CHAPITRE V
Théologie chrétienne de Sénèque. — De U Foi et de l'Espérance^
Avant de commencer Texamen de ce qu'on appelle fort improprement la théologie de Sénèque, nous sommes arrêté par un scrupule. N'y a-t-il pas en effet quelque péril à suivre certaines opinions, même pour les combattre, aussi loin que les emporte leur témérité, et ne pourra-t-on pas nous reprocher d'accorder trop d'importance à des hypothèses dont la bizarrerie et la fausseté manifeste révoltent le plus simple bon sens et l'érudition la plus commune? Toute réfutation prend le caractère de la doctrine qu'elle détruit, et nous désirons conserver à l'étude de la question qui nous occupe le sérieux intérêt qu'elle mérite. Nous diviserons donc en deux parties l'ensemble des conjectures qui transforment Sénèque en un Père de l'Eglise; nous exposerons d'abord celles qu'il suffit d'énoncer, et qui se réfutent d'elles-mêmes, réservant la discussion pour les assertions plus raisonnables, où du moins l'erreur est colorée de quelque vraisemblance.
De la Foi et de V Espérance. — Sénèque, avonsnous vu*, dit que le premier hommage à rendre aux dieux c'est de croire qu'ils existent, et de leur accorder tous les attributs que comporte l'excellence de leur nature. Il ajoute que là se borne un culte bien entendu. « Primas estDeorum cultuSj Deos credere ; deinde reddere ilUs majestatem suam... quomodo sint DU colendi solet prœcipi. Accendere aliquem lucernas sabbatis prohibeamus , . . f^etemus salutationïbus ma-
' Voyez p. 320.
Uitinisjungi^ etforibus assidere templorum ; humana ambitio istis officiis capitur : Deum coUt qui novit * . » Sur ce fondement on déclare qu'il a connu le symbole, Credo in Deum,.. comme si la croyance en Dieu était chose nouvelle au temps de Sénèque, ou l'emploi du verbe credere^ pour signifier croire^ une invention grammaticale de notre philosophe. Il est donc admis qu'il connaissait la Foi^ la première des vertus théologales, puisqu'il croyait en Dieu ; mais ce n'est pas assez dire, car il connaissait VEspérance, et en voici la preuve sans réplique : il a employé les mots spes et sperare. En quel sens? En un sens chrétien et théologique? Non, au sens profane et vulgaire; mais qu'importe? Dans une Epître où il recommande à Lucilius de rechercher la solitude que l'homme vertueux seul, selon Cratès, peut supporter sans danger, il dit à son ami : « Vois ce que j'espère de toi, ou plutôt ce dont je suis certain, car espérer ne dit pas assez, l'espérance étant le nom d'un bien mal assuré ; je ne trouve personne à qui j'aime mieux te confier qu'à toi-même, f^ide itaque quid de te sperem, îmo quid spondeam mihi (spes enîmincerti boni nomen est) : nonUwenio cum quo te malim esse quant tecum ^. » N'est-ce pas là une preuve bien concluante que notre philosophe connaissait l'Espérance, puisqu'il se sert du mot espérer , et qu'il va jusqu'à dire que l'espérance est le nom d'un bien mal assuré? Et le moyen de conserver quelque doute lorsqu'on lit dans saint Paul : « Nous n'avons encore été sauvés qu'en espérance. Or l'espérance qui se voit n'est plus espérance ; car qui espère ce qu'il voit déjà ? Que si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec patience... Spe enim salnfacti
' Ep. xcv.
' Ep. X.
sumus. Spes autem quœ videtur^ non est spes : nam quod videtur quis^ quid sperat? Si autem quod non videmuSj speramus, per patientiam exspectamus * . » Entre les deux pensées nul rapport, puisque dans le premier cas il s'agit de l'estime et de la confiance que Luciliqs inspire à son ami, et dans le second, de Tespérance du salut et du bonheur éternel. La seule ressemblance qu*on y puisse signaler, c'est la présence du mot spes dans l'une et l'autre phrase. — Avionsnous raison d'hésiter ^vapt d'entreprendre cette discussion? Le savant Huet^ croyait cependant voir une définition collective des deux premières vertus théologales dans le passage suivant : « Duae res plurimum roboris » animo dant, Jides veri etjiducia; utramque admo- » nitio facit. Nam et creditur illi, et cum creditum est, » magnos animas spiritus concipit dicjiducia impletur; » ergo ddmonitio non est supervacua^ . » Or, quelle est la vraie pensée de Sénèque? C'est de prouver l'eflicacité des conseils et des avertissements. L'Epître entière est une réfutation du sentiment d'Ariston, stoïcien qui prétendait que les préceptes spéciaux et concernant chaque condition étaient superflus, et que les principes essentiels, les maximes générales suffisaient, Sénèque démontre, d'après Cléanthe, que le détail de la science des devoirs n'est pas inutile, et il recommande la fréquentation (Jles bonnes compagnies, le goût des conversations honnêtes, l'emploi de fréquents avertissements, enfin tout ce qu'il appelle la médecine de l'âme : a Si imponit pudorem n castigatio, cur admonitio non faciat?... Si impefio » proficitur, et admonitione : atqui proficitur imperio,
^ Ad Bpm. vm, 24.
^ QwBsL alnet, n , 5.
* Ep. xciv.
DES ËPITRES DE SAINT PAUL. 24i
» ergoet admonitioné... Si recta actio virtuti nec^- » saria est, rectas autem actiones admonitio démons- » trat; et admonitio necessaoAà est. Dâae res plarimum » roboris, etc.Qtramque od^momï/ofacit.., ergo ad- )} monitio non est supervacua. » Voilà ce que signifie simplenoient ce passage, si mystérieusement expliqué par Huet*.
Si Ton eût apporté à Tappui de l'orthodoxie de Sénéque d'autres preuves que des contre-sens et des nonsens (car quel nom donner à de telles interprétations?), nous aurions pu rechercher si dans l'antiquité ces deux belles vertus de Pinteliigence et du cœur, que le chris^ tianisme a divinisées, n'ont pas été entrevues par quelque génie privilégié. A ce propos, nous aurions cité saint Clément d'Alexandrie, qui croyait retrouver dans les philosophes spirituaUstes ces deux mots avec le sens particulier que leur donne la théologie : « Je ne saurais, dit-il, trop louer le poëte d'Agrigente qui célèbre ainsi la Foi dans les vers suivants : « Mes bien-aimés, je sais que la vérité réside au fond de mes discours ; mais Tacquiescement à la vérité est chose pénible et laborieuse; les élans de la foi ne pénètrent que difficilement dans le
cœur de l'homme Les écrivains delà Grèce nous
ont fourni des témoignages assez nombreux à l'appui de la Foi. Prendre à tâche de rassembler la multitude des passages où ils ont parlé de V Espérance et de la Charité^ ce serait nous jeter dans des commentaires sans
* On peut comparer aax expressions de SéDèqne cette phrase de Cicéron, où il est aussi qaesUon de la foi, et dans an sens aussi peu clirétien : « Et si fidentia, id est firma animi confisio, scientia qusdam est et opinio gravis, non temere assentiens ; diffldentia qooqae est metns exspectati et impendentis mali.Etsi spes est exspectatio boni, mali exspectationem esse necesse est metum. » (Tusc, iv, 37.) — Les deux auteurs profanes définissent simplement l'acte intellectuel qui consiste à croire, à espérer, à se défier et à craindre.
242 DES ECRITS DE SËNfiQUE.
fin ^ » On eût pu encore invoquer le témoignage de ces vers recueillis par Stobée : L'Espérance est la seule divinité qui secoure ici-bas les mortels'. — Rien n'est audessus de l'espérance : il faut tout espérer ^. — Si vous n'espérez pas ce qui dépasse l'espérance, vous ne trouverez pas ce qui échappe à vos recherches *. — Il est des signes évidents qui nous font saisir ce que nous ne pouvons apercevoir*^. — L'esprit voit clairement ce qui n'est pas sous nos yeux®, » — La Foi et l'Espérance ne semblenir-elles pas désignées dans ces vers? Nous ne savons s'il est vrai qu'Empédocle ait dit : ce On ne peut apercevoir Dieu avec les yeux, ni le saisir par la main ; la foi est comme le grand chemin par lequel il descend dans le cœur des hommes^. » Selon nous, toutes ces ressemblances sont plutôt extérieures que réelles, et nous pensons que le Juif Philon, le premier parmi les philosophes, a employé ces mots avec une signification à peu près chrétienne. Son mysticisme reliligieux s'exprime ainsi • tk ouv i< X(JX\a wpoç tov eéov ; eùcuêew ^Tf-irou xai m<mç. « Quelle est donc cette attache invincible qui nous unit à Dieu? la piété et la foi®. » Cependant on ne peut pas nier que Platon n'ait souvent et fortement exprimé la confiance de l'âme en la justice et la bonté de Dieu, et cette ardente espérance qui au sein des misères de cette vie lui ouvre un avenir étemel de
^ Strom* T, i et 9.
' ''EXttiç év àvôûwwoiç ptovYj Ô60Ç £(jôXy) eveorri (Théognis).
* "AiXitTov où^èv, wocvTa ^' eXwiÇetv xp«»v (Euripide).
(Heraclite).
* Taçaviç Texp-Kj^toiaiv ioixorw; oXiaxtTfti (Euripide). — FiorUeg., lilre llh—Prolegom. de Grolius.
* A8u<y(j8i o|xû)ç àwe'ovTa vow wapg'ovta Peêaiwç (Xéoophane, — drotilis). ' M. Rhohrbacher, t. lU. — L'historien cite saint Clément.
• Riller, 1. XH, ch. v. — Philon, De migrât. Abrah.
félicité. « Conservons la ferme œnviction que, quoi qu'il puisse arriver aux gens de bien, si ce sont des maux, les dieux les rendront plus légers , et changeront leur condition présente en une meilleure; tandis qu'au contraire si ce sont des biens, loin d'être passagers, la jouissance leur en est assurée pour toujours. Cest dans ces douces espérances qu'il faut vivre, c'est par de tels souvenirs qu'il faut se fortifier, se les rappelant distinctement à soi-même et aux autres en toute occasion ^.. Yoilà pourquoi je ne m'afflige pas tant, sur le point de mourir ; au contraire, j'espère dans une destinée réservée aux hommes après leur mort, et qui, selon la foi antique du genre humain, doit être meilleure pour les bons que pour les méchants^... Aussi, pendant la vie, il faut tout faire pour acquérir de la vertu et de la sagesse; car le prix du combat est beau, et l'espérance est grande... Qu'il prenne donc confiance pour son âme celui qui, ici-bas, a rejeté les plaisirs et les biens du corps, comme lui étant étrangers, et portant au mal ; et celui qui a aimé les plaisirs de la science , qui a orné son âme non d'une parure étrangère, mais de celle qui lui est propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité ; celui-là doit attendre tranquillement l'heure de son départ pour l'autre vie, comme étant prêt au voyage quand la destinée l'appellera^. »
\Rép.y»
' Phédon, p. 198, trad. de M. Cousin.
* Ibid., p. 3i4. 1