CHAPITRE PREMIER
chronologie comparée des écrits de Sénèque et des livres saints.
Quelle que soit la force des preuves que nous avons rassemblées pour convaincre de fausseté la tradition qui suppose des rapports personnels entre l'Apôtre et le philosot)he, cette dénàonstration ne sera décisive et complète que lorsque nous aurons expliqué l'origine des ressemblances signalées par la critique entre les Epitres de saint Paul et certains passages des écrits de Sénèque. Nous admettons^ pôurrait-on nous dire, que le rapprochement hypothétique de deux hommes si éloignés par leut* rang et par leurs doctrines soit invraisemblable, contraire à l'histoire et au bon sens : mais alôrs^ que signifiékit ces analogies de pensées et d'expresbions qu'offrent leurs écrits? D'où vient cet accord de sentiments qui se révèle par des marques si frappantes? Plus l'injustice des préjugés païens et l'obscurité de la primitive Eglise établissaient entre ces deux esprits une séparation profonde, plus ces rencontres nom* breuses sont diflBiciles à comprendre. Peut-être Sénèque, sans être lié avec saint Paul , a-t-il pris connaissance des livres saints, qui ftirent composés de son temps. — Dépouillée, comme on l'a vu, du faux éclat des illusions historiques dont elle s^entourait^ la tradition, sous cette
forme nouvelle, qui est la plus spécieuse, conserve une apparence dont nous allons examiner la solidité.
Un ouvrage ne peut servir de modèle à un autre ouvrage que s'il lui est antérieur. La question qui se présente d'abord est donc une question de chronologie. Elle serait facilement éclaircie, si Ton savait avec certitude répoque précise ou furent publiés les livres sacrés et les écrits de Sénèque; mais là-dessus les calculs des critiques varient de quelques années, et ici les années importent. L'inconvénient est que les défenseurs comme les adversaires de la tradition peuvent être tentés, dans cette incertitude, de faire mouvoir, chacun à son gré et suivant son intérêt, des dates flottantes ; car l'esprit de dispute, qui résiste même à l'évidence et aux preuves palpables, n'a garde de peser scrupuleusement les probabilités et d'apprécier les degrés de vraisemblance. Pour éviter cette méthode chicanière qui est la ressource des mauvaises causes, nous nous abstiendrons d'innover en matière si délicate, et nous nous attacherons aux résultats obtenus par les chronologistes les plus compétents et les plus désintéressés. L'arithmétique la plus digne de confiance est celle où la passion n'entre point.
A quelle époque furent publiés les Evangiles? On s'accorde à donner la priorité à l'Evangile selon saint Matthieu, composé, suivant Eusèbe, en Palestine avant la dispersion des apôtres qui eut lieu vers Tan 44 ^ A la vérité, cette date est contredite par un texte de saint
^ Hist. ecclés., m, 24. — M. Glaire, t. ▼. — Plusieurs critiques, en France et en Allemagne, aUribuent aux Evangiles une origine moins ancienne. Selon eui, les livres saints sont de la fin du i*"^ siècle, ou du II* siècle même. Au lieu d'entrer dans ces discussions épineuses, nous avons mieux aimé suivre Topinion ancienne et accréditée, quoique moins favorable à notre thèse.
Irénée qui recule la publication de cet Evangile jusqu'au temps où saint Pierre et saint Paul prêchaient à Rome, c'est-à-dire jusqu'en 61 et au delà, puisque ces deux apôtres ne s'y rencontrèrent pas avant l'année 67*. Saint Irénée, plus rapproché qu'Eusèbe des temps apostoliques, a peut-être plus d'autorité que cet historien souvent inexact. Toutefois^^^nous nous rangerons à l'opinion d'Eusèbe, qui a prévalu *. Le symbole des apôtres, qui a dû précéder la dispersion, appartient à la même époque.
Pour l'Evangile de saint Marc, on n'est sûr ni du temps ni du lieu®. Suivant saint Irénée, il parut après la mort de saint Pierre et de saint Paul ; suivant saint Chrysostome, il fut composé en Egypte, et ces deux opinions sont assez d'accord*. Eusèbe cependant le rattache aussi à la date dé 44 ^. Ellies Dupin, pour concilier ces divers témoignages, dit : « Il semble qu'on pourrait accorder cette contradiction en disant que saint Marc fit son Evangile à Rome peu de temps avant la mort de saint Pierre, que cet apôtre l'approuva, et qu'après sa mort, étant sorti de Rome, il le porta et te publia en Egypte. De cette sorte on accorde tous les auteurs*. »
L'Evangile selon saint Luc est de l'an 63. Sur le lieu où il fut écrit il y a neuf opinions différentes ^. Les Actes des apôtres furent composés vers la même époque, soit
^ Adv. Hœres.j m» 1.
* M. Glaire, t. V.
» M. Glaire, t. V.
* s. Chrys., Hom. I in Matth.
* Hist. ecclés», vi, 11.
* Dise, prélim, sur la Bible, 1. 11^ ch. n, 2 iv. ' M. Glaire, t. V.
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à Rome, soit à Alexandrie ^ P'un avis un^tnime^ les historiens, les Pères et les critiques reculent jusqu'en l'année 99 la composition de l'Evangile selon saint Jean ^ On ne sait rien de précis touchant le lieu et l'époque où furent écrites les Epîtres de cet apôtre et celles de saint Pierre .
Voici maintenant les dates à peu près constatées des Epîtres de saint Paul . Les deux Epttres s^dressées aux Thessaloniciens , et écrites à Gorinthe, sont de Tannée 52 ; l'Epître auxGalates, envoyée d'Ephèse, est de 57 oq de 58. Du même lieu et à la même époque T Apôtre écrivit deux fois aux Corinthiens. C^est entre 52 et 60 que TEpitre ^ux Romains fut composée. A Rome, de 61 à 63, saint Paul prisonnier fut en correspondance avec les Philippiens, les Ephésiens, les Colossiens, les Hé<^ breux, et avec Philémon. Les deux Epîtres à Timothée, etTËpitreà Tite oontienoent des faits qui paraissent s'être passés dans l'intervalle des deip: emprisonnepients de saint Paul à Rome, c'est-à-dii:eentre63çt68^.
Pa3son;s aux écrits de Sénèque. Le De ira.j qui paraît te plu^ ancien 4^ ses traités^^ fut ss^ns éwli^ pu];)lîé ^\i commencemeQt du règne de Claude^ K^^sq^e Sénèqvie, chassé du barreau par la crainte de GaliguJia, revii^t à la pljiilosophie*. C'était un^e sorte de i;epré8ailles. exercé€i9 contre un tyr^^ touJQurs fi^riçux. La Çonsolajtipn 4 Marcia est d'une datç assez s^iicienne^ car elle est adressée à une dame qui avait été en faveur auprès de l'impératrice Livie*^. Certains critiques font remonter
» M. Glaire, t. V.
» Id., ibid.
' M. Glaire» t. ti, art. 2. — Don Calmet. — MM. CoQoybear et Hçw- «on, t. n.
* C'est l'opinion de tous les éditeurs, elle se fonde sur certains endroits de l'ouvrage, 1. 1» 16, I. III, 19.
* Àd Marciam, it.
cette publication jusqu'au règne, mèopie de Tibère. lyi^ ConsolcLtion à Hehia^ et la Consolation q, Pofybe, envoyées de l'exil, portent leur date avec elles. Les Questions naturelles^ ébauchéqs h, la mémç époquCi^ ne furent achevées que dans les dernières années de Tauteur. Le De clementia fut dédié à Néron, alors âgjé de dix-hyiit ans ^ . On conjecture que le De tranquilUtaie anind date des commencements de l'élévation de Se* nèque, parce qu'une phrase y semble faire allusion à ce soudain changement de sa fortune^. Un passage du De vUa beata répond aux reproches que l'opinion publiqiiifs faisait à Sénèque^ au sujet, de son excessive opulence; or, suivant Tacite, c'est à partir data qqatFième «pnée d}i rçgne de Nérçp que l'wvie ço^pffieflC5^ k ouvrir les yeux sur les millions du favori ^. Le De brei^itate vitcBy où il conseille à Paulinus de préférer aux soins vnlgajires des empWs {mt>Uç^ les loisir^ ^\ I9 ifluie indépendance du philosophe, est-il de la fin die sft vie et de répoque de sa disgrâce? Le De otio sapœntis an con" traire, où il fait l'éloge de la vie active, esl-ril 4^ l*époque d'ambition qui précède la jouissance des honneurs et l'exercice du pouvoir? Faut-il voir dans le De cons^ tantifL sapieniis et dans le De Picçyidentiçff vfk^ réponses aux attaques de la Fortune qui Te^il^iten Cqrp^, ou un pressentimeat de sa chute procl^aine? 11 est iinpos* sible de rien établir avec préci^iom ni cei*titude^ Ce qui parait plus sûr, c'est que le De beneficiis, et surtout les Lettres à Lucilius et les Questions naturelles^ occupèreotses derniers instants ^ En général, il y aime dou-
' De Clem,, i» 19.
* Ch. I : « Circumfudit me a longo fragalitiilw 4il« veiitantffll ; malto splendore circumsonuU. y»
* Ànn., XIII» 42.
* Schœll, Hist. de ta liU, romaine, t. II» p. 445. -> Rulikopr, (. 11^
m DES ÉCRITS DE SÉNËQUE.
biè raison d'attribuer la plupart de ses écrits au temps qui précéda son entrée aux affaires ; c'est qu'à la cour, ses jours s'écoulaient troublés et vides, dans des luttes continuelles et multiples ; c'est qu'enfin il n'avait pu acquérir que par de nombreux travaux cette réputation qui fit sa fortune.
Nous croyons utile de résumer dans le tableau suivant toutes ces dates comparées :
PREMIÈRE CATÉGORIE : Livrcs saiuts qui ont pu être imités par Sénèque :
ETangile selon saint Matthieu : de 41 à 44 ; régne de Glande, eiil
de Sénéque.
Symbole des Apôtres ; de 41 à 44.
Evangile selon saint Marc : en 44, on de 61 à 69* Evangile selon saint Luc : en 63; commencement de la disgrâce de
Sénéque. Actes des ApAtres : en 63.
L^s onze premières Epttres de saint Paul ^ de 5^ à 63; temps de la
faveur de Sénéque,
DEUXIÈME CATÉGORIE : Livrcs saints postérieurs aux écrits de Sénèque :
Dernières Épttres de saint Paul t de 64 à 68. Evangile selon saint Jean : en 09.
TROISIÈME CATÉGORIE : Livrcs saints dont la date est InC/ertaine ;
Epttres de saint Pierre, Epttres de saint Jean.
préf. p. 7 et 8, sur la lettre 91. — Quœst» nat, Preroit à tergo juventus. U UI, préf. — L. VI.
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