t-il pendant deux ans, comme prisonnier, dans la maison qu'il avait louée et qu'il habitait sous la garde d'un soldat? Ou bien, pouvait-il aller prêcher, comme à Corinthe et à Ephèse, dans leé maisons des chrétiens, dans quelque cœnaculum plus vaste que le sien ? Quoi qu'il en soit, ce serait une grave erreur que de se représenter saint Paul snr les places, dans le^jardins publics, dans les carrefours, armé d'une croix, et convertissant par un discours te tiers o» le quart de la population ^. Les choses n'allaient pas ainsi. Cette prédication en plein air n'était guère possible qu'en Judée, sur les montagnes, aux bords des lacs et des torrents de la Terre^Sainte, où de tout temps avait soufflé l'esprit de Dieu ; cet ébranlement des eœnrç ne pouvait se communiquer dans d^aussi larges proporUous qu'au sein d'un peuple préparé de longue
* « Inter quos Incetis sicul luminaria in miindo. » Saint Paal aai
Ma II, t5.
^ C'est l'imaginatioi^ des auteurs d'apeerfphes. V, réertt ailtriMé à saint Lin.
INDUCTIONS HISimiiQUE^. 137
mam par ses croyaoees héréditaires et par les enseignements de Jésus^hristi Même dans les villes grecques et asiatiques , dont tes mœurs et I^ laissér-aller autorisaient une certaine liberté oratoire^ saint Paul s'adressait en secret à un auditoire particulier ^ ; à plus forte raison en usa-t-il de même à Rome où la sévérité des lois s'opposait à l' introduction de toute doctrine religieuse non reçue par l'Etat. Malgré le silence de r historien sacrée nous allons^ grâce aux Epitres de saint Paul, retracer les principaux résultatsde ses efforts. La présence de T Apôtre redoubla le zèle des chrétiens de Rome ^ ; nn mouvement inaccoutumé se fit parmi eux; l'Evangile fut annoncé avec plus de hardiesse et de confiance ^ ; l'éloquent prisonnier, dont la parole n'était point enchainée ^, inspirait à tous son courage et son audace. Nous pouvons donc rapporter à cette époque une augmentation notable dans le nombre des fidèles; on peut penser aussi que le gouvernement romain, s'éclairant par degrés sur l'existence et les progrés du christianisme, commença à s'apercevoir que ce n'était point seulement une secte juive en dispute avec ses coreligionnaires sur une question de mots^ mais une religion nouvelle qui aspirait à se détacher du judaïsme et à se rendre indépendante. Ce qui contribua à éveiller ses soupçons, ce furent les désordres provoqués par la jalousie des Juifs et par les intrigues des chrétiens apostate et hérétiques dont le zèle hypocrite cherchait à attirer sur saint Paul les rigueurs des magistrats ^. Un Alexandre, ouvrier en cuivre, était
* Excepté à Athènes. V. plus haut, p. 65.
^ Ep. aux Phil. ch. i, v. 14, 15.
' Ibid.
<li'àThfl. 11,9.
' Ep. aQxPhilipp. i, 15, 10, It.
firent des ^retiens, el par l'inferinédiaire desquels ils purent cDÀvertir des idolâtres. A Rome, la miiisand'an grand comptait plusieurs centaines, (Quelquefois plusieurs millier^ d'esclaves ; Thistoire cite de riches particuliers qui en eurent di^ mille, vingt mille ; Auguste et Livie en fiossédaient plus dé six mille à la ville seulement ^ . Jamais le maître he connaissait tous ses seiViteurs et ii^était connu d'eux ; xm nomenclaieur lui disait leurs aoisns et interprétait leur langage; quelques favoris exerçaient le commandement par délégation* Que devait être la maison de Néron, où, sans parler du personnel immense des domestiques inférieurs, une troupe de baladins et d'histrions étrangers vivait des caprices du inaitre? La Judée, traveif'sée par les armes romaines, avait fourni, comme toute province, son contingent à la servitude; des esclaves juif]& étaient sans doute employés dans le palais; Josèphe en a mentionné quelque&^uns : un Allus de Samarié, sous Auguste, une esclave de Livie, un Protus, aifranchi d'Antonia, tnère de Germanicus, un Aliturus, affranchi de Néron ^. N'est-il pas naturel de penser que ces esclaves, fidèles au culte de leurs pères, profitaient des instants de trêve que leur laissait le travail quotidien, pour se rendre à la synagogue; qu'ils y entendirent parler des chrétiens, virent leurs apôtres, et dociles à leur voix, rapportèrent parmi leurs compagnons de captivité cette religion nouvelle, si douce à l'infortune? Voilà Texplication la plas simple et la pi as vraisemblable de ce passage : elle est conforme à toutes les données d'e fhistoire ecclésiastique ^.
' Voyez M. Dezobry, lettre X.
* Ant., XVIII, S. — Biographie.
' C'est parmi les esclayes du palais qu'il faut placer TéolMidsOii et ïi concubine de Néron, dentt parle mM Jeati ChtjtmUnm^ OU « essayé,
Tel est le résultat connu de la prédication de saint Paul durant cas deux années * . -r,^ Pendant que ces évé- Qi^ments de si grande conséquence s'accomplissaient ^n secret, à quelques pas du Gapitole, )e train des affaires, de9 plaisirs et des cruautés de la grande ville continuait; le luxe insolent des grands, la basse avidité des clieQts, la dépravation féroce de la multitude s'étalait sur ces places et dans ces larges rues où roulait à flots pres- S(^ une population bruyante* Sur la scène du monde païen, au grand jour delà vie publique, Néron tuait sa mère, répudiait sa femme, épousait sa concubine, perdait Borrhus, disgraciait Sénèque, et se faisait cocher, joueur de lyre et comédien (61-63).
Le moment de comparaître devant Tempereur était jugement. arrivé. Pour expliquer ce délai de deux années, on a dit que les accusateurs de saint Paul n'avaient pu s^embarquer, auplvia tôt, que pendant Tété de 61 ; qu'ils avaient dû recueillir les dépositions de témoins éloignés, faire venir ces témoins eux-mêmes, préparatifs et formalités qui prirent aisément un certain nombre de mois ^. Une autre raisqn, non moins plausible, c'est la multitude desci^useg pendantes au tribunal de César, et la paresse ordinaire à unjuge capricieux et irresponsable^. L'histoire iQeptionpe une ambassade juive mivoyée à Rome
mais sans résultat, de retrouver leur nom dans l'histoire (Voy. M. Greppa, 5 Mémoire»).
^ On a aussi attribué à TApôtre les conversions du poëte Lucaln, d'Epictète, d*Epaphrodite, de Démétrius le Cynique, de Thraséas (voyez M. Greppo et M. Fleury^ t. U, III' partie, xm). Mais ces hypothèses sont ou rejetées ou mollement défendues par ceux mêmes qui soutiennent la tradition relative à Sénéque.
^ Connybear, etc., t. Il, ch. xxv.
' Tibère, par eiemple, retardait infiniment Taudilion des cau8^« (Jolèphe, AnU^ xvm).
dans le cours de Tannée 61 . Elle avait pour chef le grand prêtre Ismaël, et venait s'expliquer au sujet d'un mur du temple, voisin du palais d' Agrippa, et très-incommode pour ce prince ^ . Peut-être fut-elle chargée, en outre, de poursuivre l'affaire commencée contre TApôtre^. Ce n'était pas la première fois que des députés juifs venaient à Rome exprimer un vœu ou déposer une plainte. Sous Auguste, cinquante ambassadeurs de cette nation demandèrent Téloignement du roi Archélaûs. Ils furent entendus dans le temple d'Apollon, avec une certaine solennité, et éconduits *. D'autres plus heureux obtinrent de Claude la condamnation de Cumanus et des Samaritains. Les parties avaient fait agir des in^ fluences; mais les affranchis de l'empereur qui appuyaient les Samaritains, ne purent l'emporter sur le crédit d'Agrippine qui intervint en faveur des Juifs*. En l'an 60, des prêtres furent envoyés à Rome par Félix, pour se disculper de certains griefs qui pesaient sur eux ; l'historien Josèphe, âgé de 26 ans, les accompagnait. Aliturus, comédien juif, assez bien en cour, leur concilia la faveur toute-puissante de Poppée. Un an après, Ismaël et ses collègues réussirent par les mêmes moyens ».
II était donc naturel de supposer que les ennemis de l'Apôtre avaient eu recours à la protectrice ordinaire des Juifs; et l'on s'est demandé comment l'accusé avait pu résister à celte ligue. Mais remar-
' Josépjie, Ant.f xx, 7.
' M. Connybear, ibid, ' Joséphe, Ant.f xvn, f 2.
* Id,j XX, 5,
* Id.f xx> 7.
qiions que l'intervention de Poppée, la poursuite des Juifs, et le procès tout entier sont de pures hypothèses. Saint Paul fut-il acquitté? On ne le sait pas avec certitude ^ Fut-il même accusé de nouveau; et ne peut-on pas supposer que les Juifs, rebutés par deux échecs et satisfaits de son départ, ont négligé de le suivre jusqu'au tribunal de César? Toutefois, l'opinion qui a prévalu, c'est que le procès s'instruisit derechef et que l'accusé fut acquitté^. Mais est-il étonnant qu'on ait absous à Rome un innocent contre qui nul grief n'était formulé avec précision, et que n'avaient pas condamné en Palestine des juges peu scrupuleux, obsédés par des accusateurs influents? L'affaire, nous l'avons vu, n'était pas du ressort des tribunaux romains ; Néron ne la comprit pas mieux que ses lieutenants en Judée, et sa décision confirma leur sentence. L'Apôtre prit-il occasion de sa défense pour exposer devant l'empereur la doctrine de Jésus-Christ? Sans soulever ici des questions impossibles à résoudre, disons que le procès dans ses détails essentiels fut ce qu'il avait été àCésarée, et que si l'Apôtre parla de la religion nouvelle, Néron en pensa comme Gallion, Félix etFestus*. C'est du moins ce qu'il y a de plus probable.
En 63, après son acquittement, saint Paul partit de Rome et retourna en Orient. Il visita Philippes, Ephèse,
* MM. Connybear, etc.» t. II, ch. xxvn. — Tillemont (art. 47) : c il est inalile de chercher comment arriva sa délivrance, puisque ni lui, ni aucun ancien ne nous en dit rien, sinon qu'Eusébe et quelques autres disent qu*il s*était justifié, rapportant à ce temps-ci avec assez peu de probabilité ce que saint Paul mandait deux ou trois ans après à Timothée : « Que la première fois qu'il avait défendu sa cause nul ne Tavait assisté. »
' MM. Connybear, ibid. — Voir les textes cités de saint Jérôme, de saint Chrysostome, d*Eusébe, de saint Clément.
* MM. Connybear, ibid.
i44 INDUCTIONS HISTORIQUES.
Colosses, Laodicée, la Crète * ; peut-être alla-t- il d'àbord d'Italie en Espagne ; du moins il en avait conçu le projet quelques années auparavant ^. « Il ne faut point demander ce qu4l fit à cette époque, dit judicieusement Tillemont. Il fit ce qu'il avait fait auparavant. Il entreprit de nouveaux voyages, il courut diverses nations, pour y porter le flambeau de TEvangile. Il souffrit de nouveau les chaînes, les tourments, les ccHnbats, les prisons, les embûches, les calomnies, les menaces d^une mort toujours présente ^. »
Parmi les événements qui signalèrent le premier sé^ jour de saint Paul à Rome, où placer sa liaison prétendue avec Sénèque ? Voyons-nous quelque circonstance favorable à cette conjecture? Serait-ce Burrhus qui, à l'arrivée du prisonnier, aurait attiré sur lui l'attention de son collègue? Croit-on que ce ministre, ce chef du prétoire, ait mis au rang de ses soucis d'écouter im étranger, un barbare, qu'on lui dépeignait comme un superstitieux , si toutefois on lui parla du nouveau venu? Etait-ce le seul prisonnier qui, de tous les points de Tempire, fût entré au prétoire depuis que Burrhus en avait la direction ? Croit-on d'ailleurs que cet homme de guerre ait été très-disposé à écouter l'exposition des dogmes de la religion chrétienne, et trèscapable de les comprendre?
On a pensé que le jugement de TApôtre avait fourni à Séaèque une oocasion de l'entendre et àt s'intéresser à sa personne et à sa doctrine; on a même prétendu que son crédit avait contrebalancé celui des Juifs et de Poppée. Avant tout, il faudrait prouver que ce jour-là
' Voyez Epttres à Tile et à Timothée.
^ Ep. aux Rom., XT, 24. — Sur la question de savoir s'il est allé en Espagne, voyez Tillemont, art. 47.
* Art. 47.
iNDtCTIONS HISTORIQUES. 145
Sénèque était au nombre des assesseurs de Néron ; et quant à son intervention supposée, on oublie qu'en 63 il avait beaucoup de peiïie à se soutenir à la cour, loin de pouvoir l'emporter sur l'impératrice ^ Mais admettons qu'il ait entendu saint Paul confesser Jésus-Christ. L'Apôtre prêchait, il est vrai, un Dieu unique, immaté^ riel ; mais il annonçait aussi un Dieu fait homme , enfanté par une vierge, mort en croix, ressuscité, retourné au ciel : comment de tels mystères, si dms à la raison humaine, pouvaient-ils obtenir Tassentiment ou là faveur du philosophe stoïcien , de l'écrivain sceptique, qui avait tourné en ridicule toutes les religions? Ennemi du judaïsme*, Sénèque voyait devant lui Un Juif, entouré d'amis juifs ® , défenseur de doctrines sorties de la Judée. Tout concourait à l'éloigner de saint Paul : la différence des situations, l'opposition des idées, l'antipathie nationale. Quel rapport imaginable entre l'opu** lent Sénèque, ministre de César^ et un prisonnier tout meurtri des chaînes du prétoire! entre l'intef prête célèbre de la philosophie, et un inconnu, qu'on accusait d'agiter les faubourgs par des propos insensés! Nous avons vu les stoïciens d'Athènes sourire de mépris au premier mot des mystères chrétiens ; l'histoire dépose de la longue résistance qu'opposèrent à l'Evangile le» philosophes, les écrivains, les classes savantes de la société païenne * ; dans les temps modernes et de nos jours tout entendement n'a pas fléchi sous te joug de la
• Voyez Tacite> Ann,t xiv et xv.
> Voyez le passage de Séiiéque sur te» JuKs^ p. d9.
' Saint Paul, à celle époque, avait auprès de lui saint Luc, Démas/ Aristarque, Marc, Jésus dil le Juste, Epaphras de Thessalonique : en parlant de ses compagnons ^ il dil : a Qui sunt ex circumcisione : hi soli stmî adjutores mei in regno Dei... (Ep. aux Thessal., it» 10^ H, etc.)
* Sur l'opinton des païens louchant le christianisme naissant, oult'e leis textes déjà cités de Suélone et de Tacile, voyez ia leltre de Pline h Trajén^
146 INDUCTIONS fflSTORlQUES.
foi ; et on veut qu'aux premiers jours de TEglise, lorsqu'elle comptait à peine quelques milliers de néophytes, bafoués même par la populace ^ lorsque le monde n'était pas encore familiarisé avec la nouveauté des doctrines évangéliques , lorsque le christianisme n'était pas encore connu par ses vertus et par ses souffrances, le représentant de la philosophie ancienne ait tendu une main amie à la religion du Calvaire ! — On répond : l'éloquence de l'Apôtre, sa renommée, son savoir philosophique excitèrent la curiosité de Sénèque et gagnèrent sa bienveillance. — Ce chapitre tout entier réfute ces suppositions qui reposent sur une connaissance inexacte de l'histoire.
Il n'est qu'une objection capable de renverser toutes nos preuves; mais ici elle est inadmissible. En effet, on ne peut pas nous opposer la toute-puissance des miracles et l'efficacité merveilleuse de la grâce ; car les miracles et la grâce produisent des effets décisifs et durables; or, ce n'est pas ce qu'on prétend ici, puisqu'on veut que Sénèque ait été l'ami de saint Paul sans être chrétien, l'admirateur de l'Evangile sans y croire. On lit dans saint Chrysostome que l'Apôtre entraîna le sénat par ses discours * : nous ne voyons pas comment l'Apôtre a pu être amené à parler devant cette assemblée. Les usages romains ne nous permettent pas de supposer qu'il ait été admis à défendre devant les Pères la religion qu'il annonçait; et si la doctrine chrétienne eût été à cette époque soutenue devant les séna-
et tous les textes recueillis par Bullet (Âc. des ins. et bell.-l.]> Le P. Baltas (Pureté du christ.) prouve que ce ne furent pas les philosophes qui se convertirent en plus grand nombre dans les premiers siècles» mais les rhéteurs.
* Voy. Tacite, Ann.y xv, 44.
' jiirnXôiv tiç TÔv ^vi[i.ov t«v t*{id{ji.a((dv, xat rh oùyOcnro^ iirîoiraaev (Horoéiie sur la prise d'Eutrope, 14).
INDUCTIONS HISTORIQUES. i47
taurs, on peut juger de l'accueil qui lui eût été fait, puisque sous Commode on condamna à mort un sénateur nommé Apollonius, qui avait lu à ses collègues une apologie du christianisme ^ et qu'au temps de Constantin ce corps ne comptait pas un seul chrétien ^. L'aristocratie romaine et la philosophie furent les adversaires les plus opiniâtres de l'Evangile; l'univers était déjà soumis qu'elles n'étaient pas encore entamées. Ou saint Chrysostome par sénat entend ici le tribunal où comparut l'Apôtre, et alors ce passage ferait allusion à son acquittement; ou c'est un détail emprunté aux traditions populaires du temps ^, et jeté dans le discours comme un trait oratoire sans importance. Voici un autre passage du même Père, exact et éloquent tout ensemble. C'est l'endroit où il représente saint Paul comparaissant devant Néron; frappée du contraste de ces deux hommes, si diflférents devant Dieu et devant le monde, sa vive imagination établit entre eux ce parallèle : « Vous avez entendu parler de Néron; vous connaissez la gloire, la puissance, le faste de cet empereur, qui se faisait appeler Dieu et adorer comme tel. Devant lui est saint Paul ; qu'était-ce que saint Paul? Un Cilicien. Vous savez quelle différence il y avait entre un Cilicien et un Ro-
' Guillon, Bibl. des Pérès, t. IV. — C'était en Tan 186.
^ M. Beugnot, Hist. de la Dec» du pag, en Occid., ch. n et m. « A Rome, en Italie, en Espagne» en Gaule, dans la Grande-Bretagne, les cbrétiens ne formaient qu'une trés-faible minorité au temps de Constantin. Il n'existait pas un seul chrétien dans le sénat; les corps municipaux étaient aveuglément dévoués à la religion nationale... Saint Jérôme appelle Rome I9 sentine de toutes les superstitions. Les chrétiens n'osaient ni y fonder des églises, ni ouvrir des écoles, ni répondre publiquement à tout ce qu'on disait contre eux dans les théâtres, au Forum et dans les thermes. »
^ On lit dans saint Lin (Passion de S* Paul) : Senatus de illo non me^ diocriter sentiebat.
148 INDUCTIOiNS HISTORIQUES.
main? C'était un ouvrier en cuir, un indigent, inhabile dans les sciences de la terre, ne parlant que l'hébreu , la langue la plus méprisée des Italiens... C'était un homme qui vivait dans la faim et le dénûment, s'endormait la nuit sans nourriture; un homme à peine vêtu, n'ayant pas de quoi se couvrir. Ce n'est pas tout; il vivait dans les liens, au milieu des voleurs, des charlatans, des violateurs de sépultures, des homicides ; il y avait été placé par Néron lui-même, et il était battu de verges comme un malfaiteur. Lequel des deux, je vous prie, est le plus illustre?.... ^ » — Voilà une peinture pleine de force et de noblesse, où les couleurs de l'imagination, au lieu de fausser la vérité, la rendent plus saisissante et plus fidèle ^. Quelle rencontre en eflFet que celle de ces deux hommes, disons même, si Ton veut (en y ajoutant Sénèque), de ces trois personnages qui représentaient les trois puissances dont le conflit était près d'éclater ! L'un personnifie la force militaire et politique de l'ancien monde, les splendeurs et les misères de sa civilisation ; l'autre est l'héritier des plus belles doctrines nées de la sagesse humaine et des plus nobles arts cultivés par le génie antique ; le troisième est le mystérieux envoyé d'un Dieu inconnu, qui sera proscrit et insulté demain, et dont le règne, après quelques années, s'établira sur les ruines de Pempire et de la philosophie. En quel état différent ils sont aujourd'hui face à face ! Quel défi porté à la prévoyance et à la sagacité humaine ! Où découvrir la vertu d'en haut dans cette apparente faiblesse et le triomphe futur dans cet abaissement! Voilà ce qui est merveilleux, extraordi-
* Hom. IV sur rEp.ll à Timothée, ch. n, n. 5.
' Nous raisonnons ici dans Thypothése, qu'on peut contester d'ailleurs, d'une entrevue de Néron et de saint Paul, et d'un jugement de TÂpôtre au tribunal de l'empereur.
naire, ce qui étonne et saisit, ce qui prouve l'énergie de la foi nouvelle bien mieux que des fables incohérentes dont la bizarrerie romanesque détruit la grandeur simple et vraie des événements et des caractères.
On chercherait en vain dans les incidents connus ou vraisemblables du séjour de saint Paul à Rome quelque apparence favorable à la tradition. Nous ne trouvons rien qui mérite d'être mentionné. Tous les appuis qu'on a essayé de donner à cette croyance ont pour base des renseignements apocryphes, ou des hypothèses téméraires et démenties par les faits, ou des erreurs manifestes trop facilement adoptées. Nous compléterons cette étude par l'examen du caractère et de la vie de Sénèque ; nous verrons s'il est possible d'y découvrir quelque tendance chrétienne, ou quelques indices de ses prétendues relations avec les chrétiens.