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CHAPITRE III

Traits disiinctifs du cardclèrc de Sénèque; principales circonstances de sa vie. — Des philosophes de Rome, au commencement de Tère chrétienne. Les deux Sextius, Sotion, Altale, Démétrius le Cynique. — Maladies et infirmités de Sénèque. — Son voyage en Egypte. Son exil en Corse. — Sénëque au pouvoir, Sénèque en disgrâce. — A-t-il eu quelques relations avec les Juifs? A-t-il connu Philon et ses écrits.^ — Silence qu'il garde au sujet des chrétiens. — Du respect humain qu'on lui attribue. — Ses derniers instants. — Retour de saint Paul à Rome. Sa captivité et sa mort. Conclusion de la deuxième partie.

Sénèque est né en Espagne, l'an 3 de Jésus-Christ, c'est-à-dire à peu près dans le même temps que saint Paul ^ Il n'y a pas lieu, selon nous, d'attribuer au pays natal une influence marquée sur son génie, et de rechercher dans le caractère espagnol le principe de cette grandeur emphatique et de cet éclat d'imagination, plus apparent que solide, qui forment le trait distinctif de cet écrivain. Il nous paraît plus raisonnable d'insister sur l'éducation qu'il reçut à Rome, où il vint fort jeune ^. Elle fut tout ensemble littéraire et philosophique, comme elle l'était pour tous les esprits d'élite'. Ses premiers goûts le portèrent vers l'éloquence et la poésie : c'était une vocation de famille. Au moment où il fréquenta les écoles des rhéteurs, un genre nouveau, premier signe du déclin, mettait en honneur le trait, l'épigramme, l'antithèse, les faux brillants : Sénèque le père l'enseignait, son fils en donna des modèles. Comme Cicéron, Virgile, Ovide, Pline et Tacite, Sénèque débuta par le barreau ; ses succès lui attirèrent les critiques de Caligula, qui se piquait d'éloquence, et sa jalousie ran-

* Voyez sa vie par Juste Lipse. — l\ était de Cordoue, colonie patricienne ; sa famille était d'un rang équestre ; sa mère, de race espagnole.

' Son père vint à Rome au temps d'Auguste et s'y enrichit. — Lui-même y fut amené encore enfant {Ad Helviam^ 17).

cunière, plus terrible que ses railleries ^ On peut croire que, suivant l'usage des plus grands avocats de Rome , il cultivait en même temps la poésie , et y reposait son esprit délicat et élégant des labeurs de la procédure; peut-être faut-il rapporter à cette époque la composition de quelques tragédies ; au moins il nous paraît probable que ses vers, quels qu'ils fussent, grâce à la vogue des lectures publiques contribuèrent à étendre cette réputation littéraire qui le mit d'abord en péril et l'éleva plus tard*. Devenu un sujet d'ombrage pour Caligula, il fléchit au temps, et chercha l'oubli. Dès sa jeunesse, une seconde passion avait pris racine dans son âme, abondamment pourvue d'instincts généreux ; après l'avoir sacrifiée par ambition, il y revint au jour de la disgrâce. C'était la philosophie , à qui Ton ne consacre trop souvent, comme à la religion, que des loisirs forcés et des cœurs aigris. A l'âge de seize ans , Sénèque avait suivi avec entraînement , et malgré son père, les leçons des philosophes les plus en crédit, et en avait reçu une impression assez profonde pour y conformer sa conduite. De nombreux indices nous portent à conjecturer que sous Auguste et son successeur, l'enseignement à Rome, soit littéraire, soit philosophique, jeta un grand éclat. L'ardeur des esprits, refroidie et réprimée, mais non encore éteinte, s'était détournée sur des occupations plus calmes et moins suspectes ; l'effervescence politique s'était changée en ferveur studieuse; la jeunesse, toujours facile aux nobles émotions, peuplait les écoles, non-seulement les écoles ingénieuses des rhéteurs de talent, où les esprits se faussaient en s'aiguisant, mais les cours de

* Voyez Dion, 1. IX, et SuétoDe, De C. Cœsare, 53. ' J. Lipse pense qu'avant de tomber dans la disgrâce de Callgala, il n^a- ▼ait pas composé d'ouvrages philosophiques.

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morale, ouverts par les philosophes qui faisaient aux mœurs du siècle une courageuse opposition. On peut voir dans les f^ies des professeurs illustres et dans le Recueil des déclamations et des controverses ce qu'était renseignement littéraire^ : quelques passages des écrits de Sénèque nous donnent une idée de la célébrité de renseignement philosophique. Sa vive imagination avait gardé l'empreinte de ces leçons éloquentes, écoutées avec enthousiasme ; il aimait à se rappeler ce premier essor de sa pensée, et l'accent des voix sympathiques qui Pavaient convié à la poursuite de la science et de la vertu; doux et purs souvenirs d'une jeunesse sérieuse, que n^avaient point effacés quinze années passées dans l'exercice du pouvoir. Souvent il s'appuie de l'autorité de ses anciens maîtres, il cite leurs maximes favorites et des fragments de leurs discours; il décrit les caractères de leur enseignement, et les dispositions de leurs auditeurs. Voici le portrait qu'il trace des écoliers de son temps : « Les uns, plus opiniâtres qu'intelligents, vieillissent sur les bancs et demeurent jeunes dans la science ; ce ne sont pas les disciples, mais plutôt les locataires du maître * ; d'autres, légers et frisfoles, considèrent la chaire comme une scène et le >profe8seor comme un comédien ; leur oisiveté demande aux écoles un refuge contre l'ennui. Ils ne viennent pas pour culliver leur esprit ou amender leur cœur, mais pour amuser leurs oreilles. Quelques-uns apportent des tablettes et font un recueil non de pensées, mais d'expressions. Près d'eux siègent les enthousiastes, dont le visage enflammé reflète les transports intérieurs; saisis de la

* Voyez Suétone et Sénéque le pére, Conifou., libri X. — Declam.y libri V. — Voyez aussi Tacite, De cuusis corruptœ eloqueniiœ,

' cLQuosego non dûcipulos philosopborum, sed inquilinos toco, etc. d Ep. 108.

grandeur des vérités que le maître expose, ils frémissent sous le charme de sa parole, et brûlent de mettre en pratique ce qu'il recommande. Mais combien peu rapportent à la maison les desseins alors conçus, et échappent aux suggestions de la foule, toujours prête à détourner du bien. » L^ascendant de la philosophie sur la jeunesse romaine sera mieux compris, si Ton réfléchit que les philosophes anciens, seuls dépositaires de la science des mœurs, ne se contentaient pas d'en exposer vaguement les principes dans leurs discours et leurs écrits, mais agissaient directement sur les cœurs, par un ensemble de conseils pratiques, dont le détail constituait une règle complète. La plupart s'attachaient des disdples qu'ils formaient par des soins assidus ; ils habitaient sous le même toit, mangeaient à la même table, les suivaient à la guerre, en voyage, et les assistaient à rheure suprême : ils étaient les médecins de leurs âmes, et, comme on Ta justement remarqué, leurs directeurs spirituels. Depuis que le monde ne formait qu'une seule nation et n'avait qu'une capitale , les systèmes philosophiques et leurs représentants affinaient à Rome de tous les points, aussi bien que les arts, les religions et les richesses des peuples vaincus. Il en venait surtout d'Athènes, de Rhodes, de Tarse et d'Alexandrie. Cette réunion de doctrines diverses dans un centre commun eut pour résultat un esprit de conciliation et une tendance à l'éclectisme, tendance naturelle d'ailleurs aux Romains qui n'accordaient à aucun système une préférence exclusive. Un second effet de la même cause, ce fut d'apporter jusqu'à Rome quelques émanations des idées et du génie de l'Orient, combinées avec les doctrines de la Grèce. Puisque, malgré la sévérité des lois , les religions orientales y prenaient chaque jour droit de cité, pourquoi le commerce des idées eût-il été

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fermé entre les deux parties du monde ancien? Cet échange intellectuel, commencé en Asie Mineure et en Egypte où les races étaient en contact et se servaient de la même langue, s'opéra d'abord par l'intermédiaire du pythagorisme dont le réveil est très-remarquable à cette époque. Ce système, le plus oriental de tous les systèmes grecs, était un médiateur naturel, qui rapprochait pour ainsi dire à leur insu des doctrines séparées par leurs principes essentiels. Ainsi, nous voyons au commencement du premier siècle le stoïcisme romain prendre une teinte de pythagorisme ; ses représentants, dont quelques-uns viennent d'Alexandrie , professent l'ascétisme de Pythagore, facilement compatible avec la rigidité de Zenon. D'un autre côté, un rapprochement est ménagé entre l'école stoïque et l'école cynique, qui ne diffèrent que par l'application plus ou moins excessive de principes comomns ^ Cette triple alliance constitua le système philosophique qui dominait à Rome au temps de la jeunesse de Sénèque. Favorisée par l'état politique du monde, elle eut pour véritable raison d'être la nécessité de combattre le matérialisme, et de guérir les souffrances morales de l'humanité. L'école qui interpréta le plus fidèlement et avec le plus d'éclat l'esprit philosophique du temps, ce fut l'école fondée par Sextius le père, et dirigée après lui par son fils et par Sotion. Sextius le père vivait sous Jules César, dont il repoussa la faveur. Il apprit la philosophie à Athènes, et vint l'enseigner à Rome. Esprit ardent et vigoureux, son enseignement était en rapport avec l'âpreté de la vertu romaine. On dit que lorsqu'il commença à étudier la philosophie, mécontent du peu de progrès qu'il y

* a Naturam cum sloïcis vincere, cum cynicis excedere. » — Sénéque» De brev, vitœ, ch. xiv. — Juvénal dit quelque part que les stoïciens ne différent des cyniques que parce qu'ils sont vêtus.

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faisait, il résolut de se jeter à la mer. Cette attention sévère sur lui-même, cette sorte d'inquisition exercée 5ur son propre cœur indiquent que le travail ordinaire de sa pensée était une psychologie morale plutôt qu'une spéculation métaphysique. Aussi bien, c'est lui qui pratiquait et recommandait Texamen de conscience, à l'imitation de Pythagore. Sa méthode se perpétua dans son école. Sextius le fils et Sotion d'Alexandrie étaient tout ensemble stoïciens et pythagoriciens; ils insistaient particulièrement sur l'abstinence de la chair des animaux, et Sénèque a conservé quelques passages d'une leçon où ils traitaient ce sujet. Un autre stoïcien, Aitale, exaltait la frugalité, la chasteté, toutes les vertus d'une pauvreté volontaire ; le cynique Démétrius, admis dans la famiUarité des premiers citoyens de Rome, allait demi-nu ou couvert de haillons. Sénèque mentionne encore Métronax, dont il fréquentait l'école, même dans un âge avancé ; Claranus son condisciple qui, fidèle aux préceptes des maîtres, luttait héroïquement contre les infirmités d'une vieillesse précoce-, Fabianus, dont les leçons étaient applaudies, malgré le calme et la simplicité de son débit oratoire. Tous ces philosophes avaient écrit, et leurs ouvrages, joints à ceux de Cicéron, de Tite Live, d'Asinius PoUion % entretenaient dans la jeunesse l'esprit philosophique. A en juger par les maximes que Sénèque en a détachées, ils y professaient les doctrines les plus hautes et les plus viriles du stoïcisme ; tous s'accordent à élever l'homme au-dessus du monde matériel , à le détacher de ce qui abaisse l'âme en l'amollissant, à lui faire aimer les souffrances qui l'aguerrissent, les épreuves qui le rendent

1 Voyez Sénèque. Ep. 98.-59. — 64. — 109.— 110. — 62. — 93.— 73. — 66. — 52. — 100. — De ira, m , 36.

meilleur, à lui inspirer le sentiment de sa supériorité sur les puissanœs extérieures dont l'effort vient se briser contre sa dignité et son indépendance. Représentons-nous donc ces maîtres , au visage pâle et amaigri % au langage austère, préchant aux jeunes Romains la sobriété, la continence, l'enthousiasme pour la vertu, le dévouement au devoir, et excitant des transports d'admiration parmi cet auditoire que le mal public n'a pas encore atteint. Au rang des disciples les plus ardents était Sénèque, à peine entré dans l'adolescence * ; âme tendre et passionnée, imagination puissante, naturellement amie du sublime et de l'extraordinaire, il se laissait ravir à la grandeur de cet enseignement; il rivalisait tout d'abord avec les plus héroïques modèles : les pratiques les plus rigides et les plus contraires aux communs usages, celles qui coûtent le plus à la mollesse et au respect humain n'effrayaient point l'ambition de sa vertu naissante. Avec Sotion, il aima Pytbagore ; comme Attale, il couchait sur un matelas dur et résistant qui ne recevait point l'empreinte du corps ; à l'exemple de Sextius, il s'abstenait de la chair des animaux, et prenait l'habitude d'examiner chaque jour sa conscience^. C'était en l'année 19; il avait dix-sept ans au plus; Tibère chassait de Rome les Juifs, les Egyptiens et leurs prosélytes*. Or, l'une des marques apparentes qui signalaient à la sévérité des magistrats les sectateurs des religions d'Orient, c'était l'abstinence de la chair de certains animaux^. Son père, qui voyait avec déplaisir ces singularités philosophiques, profita

* Sénéque, ép. 48.

' Ep. 49.

' Ep. 108 el 109.

* Tacite, Ann, II, lxxxv.

* Ep. 109.

de cette occasion pour le presser d'y mettre un terme, et il fut écouté. Mais tout en renonçant, par condescendance filiale, à ce régime ascétique, il en retint toute sa vie quelque chose ; sobre et tempérant au sein de l'opulence , ennemi des superfluités que le sensualisme imagine, il se défendit constamment Tusage du vin, des parfums, des bains délicats, des mets recherchés ' ; sa frugalité redoubla dans l'âge du déclin, et ses dernières années ramenèrent les privations de son adolescence ^.

Il n'est donc pas étonnant qu'après avoir abandonné la philosophie pour le barreau, son penchant l'y ait ramené. Il avait alors trenle-cinq ans environ ^. Pour son talent, mûri et exercé, Tépoque de ce retour fut laborieuse et féconde. Il compléta ses études premières, qui lui avaient laissé plus d'enthousiasme que de science réelle ; il entretint un commerce assidu avec l'antiquité grecque; Pythagore, Platon, Aristote, Zenon, Chrysippe, Epicure, Posidonius lui devinrent familiers ; des liaisons plus étroites l'unirent aux principaux philosophes de Rome ; en un mot, la plupart des ouvrages qui restentde luifurent ou composés, ou médités, ou préparés alors par des recherches variées et profondes *. Sa réputation ne perdit rien à ce changement ; rhéteur converti ou ramenée la philosophie, il y transporta les qualités et les défauts séduisants de ses discours, et la revêtit de cette parure recherchée qui flattait le goût déjà douteux de ses contemporains. Dépourvu de la force d'esprit et de la rectitude de jugement qui sont néces-

' Ep. i08.

' Voyez Tacite, Ann., xv, 45, — Sénëque, ép. 83. ' Caligula régna 4 ans, de 37 à 41 .

* On rapporte è ce temps avec assez de vraisemblance le De ira et la consolation à Marcia,

saires au créateur de nouveaux systèmes, manquanf dans sa conduite de la fidélité au devoir qui fait l'homme vertueux, Sénèque ne fut ni un philosophe ni un sage, mais un amant de la vertu et de la philosophie, dont la passion éloquente eut ses caprices et ses faiblesses.

C'est à cette première période de sa vie qu'il faut rattacher son voyage en Egypte, où un de ses oncles fut préfet pendant seize ans * . Combien de temps dura ce voyage^ De quelles connaissances nouvelles enrichit-il son esprit? S'avança-t-il du côté de l'Orient, et jusqu'aux Indes? Questions à peu près insolubles. Ce qu'il y a de plus vraisemblable c'est qu'il recueillit, pendant son^ séjour à Alexandrie, les matériaux de plusieurs ouvrages 'S il y conçut l'idée de son Essai sur Vlndcj et de son ouvrage sur les mœurs égyptiennes \ si toutefois ce dernier écrit n'est pas un chapitre du traité général sur les superstitions étrangèreSj qui doit aussi se rapporter à la même date ». Le voyage de Germanicus en Egypte peut, ce nous semble, donner une idée de l'excursion que fit Sénèque dans ces contrées ^. Tout Romain débarqué sur la terre des Pharaons et des pyramides était saisi du désir de contempler de ses propres yeuxles merveilles célébrées parleshistoriens.Ainsi,cette curiosité porte Germanicus à entrer dans la presqu'île, au risque d'irriter Tibère; il descend lentement le cours du Nil, et s'arrête aux villes et aux temples que leur antiquité recommande à son attention ; il va interroger les grandes ruines de Thèbes aux cent portes, se fait expliquer les caractères hiéroglyphiques gravés sur d'énormes colonnes; la statue de Memnon, les pyrami-

' A Helvia, 17. Sénèque eut pendant toute sa vie des intérêts à Alexandrie. Voyez Ep. 77.

^ Voy. Pline l'Ancien {Hist, n., vi, 17) et Servlus, In jEneida, vi et ix. ^ Tacile, Ann^t "> 60.

des, les lacs creusés par la main de T homme ne sont pas oubliés : il ne met d'autres bornes à ses recherches que celles que la conquête romaine s'est imposées * . Probablement Sénèque parcourut la même route, mais avec plus de loisir ; son examen fut plus attentif et plus détaillé, comme il arrive lorsqu'on regarde pour étudier et pour décrire. Ajoutons que son oncle, vieilli dans le gouvernement de la contrée, lui aplanissait au besoin les obstacles. — Cet itinéraire, qui ne dépasse pas la vallée du Nil, cette tranquille observation du sphinx et du lac Méris ne satisfait pas tous les biographes ; il en est dont les conjectures vont beaucoup plus loin que nous et, sans doute, que Sénèque lui-même. Ils le conduisent jusque dans l'Inde, et lui font visiter les soixante fleuves et les cent dix-huit nations dont parle Pline. Mais si leur imagination aventureuse entraîne ainsi Sénèque à sa suite en ces lointains pays, c'est moins pour le mener aux Indes, où rien ne l'appelle, que pour le conduire, en passant, à Jérusalem, où ils ont besoin de le faire aller. Cette intervention de la géographie en faveur de la tradition que nous examinons, lui est d'un bien triste secours : et d'abord, sur quoi repose l'hypothèse d'un tel voyage? Sur le titre d'un ouvrage perdu ^. Mais ne peut-on pas écrire sur un pays sans le visiter ? L'histoire en étaitelle encore au temps d'Hérodote ? A quelles pénibles recherches condamne-t-on Sénèque, au sein de populations barbares, s'il a dû pénétrer de sa personne dans les sanctuaires, interroger les vieillards, consulter des annales dont la langue lui était inconnue, et explorer à tâtons les bords de l' Indus et du Gange. Ne trouveraitil pas à Alexandrie des ouvrages grecs écrits sur cette ma-

' Tacite, Ann., ii, 60, 61.

^ Essai sur l'Inde.

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tière depuis rexpéditiond'Alexandreyet des renseigne^ ments fournis par le commerce? Mais admeltons Thypo* thèse , insoutenabie de ce voyage, pourquoi conduire rhistorien à travers la Judée, l'Assyrie, la Perse, l'empire des Parthes, la Bactriane, au lieu de le transporter rapidement par mer? Pourquoi user sur les routes du haut Orient le tiers d'une vie si occupée ? — On nous répondra : il est inutile qu'il se rende aux Indes, s'il ne traverse pas Jérusalem. Autant vaut le laisser à Alexandrie. Tel est en effet noire sentiment, même en tenant compte de l'intention qui est l'âme de celte hypothèse. Car enfin 9 si on désire mettre Sénèqjiie en rapport avec le peuple de Dieu, il y avait en Egypte deux millions de Juifs ; Alexandrie en comptait deux cent mille, avec un temple superbe, rival du temple de Jérusalem ; la loi s'y lisait en grec, et Philon tenait école en cette ville. Maintenant, nous ne voyons pas bien comment peut s'opérer entre Sénèque et les Juifs ce rapprochement désiré. Sénèque était un philosophe nourri dans les idées grecques et dans les préjugés romains; si quelque chose, pendant son séjour à Alexandrie, a dû l'attirer, c'était le Musée, la bibliothèque, les ouvrages des poêles, les cours des philosophes, et non la synagogue. Les Juifs d'Alexandrie,^ pour être plus nombreux et plus riches que ceux de Rome, n'en étaient pas moins haïs, insultés, maltraités par le reste de la population ^ . Leur influence sur la littérature et la philosophie alexandrines fut nulle; lesouvragesdePhilon y étaient inconnus, et les rares prosélytes qu'ils attiraient à leur religion appartenaient à la multitude ignorante. Ce serait donc se méprendre étrangement sur l'importance du judaïsme

* Joséphe, G. c. les R., xxxvi, 1. II. En l'an 66, il y eat 50,000 Juifs tués dans une émeute à Alexandrie. — Voyez Philon» m Flaecum.

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âlexandriD que de prêter à Sénèque le désir d'en connaître les doctrines. Les païens n'y voyaient qu'un ramas de superstitions nationales, et les esprits les plus éclairés, les plus philosophiques étaient les plus ardents dans leur haine, les plus injurieux dans leur dédain. Durant plusieurs siècles, les livres sacrés du peuple de Dieu ont été lus et commentés dans les synagogues de Rome, d'Athènes, d^ Alexandrie et des principales villes du monde ancien: voyons-nous que les savants, les poètes, les philosophes en aient pris connaissance, et qu'ils aient débité sur les Juifs, sur leurs croyances et leurs coutumes, autre chose que des erreurs méïées d'outrages? Pourquoi Sénèque ferait-il exception? Le seul effet de son voyage à Alexandrie, par rapport à ses opinions sur les Juifs, a été de redoubler sa haine contre cette nation turbulente qui était le principal souci des gouverneurs d'Egypte * . S'il parle de leur religion dans un de ses ouvrages, c'est en la rangeant parmi les superstitions étrangères et au nombre des plus abominables. Singulier prosélyte, qui traite sescoreligionnaires de race infâme et scélérate ^. Nous admettons qu'il ait observé et décrit la partie extérieure des mœurs, des pratiques, des cérémonies juives, tout ce qui tombait sous le regard des païens; mais si l'on persistait a prétendre que sa curiosité l'a porté à pénétrer le secret des livres saints^ du moins serait-on forcé de convenir qu'il a bien peu profité de cette lecture, et que s'il les a pris pour modèles, il les a médiocrement admirés.

* L*oncIede Sénégue fat sans doute le prédécesseur de Flaccus, si odieux aux Juifs (voyez Philoo). — C'est environ vérS l*an 59 ou 40 que Philon fut envoyé eu ambassade à Rooie. ï\ avait alors 50 ans. La plupart de ses écrits furent publiés au commencement du siècle. — Son frère avait renoncé au iudaïsme.

^ Usque eo gentis sceleratissimœ consuetudo con valuit, etc. — Sénèque,cité par saint Augustin. Voyez plus haut, p. 99.

L'étude de la vie de Sénèque a jusqu'ici mis en relief deux qualités saillantes de son génie : la première, c'est cette disposition à l'enthousiasme, cette ardeur naturelle de l'àme et de l'imagination, qui s'enflamme de si bonne heure pour une doctrine sévère et un ascétisme exagéré; la seconde, c'est la tendance encyclopédique de son esprit. Orateur, philosophe, poëte, géographe, historien, naturaliste, il toucha à tous les genres de connaissances, et son talent, souple et fertile, donna à ses compositions les formes les plus variées. On a de lui des traités, des lettres, des tragédies; on a perdu ses discours, ses dialogues, ses histoires, et beaucoup de poëines.

Un décret d'exil vint le frapper au milieu des traVaul qui faisaient sa gloire ' . Le bruit courut que Messaline, par cet acte de rigueur, voulait punir l'amant de Julie, sœur de Claude • ; si l'on admet la vérité de ces imputations, le bannissement de notre philosophe offrirait quelque ressemblance avec celui d'Ovide. Peut-être n'était-ce qu'une calomnie adroitement semée pour justifier la persécution en flétrissant la victime * ; peut-être Sénèque avait-il déplu par l'éclat de son nom, par ses opinions, par quelque propos indiscret, par tous les crimes reprochés aux grands talents et aux honnêtes gens; toutefois, l'existence même de ces rumeurs, recueillies par l'histoire, semblerait prouver que sa conduite ne les rendait pas trop invraisemblables. Ce serait alors un exemple frappant de cette faiblesse de caràc-

^ Ce fat en Tan 41 ou 43«

' Dion, Bist. rom,, lx, ^« — Xipliiliil, tSLt, 10. — Coimnentatear de Juvèiial, Sat. v, r. 109 a Seneca,

' G*est ropinion de Juste Lipse. — Il faut remarquer ici f|ue les détails que Sénèque nous donne sur les mœurs de sa fumitle ne s'aecordent pas avec une telle licence.

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tère qui a donné de si nombreux démentis à ses doctri-» nés et a fait mettre en doute la sincérilé de son enthour sîasme pour des vertus qu il célébrait sans les pratiquer. La Consolation adressée à Polybe nous apprend que le crime de Sénèque, vrai ou supposé, fut déféré au sénat, et que Texil, ordonné par Tempereur, était un adoucissement de la peine infligée y / les séaSiteurs ^ Après tout, pour un homme de cet âge, de ce mérite^ de oette renommée, et dans un siècle aussi agité, la per-* sécution était un double bienfait de la fortune. Rien ne sert le talent et l'ambition comme une éclatante disgrâce ; c'est la plus noble, la plus utile, et souvent la plus courte des candidatures. S'il fiU demeuré à Rome dans l'une de ces situations vulgaires que crée une vie doupe et paisible, peut-être eût-il été négligé par Agrippine ; le rocher de la Corse le désignait bien mieux au choix de rhabile impératrice qui remplaçait une rivale impopulaire. Mais ce qui mérite surtout d'être apprécié, c'est l'effet de la souffrance sur son âme, et te progrès de son esprit durant huit années de solitude. Reloué dans une tle sauvage et inhabitée ^, loin du tumulte de la société et des distractions de la gloire, l'étude, la lecture, la mé^ ditation, étaient Tunique remède, le seul {Saisir que comportât son malheur. Peut-on douter qu'un tel es^ prit, constamment replié sur lui-même , enfoncé dans la recherche des vérités physiques et morales, affranchi de la gène des passions et des liens terrestres, n'ait gagné en étendue, en force, en richesse ? Que de travaux ébauchés, que de pt*ojets conçus pendant l'exil ! Que de réflexions, d'une triste vérité, lui furent alors suggérées! Quel complément aux leçons de la philosophie^

' Ch. XXXII.' ' Ad Helviam 6.

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quelles preuves frappantes de ses maximes, quelle oc^ casion de les appliquer ! Nous n'allons pas jusqu'à dire que son caractère se soit élevé et affermi dans ces épreuves, mais certainement elles profitèrent à son esprit. Sénèque n'est pas sorti de cette école philosophe accompli et le cœur muni de vertus effectives ^; les raisons qu'il allègue, pour prou ver à sa mère le mépris qu'il fait des biens qu'il a perdus et sa tranquille insouciance au sein de l'infortune^, sont trop longues, trop subtiles, trop emphatiques, et montrent qu'il cherche à s'éblouir luimême ; cependant, sous cette déclamation diffuse respire un sentiment vrai, car Sénèque a la sincérité de l'impression du moment ; on reconnaît, à la peinture du bonheur qu'il éprouve et des soins qui l'occupent , l'effet d'une vie solitaire et contemplative sur cette ardente imagination qu'elle surexcite et dispose à la rêverie et à l'exaltation. Cette tendance, qui lui était naturelle, ne disparut point dans les années prospères] qui suivirent ; car il n'y a que les petites âmes qui perdent le profit et le souvenir de l'adversité ; d'ailleurs, sous le règne de Néron, on ne pouvait jamais se flatter d'en avoir fini avec les disgrâces. Mais après ces démonstrations d'une vertu qui se vante et s'encourage, reparaît l'ordinaire inconséquence de Sénèque qui lui inspire, non une mauvaise action, mais un écrit indigne d'un philosophe. Capable de transports généreux plutôt que d'une longue patience, il ne put résister à la durée des maux qu'il se flattait d'avoir vaincus d'abord, et il écrivit à un affranchi de Claude pour solliciter son intercession, et essayer de flé-

* o Quid ergo? Sapientem me esse dico? minime... Nunc, qaod satis est ad omnes miserias leniendas, sapientibus viris me dedi, et nondum in auxilium mei validas, in aliéna castra confugi. » (Ad Helviam, 5.)

' Ad Helviam, ch. x; xi, etc.

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chir la colère impériale. On a blâmé sévèrement cette supplique ; cependant si la flatterie y est immodérée, elle n' est j amais ba sse . L'affranchi Polybe était un amateur de belles-lettres et un éditeur soigneux d'Homère et de Virgile ' ; ce qui prouve en faveur de son caractère, c'est qu'il osa rester Tami ou le protecteur d'un exilé, et entretenir avec lui des relations que des goûts communs avaient sans doute formées. Quant à l'éloge de Claude, qui est fort brillant, et se ressent des études astronomiques de Tauleur ^, l'exagération n'en est pas aussi révoltante qu'elle le paraît d'abord ; ce prince ridicule était assez humain, et après Caligula il valait par le contraste. Ce n'était pas lui d'ailleurs, mais Messaline qui persécutait Sénèque. Sans doute un vrai philosophe eût supporté l'exil sans se plaindre et sans recourir à la flatterie ; c'est en cela que consiste la faute ou la défaillance de Sénèque ; mais il faut reconnaître que jamais il ne s'est donné pour un vrai philosophe ^.

Afomentanément, ces avances furent en pure perte. Il fallut une révolution de palais pour mettre fin à son exil ; et par un brusque changement qu'il n'avait pu espérer, mais qu'il accepta, la faveur d'Agrippine, l'arrachant à sa solitude, à ses chagrins, à ses méditations, le transporta au sein des splendeurs, des intrigues et des crimes de la cour *. La confiance dont il fut alors investi peut être considérée comme une preuve suffisante de l'injustice du châtiment qui l'avait frappé ; car, malgré les idées tolérantes de l'antiquité en matière de mo-

* Ad Polyb., 25, 26.

' Sidas hoc quod precîpitato in profùndum ac demerso in tenebras orbi refulsit, semper luceat (32). — Sur les études astronomiques de Sénèque pendant son exil, voyez la Consolation à Helvia,ch.9.

^ Ad Helviam 5.

* Tacite, Ann., xn , 8. C éuil en 40. Sénèque avait environ 45 ans.

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raie, il n'y a pas d'apparence qu'Agrippine eût confié son fils à un précepteur convainca d'adultère ; en tout cas, c'est un témoignage éclatant de la réputation dont il jouissait à Rome, malgré huit ans d'absence, et peutêtre à cause de cette absence. La faveur des princes ne va chercher les hommes de condition médiocre que lorsque ces choix sont pour eux-mêmes un titre à Testime publique; en prenant ce candidat de Topinion, Agrippine conciliait à son autorité récente la partie éclairée de la société romaine, le monde des rhéteurs, des philosophes et de leurs partisans, la jeunesse surtout qui voit de bon oeil les préférences accordées au talent sur la naissance. Il résulte encore de là que les classes intelligentes, les gens d'esprit, étaient de quelque poids dans les déterminations du pouvoir. Les offres ou les volontés de la nouvelle impératrice furent connues de Sénèque au moment où, revenu de l'exil, il faisiait voile pour Athènes *; un philosophe eût résisté, car il était manifeste que la philosophie n'avait aucun rang à tenir entre une femme ambitieuse, des affranchis scélérats et un vieillard imbécile ; mais en s'adressant à Sénèque, la mère de Néron savait bien qu'elle n'avait pas affaire à un Gaton ou à un Thraséas, mais à un esprit souple, délié, fertile en ressources, capable de seconder et de ^diriger ses menées, et l'événement n'a pas donné tort à «a pénétration '. Il est superflu d'examiner en détail la conduite de Sénèque, volontairement précipité dans la grafndeur ; bornons-nous à dire qu'on ne peut ni Texcuser ni le blâmer entièrement. Il parut à la cour tel qu'il s'était toujours montré , c'est-à-dire, doué d'une honnêteté naturelle qui fléchissait sous la pression des

* Commentateur de Jayénal, Sat. t, y. 109.

2 Tatlle, Ann., xn, 8.

INDUCTIONS HISTORIQUES. 4p7

circonstances, et se laissait entraîner jusqu'à tolérer le criaie, peut-être même à le conseiller ou à le commettre ^ , certainement à le justifier, au moins du bout des lèvres. 11 aima le pouvoir, assez pour le retenir au préjudice de son honneur, mais il chercha à l'exercer noblement et dans l'intérêt du prince et de l'État ^- Il accueillit l'opulence, mais en repoussa les vices ^, et fit asseoir la frugalitéà ces tables de cèdre, dontchacune valait un million de sesterces^. S'il ne quitta pas spontanément l'empereur et la cour, il mit de la dignité dans sa retraite ^ ; et après une longue possession des honneurs il se retrouva , au déclin de l'âge, avec les goûts élevés et austères de sa jeunesse *. S'il eut pendant sa vie des accusateurs, et des détracteurs dans la postérité, les plus vertueux de ses contemporains et les historiens les plus véridiques lui ont rendu justice ^.

Que devint dans le maniement des affaires, et avi milieu des soucis attachés à un si haut rang, cet esprit qui pendant huit années de solitude s'était nourri silencieusement de spéculations philo3ophiques, et n'avait connu d'autre commerce que celui des écrivains dont il méditait les ouvrages, d'autre spectacle que la vue du ciel et de la mer dont il étudiait les phénomènes majes-

* Tacite, Ann,, xiv, 11.

' Tacite, Ann,, xni, 2. •— Dion, 1. LXl, ch. i.

s Eiittres 5, 18, 90. — De beata viia, 21 , !^. ^ Ses eovIeuK lui .reprochaient d*avoir amassé en 4 ans ter milHes ^estertium Cinn. , xiu, 42) .

* Il en avait 500 (J. Lipse).

* Ann., xiT, 53, 54. — Sénéque n*usa jamais d'adulation envers Fempereur (De clem. U. — Tac, Ann,, xv).

" Ann., XV, 45.

' Tacite est en général favorable à Sénéque. — Sénéqae ent pour ami Thraséas. — Voyez le vers de Juvénal :

Quit lam Perdiltu ul Senecam dubUet prwferre Neroni ?

i68 INDUCTIONS HISTORIQUES.

tueux * ? Tant que dura la première ivresse qui suit l'avènement aux honneurs; tant qu'il entretint l'espoir de vaincre le mal par Tascendant du bien, il est à penser que le philosophe-ministre abandonna la théorie pour la pratique, et crut servir le genre humain en appliquant tous ses soins à diriger le bras qui couvrait l'univers de légions et de proconsuls. Mais lorsque ses illusions tombèrent, et qu'il put voir à nu la corruption du siècle et l'irrémédiable perversité de son élève ; lorsqu'il s'aperçut que pour prix de ses efforts vertueux comme de ses coupables condescendances, il allait perdre le pouvoir et peut-être la vie, son âme blessée se réfugia de nouveau au sein de l'étude, et y rapporta, de cette longue et malheureuse expérience, une impression de tristesse qui est particulièrement sensible dans ses derniers écrits.

Outre l'action des circonstances extérieures , nous devons signaler une cause inhérente à sa constitution physique, qui ne fut pas sans influence sur Tétat de son esprit et 3ur le travail de sa pensée. Sénèque était né débile et maladif. Dès son enfance, de cruelles infirmités l'avaient mis en périP, et toute sa vie il resta sujet aux asthmes, à la fièvre, aux tremblements nerveux, aux évanouissements^. Quand un corps languissant se trouve uni à une âme ardente, il lui communique quelque chose de sa délicatesse et de sa langueur ; de là résulte une tendance à la mélancolie, à l'exaltation, à toutes les vivacités de la faiblesse. Par un autre effet de cette union inégale, la vigueur de l'être se con-

* Ad Helviam 9.

^ « Per longum tempus sger. » (Â Helvia 17.)

* Ep. 54, 78. — Tacite, Ann,, xv, 45, 63. — Sénèque avoue que, sans le respect qu'il portait à son père, il aurait cédé aux idées de suicide qui parfois l'obsédaient (Ep. 77 et 78).

INDUCTIONS HISTORIQUES. . i69

centre dans la partie saine et agissante ; l'intelligence devient le siège unique de la vie ; le reste n'est plus qu'une enveloppe incommode et méprisée dont on aspire à se détacher et qu'on abandonne à la douleur. La sobriété dont Sénèque s'était fait une loi, lui était prescrite par le soin de sa santé autant que par la philosophie : or, un régime frugal, la pratique fréquente de l'abstinence dégagent l'esprit des éléments matériels qui l'appesantissent; le corps ne lui fait plus sentir sa chaîne, il a plus d'élan et d'agilité, et plane d'un vol léger dans le monde supérieur des idées * . Aussi le jeûne est-il la condition essentielle d'une vie mystique et contemplative.

Par conséquent, si l'on veut se faire une idée juste du talent de Sénèque et apprécier comme il convient certains caractères de ses écrits , 'il faut tenir compte de toutes les causes qui ont influé sur ses dispositions morales et intellectuelles, et recueillir les indicar tions fournies par les particularités importantes de son existence. En résumant les remarques qui précèdent, sous quels traits nous représenterons-nous ce philosophe? Nous verrons en lui une intelligence active et féconde, naturellement portée vers ce qui est élevé et généreux, avide de savoir et de renommée, qui répand son ardeur sur tous les genres d'étude, mais malgré ses prétentions à l'universaUté conserve une préférence marquée pour la plus haute des sciences, pour la philosophie; nous y verrons encore une âme passionnée et prompte à l'enthousiasme, dont la sensibilité délicate a reçu les impressions successives des ennuis de l'exil, des déceptions éprouvées à la cour, et des souffrances sans cesse renaissances d'un corps maladif.

* » Agitatiorem mihi animuin esse credebam ; nec tibi hodie affirma- ▼erim an fUerit. » (Ep. 109.)

i70 INDUCTIONS HISTORIQUES.

Aprq3 cet examen général des principaux événemenls de la vie de Sénèque, entrons dans quelques détails sur les circonstances qui ont pu faciliter ses rapports supposés avec les premiers chrétiens.

L'Eglise romaine fut fondée en 44, et saint Paul vint à Rome en 61 . Or, à la première date, Sénèque était en exil, et pour ce temps du moins il n'y a pas lieu d'imaginer quelque liaison entre lui et les apôtres. L^ époque qui suivit son retour et son élévation, est-elle plus favorable ? Qu'on lise Tacite, et l'on bous dira si Sénèque .placé entre Néron , Agrippine , Pallas, Tigellin et Poppée, occupé à défendre le fils contre les soupçons et les fureurs de la mère, la mère contre le poison et le poignard du fils, forcé de combattre à la fois les instincts bas et sanguinaires de son redoutable élève, les suggestions des courtisans, et les calomnies de ses ennemis personnels, usant toutes les ressources de son habileté et de son crédit à affermir, à faire prévaloir la ligue du bien public formée entre lui et Burrhus, au milieu de ces soucis et de ces alarmes avait assez de loisir et de liberté d'esprit pour aller étudier dans les faubourgs une religion nouvelle qui, à ses yeux, et au jugement des Romains, n'était autre chose qu'une superstition barbare, importée de Palestine? Oii placer l'époque de ces prétendues relations ? Est-ce en 60 et 61 , lorsqu'il justifie le meurtre d' Agrippine? ou en 62, lorsqu'il résiste à peine aux assauts de la calomnie et tremble pour son crédit ébranlé? Quels intermédiaires ont pu ménager ce rapprochement? Avait-il quelques esclaves juifs ou chrétiens, et serait-ce par eux qu'il eût été conduit à la synagogue ou à l'Eglise? Ce philosophe traitait humainement ses esclaves^; quelques-uns étaient

* Ep. 47.

admis dans sa familiarité ; mais il n^en faisait pas ses conseillers en matière de religion et de philosophie. En supposant, ce qui est inadmissible, que la rumeur publique au sujet des chrétiens eût éveillé sa curiosité, simple particulier il eûl pu facilement la satisfaire, et s'informer à loisir de leur culte et de leurs doctrines : attaché à la cour et au service du prince, les embarras qui l'assiégeaient lui en étaient et le désir et le pouvoir. Il est vrai qu'il les a peut-être connus par les rapports adressés au gouvernement, dont Tattention commençait à se porter sur leurs progrès ; mais alors le préjugé d'Etat redoubla en lui le préjugé philosophique : siégeant dans les conseils de César il dut penser des chrétiens comme César lui-même.

Ces raisons, nous dira-t-on, auraient quelque force, s'il s'agissait d'un homme que ses études et ses relations antérieures n'eussent pas préparé à recevoir les enseignements apostoliques ; mais la lecture de l'Ancien Testament, la connaissance approfondie du culte juif avait d'avance initié Sénèque aux doctrines du christianisme * . — Comme on l'a vu , ce n'est pas à l'époque de son voyage en Egypte qu'il faut rapporter cette initiation ; de retour parmi les siens, il se vit en butte à la persécution de Caligula et à celle de Mesaaline. Cependant, on peut supposer qu'il se trouvait à Rome, lorsque Philon y vint en ambassade. Mais le dessein de Philon était d'intercéder en faveur de ses coreligionnaires, et non de faire des prosélytes ; dès qu'il avait rempli sa mission et essuyé les brusques emportements de Caligula, il se retirait, ainsi qu'il le dit luimême, dans le quartier juif*. A en croire Eusèbe, ses

^ Celle thèse est soutenue par M. de Maistre, ix' entretien. ' De leg. ad Caium.

ouvrages furent placés dans les bibliothèques publiques, par ordre du sénat, sous le règne de Claude*. Outre que ce témoignage est suspect, en admettant qu'il fût vrai, la philosophie juive n'avait aucun attrait pour un Romain élève des Grecs; la preuve, c'est que nul auteur païen ne fait mention de ces ouvrages ; de sorte qu'ils furent à Rome comme s'ils n'y étaient pas. D'ailleurs, si Sénèque avait fréquenté Josèphe ou Philon, ces hommes de bonne compagnie^ comme les appelle M. de Maistre, s'il avait lu les écrits de ce dernier, pourquoi n'en faire aucune mention^ pourquoi n'en rien citer? Ne pouvait-il pas, s'il les admirait, en parler comme d'écrits éminents, quoique entachés de judaïsme, et dignes d'appartenir à la Grèce *? Et si le préjugé romain était assez puissant pour condamner au silence son admiration, ne suffisait-il pas pour le détourner de cette lecture et de cette compagnie? Il est encore moins raisonnable de supposer que la version des Septante, inconnue à Rome, si ce n'est des Juifs ^, ait attiré sa curiosité. Dans notre ardeur de prosélytisme, nous prétons aux anciens nos propres sentiments à l'égard des livres saints ; nous oublions que ce respect, cette admiration sont l'effet de convictions religieuses depuis longtemps établies, et d'un commerce journalier avec les beautés sublimes qu'ils renferment. Pour des pro-

* L. U, cb. xTii.

' Voici les termes de M. de Maistre : « Ne pourrait-on pas alors comme à présent admirer les écrits en méprisant les personnes? An moyen de la Yersion des Septante, Sénéque pouvait lire la Bible aussi commodément que nous... Pbilon et Josépbe étaient bien apparemment des bommes de

bonne compagnie, et l'on pourrait sans doute s'instruire avec eux »

IX* Entr.

* Du temps de Ju vénal, les Romains ne les connaissaient même pas :

Tradidit areawi fuodeuiiftte Tolumine Moies.

fanes, ces livres étaient inintelligibles, ou bizarres, ou grossiers. Saint Augustin et saint Jérôme, élevés par des mères chrétiennes et des maîtres croyants, avouent que la simplicité des Ecritures a plus d'une fois rebuté leur fausse délicatesse, et qu'il leur arrivait de préférer à ce divin langage , un peu voilé par les traductions étrangères, les compositions élégantes du génie humain. Par quelle étrange hypothèse imagine-t-on que Sénèque, l'écrivain en vogue, soit allé chercher des inspirations dans des livres orientaux, traduits en mauvais grec, dont les idées, la méthode, la diction ressemblent si peu aux brillants et réguliers modèles des siècles classiques? Ajoutez à cela le style barbare des conamentaires rabbiniques, et le caractère étrange de l'enseignement de la synagogue, qui entouraient d'une enveloppe presque impénétrable aux gentils ce mystérieux dépôt.

Pour achever de dissiper toute lueur trompeuse, disons encore qu'au temps de Sénèque il y eut constamment à Rome des rois juifs, principalement des Agrippas, dont l'un fut en faveur auprès de la mère de Néron * . Mais ces princes se montraient plus jaloux du succès de leurs vues ambitieuses que des progrès de leur religion, qu'ils persécutaient en Judée, et plus empressés d'adopter par flatterie les mœurs romaines que de répandre autour d'eux les idées juives. Les seules traces de leur passage à Rome furent quelques bruits populaires sur leurs domaines de palmiers, et sur les désordres de leur famille ^. Si cependant on insiste, et si l'on veut qu'ils aient eu à cœur de convertir les Romains à leurs croyances, pourquoi ne pas prétendre que les Césars et

' Joséphe, Ant,, xx» 5.

' Joséphe, ibid, ^- Horace. — Juvénal.

i74 INDUCTIONS HISTORIQUES.

leurs courtisans, depuis Auguste, Mécène et Horace, furent tous affiliés secrètement au judaïsme? Pourquoi ne pas imiter îe zèle imaginatirde ces rabbins qui transforment Néron en un prosélyte de justice, apparemment parce que sa maîtresse aimait les Juifs ' ?

L'argument des prédispositions antérieures de Sénèque est donc nul. On en tire un autre de son ascétisme, de ses fréquentes abstinences, de l'usage où il était d'examiner chaque jour sa conscience; mais toutes ces pratiques appartiennent à la philosophie de Pythagore ou de Zenon. Gardons-nous aussi de voir dans l'amitié qu'il professe pour le cynique Démétrius une image de son amitié pour saint Paul. Il lui arrivait souvent, dit-il, de quitter le monde brillant des courtisans, pour rechercher la société de ce vieillard demi-nu ; il l'attachait à sa personne, le conduisait en public, et dans ses jardins * : rien dans ces habitudes qui ne soit conforme aux mœurs de l'antiquité. Démétrius avait encore pour amis le sénateur Thraséa s et d'autres Romains illustres '; des stoïciens aussi austères que ce cynique et d'un extérieur aussi peu recherché vivaient familièrement dans les palais des grands, et il est superflu de remonter jusqu'à l'exemple d'Alexandre visitant Diogène. Sénèque rapporte encore que sur la fin de sa vie il allait s'asseoir à l'école d'un philosophe * ; cela ne prouve pas qu'il soit allé aussi naturellement écouter la prédication chrétienne dans un cœnaculum ou l'enseignement des rabbins à la proseucha. Enfin, pour expliquer le silence qu'il garde au suJQt des chrétiens, et qui prouve simplement qu'il ne lesconnais-

< M. Biel, p. 276.

* Ep. LXII.

' Tacite^ Ànn.y xvi, 54.

' Ep. i-xxvi.

INDUCTIO^^S HISTORIQUES. 475

sait pas ou qu'il n'entrait pas dans son sujet d'en parler, on lui a prêté un sentiment hypocrite et timoré, un raffinement de prudence religieuse, qui rabaisserait son

caractère et ne ferait pas d'honneur à sa conversion. Ceax qui ont imaginé le respect humain de Sénèque supposent que, néophyte douteux, il tremblait d'être découvert, évitait de justifier des innocents calomniés, avec qui il communiquait en secret, et taisait leur nom, leur foi, leurs vertus dans ses discours et ses écrits. Sont-ce là les effets que produisait dans les cœurs Tardente parole de saint Paul ? Où sont ces transports qui conduisaient les premiers chrétiens aux supplices? Estce avec de pareils disciples, avec des tièdes, des incertains et des lâches que les apôtres ont fondé VEglise de Jésus-Christ ? Pourquoi Sénèque eôt-il été moins convaincu et moins courageux que les âmes simples qui croyaient et mouraient pour leurs croyances? Serait-ce à cause des lumières de sa raison et de son attachement à la philosophie? Mais alors pourquoi supposer, comme le fondement de ces relations imaginaires, que c'est cette même raison, éclairée par la philosophie, qui l'a préparé à comprendre l*Evangile et l'a amené aux pieds de saint Paul?

Sénèque finit, comme les hommes d'élite de ce temps, dans une résignation pleine de tristesse, sans braver le péril et sans le fuir. Retiré, avec sa femme et quelques amis, au fond de ses maisons de campagne, cultivant ses jardins, et soutenant par une nourriture frugale son existence défaillante S il reçut Tordre de mourir et l'exécuta avec une dignité calme, sans faste d'héroïsme, en s'entourant jusqu'à l'heure suprême des consolations

* Tacite, Ann,, xv, 60 el fieq. ~ Séttéq., Ep. 104. — Q. n., m, 7.

et des secours de la philosophie^ . Ainsi moururent Cremutius Cordus , Thraséas , Soranus et tant d'autres : c'était la mort naturelle des sages. Nous n'avons pas à discuter avec ceux qui prétendent que ses derniers instants furent ceux d'un chrétien : cela n'est pas soutenable ^. Comment Néron et les ennemis du philosophe n'eussent-ils pas divulgué ce secret? Et ce dernier discours, qui fut répandu à Rome après sa mort et que Tacite avait entre les mains, exprimait-il des sentiments chrétiens ?

Lorsque Sénèque mourut, Tincendie de Rome avait été le prétexte d'une persécution contre les chrétiens ^. Ces cruautés, qui pour la première fois ensanglantaient l'Eglise, prouvent que le nombre des fidèles les faisait remarquer de l'autorité, et les raisons qui, suivant l'historien, déterminaient l'empereur à sévir, indiquent quelle était l'opinion des Romains sur le christianisme. Absent de Rome depuis l'an 63, saint Paul y revint pour mourir en 68. Peut-être le bruit de la persécution l'avait-il attiré ; peut-être fut-il dénoncé et arrêté comme chrétien dans quelque ville de Grèce ou d'Orient * ; car les gouverneurs avaient sans doute reçu des ordres sévères contre la secte nouvelle. Selon saint Chrysostome, il revint librement à Rome, y convertit l'échanson et la concubine de Néron, y confondit Simon le magicien, de concert avec saint Pierre, et par ces faits éclatants attira sur sa tête la colère impériale ^. Toutes ces suppo-

* C'était en 65. Sénéque, selon J. Lipse, avait 63 ou 64 ans. Néron un an auparavant lui disait : « Verum et tibi valida œtas, etc. »

* Sicco Polentone, Vita Senecœ,

^ L^incendie eut lieu en juillet 64.

* MM. Connybear et Howson, t. II, ch. xxvii.

^ Voyez Tillemont, Mém., art. 47. — Don Caimet, Diss. sur Simon.

Inductions fflSTORiQùÈs- 177

Imitions sont vraisemblables; car il est clair que la prédication évangélique était devenue pleine de périls, dans tout Tempire, et principalement à Rome. Saint Paul mourut en juin 68, trois ans après Sénèque, et quel-^ ques semaines avant Néron.

CONCLUSIONS m LA DEUXIÈME PARTIE.

L^ensemble de ces faits a prouvé :

1 "^ Que Sénèque n'a jamais connu ni les livres des Juifs, ni la philosophie juive d'Alexandrie, ni Philon et ses écrits;

2" Qu'il n'a entretenu aucune relation avec les chrétiens ni avec saint Paul ; que cet apôtre et TEglise chrétienne ont été ignorés de lui, ou du moins qu'il n'a pas distingué leurs doctrines des religions étrangères ;

3^ Que depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, tout dans sa conduite et ses habitudes annonce un philosophe, disciple des Grecs, particulièrement dé Zenon et de Pythagore, sans qu'on puisse découvrir aucune trace d'un changement survenu dans ses opinions par rinfluence de doctrines religieuses.

TROISIÈME t^ARTIE.

DES ÉGÀlTà DE SlÊNÊQtJE ET DES ÉPITRES DE SAINT PAUL. SÉMÈQUE A-T-IL LU ET IMITÉ LES LIVRES SAiNtâ.

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