CHAPITRE VI
De la Trinité. — Da Verbe et du Saint-Esprit. — Portrait de l'Homme-Dieu.
L'erreur que nous venons de relever est étrange, mais de nulle conséquence ; en voici une autre plus grave, qui consiste à assimiler la définition de la Trinité chrétienne à la formule du panthéisme professé par les stoïciens. Personne n'ignore et nous avons eu occasion de rappeler que le Dieu des stoïciens est une intelligence qui se mêle à la matière, la pénètre, et lui communique la vie, la forme et le mouvementé Pour désigner la Divinité, sa nature, son action et ses attributs, ils se servent de plusieurs expressions qui toutes se rapportent à un Etre unique, que l'école définit et comprend de la même manière. Tantôt il est appelé simplement Dieu; tantôt, l'âme du monde, d'où s'échappentcomme d'un foyer les âmes particulières ; tantôt, c'est la Raison séminale qui contient en germe tout ce qui existe; ou bien encore, la Nature, force productive ; le Destin, loi immuable ; la Providence, pensée dirigeante et puissance conservatrice. Peu importent les noms, comme dit Sénèque; tous les stoïciens soat d'accord sur l'idée de la Divinité : « Totappellationesejus esse possunt^ quoi munera.. quœcumque voles illi nomina proprie aptabis... non errabis ^. » Or, c'est dans la diversité des termes qu'ils emploient qu'on a voulu trouver une sorte de définition chrétienne du dogme de la Trinité, sans faire attention que toute leur métaphysique est un commentaire explicite de ces expressions, et qu'à moins de nier l'évidence
* Voyez plus haul|. ch. 2.
^ De benef. iv, 7^
il n'y a pas lieu à s'y méprendre. Voici donc cette définition stoïcienne de la Trinité. Elle est tirée d'un écrit de Sénèque qui, soit dit en passant, est certainement antérieur aux prétendues relations des philosophes avec l'Apôtre * ; mais qu'est-ce qu'une invraisemblance de plus dans une erreur si manifeste ? Sénèque exilé, en écrivant à sa mère veut lui prouver que l'exil ne peut dépouiller l'homme de ses avantages les plus précieux, c'est-à-dire de sa volonté et de sa vertu. « Ainsi l'a voulu, dit-il, l'auteur de cet univers, quoiqu'il soit, et quelque nom qu'on lui donne ; que ce soit un Dieu toutpuissant, ou la raison incorporelle, artisan de grands ouvrages, ou un esprit divin, également répandu et distribué dans tous les objets, petits et grands, pu le destin et un enchaînement immuable de causes étroitement liées. •« Id actum est^ mihi crede^ ah illo quisquis for^ mator unwersijuitj sii^e ille Deus est potens omnium j, sive incorporaUs ratio ^ ingentium .operum artifeXy swe dmnus spiritus^ per omnia, maxùna^ minima^ œquali intentione diffusas ^ siue fatum et immutabilis causarum inter se cohœrentium séries^... r> — Ce que nous avons dit assez longuement, au sujet des idées stoïciennes, sur la création et le gouvernement de l'univers, renferme une explication plus que suflGlsante de ce passage, qui d'ailleurs s'explique de lui-tnéme. Il n'est pas besoin d'être profondément versé dans la métaphysique de Zenon, de Gléanthe et de Chrysippe, pour savoir que Sénèque énumère ici les termes familiers aux philosophes de son école, et avec leur sens bien connu. 11 s'adressait à sa mère qui avait, comme on sait, quel-
* La Consolation & Helvia fat écrite pendant Texil de Sénéqae» de 42 à 49, c*e8t-à-dire avant rarrivée de saint Pierre à Rome. Celte date est certaine. Voyez plus haut, ch. 1.
' Âd Helviam, vni.
qne teinture de philosophie * . Mais comment transformer cette formule du panthéisme en une définition du dogme chrétien? On commence par retrancher le quatrième terme dont se sert Sénèque, o^ fatum qu'en plusieurs endroits il donne encore pour un synonyme des expressions Deus^ Ratio^ Spiritus^ Natura^ Prosfi' dentia ^ ; on obtient ainsi les trois termes nécessaires, et on les cite seuls ^. Après ce premier résultat, sans s'inquiéter aucunement de ce que veut dire l'auteur, ou de ce qu'il a jamais dit de pareil et d'identique, on prend les trois termes principaux qui restent, Deus, ratio f spiritus, abstraction faite de ce qui les entoure et les explique, et on a ainsi Dieu le père, Dieu le fils ou le Verbe, Xdyoç, et le Saint-Esprit. En manière de preuves subsidiaires^ on rapproche du passage de l'écrivain panthéiste ces mots: a Deus omnipotens . . . omr nia per ipsum facta sunt, et sine ipso factum est nihil quod factum est. . . » termes dont les derniers sont empruntés à l'Evangile de saint Jean, qui, suivant Topinion constante et unanime de l'Eglise, fut composé vers Tan 99, c'est-à-dire trente ans après la mort de Sénèque* ; on ajoute ce verset de TAncien Testament : « Effundam de spiritu meo super omnem ter ram^ , » et cel ui-ci des Actes : « Effudit hune quem vos videtis et auditis®, » et de cet habile arrangement il résulte que Sénèque, en écrivant à sa mère, vers Tan 45, connaissait le d()gm.e principal du christianisme, au moment où saint Pierre prêchait l'Evangile à Rome, dont notre philosophe avait été
* Voyez ad HeW., ch. xvi.
2 De henef. iv, 5, 6, S. — QuœsU N. ii, 45.
' Voyez Haet, Quœst> alnet, n^ 5.
* Voyez plas haut, p. 182.
^ Joël, n, 28. — Is. xLiv, 5.
« Act. II, 5.
banni depuis plusieurs années. Esiril besoin d^ajonter qu'on fortifie cette assertion d'arguments pareils aux premiers, et tirés des endroits où Sénèque expose le plus catégoriquement soit le dualisme ^ soit leJataUsmê, soit le naturalisme^ et toutes les doctrines, quelles qu^elles soient, et quelque nom qu'on leur donne^ qui ôtent à Dieu la puissance de créer, à Thomme sa liberté, et qui confondent tout ce qui existe dans le sein immense d'un être unique, soumis à une loi fixe et immuable ? Par une inconséquence encore plus étonnante on prend pour auxiliaire Tertullien et on apporte un passage de ce docteur qui renverse le frêle édifice de ces hypothèses. Car Tertullien, citant les expressions stoïciennes employées par Sénèque, leur donne leur véritable sens, et quoiqu'il signale entre le Portique et le christianisme quelque analogie, il est bien éloigné de croire à une parfaite identité : « Apud vestros quoque sapientes, ^tiyov, id est » sermonem atque rationem constat artificem videri )> universitatis. Hune enim Zeno déterminât factitato- » rem qui cuncta in dispositione formaverit, eumdem » et fatum vocari, et Deum et animum Jovis et necessi- » tatem omnium rerum. Haec Cleanthes in spiritum con- » gerit, quem permeatorem universitatis afiirmat ^.. » Voilà les propres expressions de Sénèque, entendues comme elles doivent l'être, et attribuées à leurs premiers auteurs^,
^ Apolog. 21. Tertullien ajoute: «... et nos etiam sermoni, atque ration! , itemque yirtuti, per qus omnia molitum Deum ediiimus, pro-* priam substantiam spiritum inscribimus, coi et sermo insit prsnuntianti, et ratio adsit disponentiy et virtus prjesU perficienti... »
^ Voici le résumé des opinions stoïciennes fur Pieu, mis en vers par Manilius :
— Hoc opns immensi constraciam corpore mimdi... Vis animœ divina régit, f aero^ue meaiu Conifnrat Dêui, et tacita ralione guberoat.. . (L. I.)
Faut*il maintenant rechercher dans les philosophes antérieurs à Sénèqae quelque pressentiment confus, quelque vague intuition du dogme chrétien ? Ce soin serait superflu, car on n'étabtirait que de fausses similitudes. La Trinité chrétienne est un dogme sui generis, que le paganisme grec et romain a complètement ignoré. On peut signaler quelque ressemblance apparente entre le Verbe chrétien et le ^oyoç de Platon, entre le Saint- Esprit et le souffle divin, ou l'âme du monde, des stoïciens ; mais il n'en est pas moins vrai que le mystère d'un Dieu en trois personnes réelles et distinctes, qui est triple sans cesser d'être un, n'a son équivalent dans aucune conception philosophique. Nous ne citerons donc que pour mémoire les rapprochements qu'on a essayé d'établir sur ce point entre la philosophie et la révélation. Théodoret dit : << Ce que nous appelons le Père, Platon l'appelle souverain bien ; notre Verbe est chez lui rintelligence, et il appelle âme du monde cette force qui anime et vivifie tout, et que les divines Ecritures appellent Saint-Esprit. Il a fait ces larcins à la théologie des Hébreux*. » Platon n'a point fait de larcin, car on ne trouve pas chez lui le système que Théodoret lui prête. Origène cite un passage tiré de la lettre de Platon à Hermias, Eraste et Corisque, où ce philosophe rend, dit-il, un témoignage précis à la divinité du Fils de Dieu, en ces termes : « Prenez à témoin Dieu, maître de
— Namque canam tacila natarœ mente potenfem, Inf'Mumque Deum coelo, terrisqae fretoque, Ingentem œquali moderantem fœdere molem. (L. H.)
— Hic igitor Deui et ratio qna cnncta gnbernat... (L. U.)
— Sic esse in nobis terrenas corpora sortis, Spiritum et in toto rapidum, qoicamqae gubernat, Dispensatque hominem....
ExemplQmque Dei quisqae est in imagine parTa..t L. IV .]
Therap., 1. n. — Cité par M. Rhohrbacher, t. III.
toutes choses présentes et futures, et le souverain Père de ce Dieu, de cette cause, qu'un jour, si nous devenons de vrais philosophes, nous connaîtrons tous clairement, autant que cela a été donné au génie de l'homme ^ » On allègue cet autre passage de sa seconde lettre à Denys : « Tout est autour du roi de tout ; il est la fin de tout; il est la cause de toute beauté. Ce qui est du second ordre est autour du principe second, et ce qui est du troisième ordre autour du troisième principe. L'âme humaine désire avec passion pénétrer ces mystères; pour y parvenir, elle jette les yeux sur ce qui lui ressemble, et elle ne trouve rien qui la satisfasse absolument 2. » Sans parler de l'obscurité des termes allégués, nous pouvons dire en un mot que l'authenticité de ces lettres est loin d'être démontrée. 11 y aurait plus de raison à rapprocher de la Trinité chrétienne la Trinité philosophique de Platon, le beau, le juste et le bien ^, et cette triple essence qui est la science en soi, la sagesse en soi, la justice en soi * ; mais on comprend en même temps quelle distance sépare cette conception philosophique du dogme religieux. Si Philon est plus explicite, puisqu'il appelle le Verbe, le premier-né de Dieu ^ , il n'y a pas lieu de s'en étonner : Philon est juif et versé dans les livres saints de l'Ancien Testament.
Portrait de V Homme-^Dieu. — H y a dans Sénèque deux portraits de ce sage accompli que rêvait le stoïcisme : on a cru y reconnaître les traits de Jésus-Christ. On a supposé que Fauteur en peignant le héros imaginaire de sa secte, empruntait ses cou-
' L. VI, p. 74. Edit. de M. Coasin.
» Ibid., p. 59.
3 Bép., 1. Vn, p. 76. — Ed. de M. Cousin,
* Phèdre.
* npooTyi90({MV0« Tov ouTOÛ X^^YovjïcpwTo^ovcv oîov (De agricuUura).
leurs aux Evaugélistes et avait secrètement en vue THomme-Dieu. Nous pourrions faire remarquer combien de tels rapprochements sont indiscrets , si une pureté bien connue d'intention n'excusait ceux qui se les permettent ; c'est du moins une preuve de plus que les égarements d'un zèle mal éclairé ressemblent bien souvent aux hardiesses de l'incrédulité. Notre tâche se borne à faire ressortir la fausseté de ces assimilations , et pour cela , citer suffit. — Quel est le lecteur, même le moins assidu , de Sénèque qui n^ait présente à l'esprit cette pompeuse hypotypose où l'écrivain nous représente un homme intrépide dans les dangers, pur de toute passion, heureux dans l'adversité, calme dans les orages , qui regarde l'humanité de haut, et traite d'égal à égal avec les dieux? Eh bien, cet homme, diton, c'est Jésus-Christ; ce sage orgueilleux qui a des regards de mépris pour la triste humanité, des sourires de pitié pour ses faiblesses, c'est le Sauveur des hommes, qui s'est humilié, pour racheter le monde, jusqu'à soufiFrir la mort des esclaves ! — « Bonus vir sine Deo » nemo est... In unoquoque virorum bonorum (quis » Deus, incertum est) habitat Deus..... Si hominem » videris interritum periculis, intactum cupiditatibus, » in ter adversa felicem, in mediis tempestatibus pla- )) cidum, ex superiore loco homines videntem, ex ï> œquo Deos s non subibit te ejus veneratio? Non » dices : ista res major est altiorque, quam ut credi ?) similis huic, in quo est, corpusculo possit? Vis istuc » divina descendit* Animum excellentem, moderatum, » omnia tanquam minora transeuntem^ quidquid » timemus optamusque ridentem^ cœlestis potentia )) agitât. Non potest res tanta sine adminiculo numinis » stare : itaque majore sui parte illic est unde descen- » dit. Quemadmodum radii solis contingunt quidem
D terram, Bed ibi snnt, unde mittuntur : sic anlmus }} magDus et sacer, et in hoc demissus ut propius divina i> nossemusy conversatur quidem nobiscum, sed haeret » origiai suaB : illinc pendet ; illuc spectat ac nititur ; )) nostris tanquam melior interest. Qais est ergo hic ? » Animus qui nullo bono nisi suo nititur ^ » C'est là une amplification éloquente de ces idées stoïciennes qui maintenant doivent nous être familières : par sa raison, le sage est l'égal des dieux; il renferme en lui la divinité, car son âme est une parcelle de Tàme divine; il aspire ici-bas à rentrer dans le foyer divin dont il est un rayon, enveloppé d'une matière périssable. Et quel est le but particulier où tend cett« description? C'est de prouver que les vrais biens de Thomme ne sont point des avantages extérieurs, qu'il partage avec la bête, mais la vertu, l'intelligence, la raison ^. « Quderis quid y> sit proprii^m hominis? Animus, et ratio in animo per- » fecta. Rationale enim animal est homo : consummatur » itaquebonum ejus, si idimplevit, cuinascitur^. y> Tel est le sens de la maxime qui termine le portrait : l'àme vraiment grande est celle qui ne s'appuie que sur des biens qui lui sont propres, c'est-à-dire, sur la raison, qui est le tout de l'homme. — Ainsi, en croyant voir, dans cette épître, l'esprit de l'Evangile, on a confondu le dogme de l'incarnation avec certaines conséquences du panthéisme.
Le second portrait a des teintes plus douces. Lucilius avait demandé à son ami à quelles marques il pourrait reconnaître parmi les hommes une vertu parfaite, un vrai sage, un homme digne de ce nom, comme le cherchait Diogène. Après une exposition didactique, fort
* Ep. XLI.
^ Idée empruntée àPlaton par les stoïciens. V. Lois I.
^ Ep. XLI.
minutieuse, des caractères du bien et de l'honnête, Sénèque trace une idée générale du sage : On doit regarder comme parvenu au comble de la vertu celui qui se montre toujours d'accord avec lui-même, égal dans son humeur, soumis aux lois de la destinée, plein de douceur et de justice pour les hommes et pour les dieux, persuadé que la vie est un passage sur la terre, le corps un fardeau, la mort une délivrance. Ce n'est plus ce fier athlète qui provoque au combat l'univers, et se raidit contre les fléaux de la nature, les coups du sort, et ses propres passions; c'est le stoïcien résigné et même un peu mystique, qui trouve sa sérénité dans sa hauteur, et fait ici un personnage de sagesse consommée, de calme imperturbable, de dignité bienveillante, jusqu'à ce que la mort vienne l'avertir de quitter la scène du monde. Le premier est un héros armé en guerre, le second un héros qui a triomphé. « Nunquam vir ille perfectus adeptusque virtu- » tem fortunée maledixit, nunquam accidentia tristis » excepit ; civem esse se universi et militem credens, » labores, velut imperatos, subiit. Quidquid inciderat, » non tanquam malum aspernatus est, et in se casu de- » latum, sed quasi delegatum sibi. Hoc qualecunque » est, inquit, meum est: asperum est, durum est; in » hoc ipso navemus operam. Necessario itaque magnus » apparuit, qui nunquam malis ingemuit, nunquam de » fato suo questus est : fecit multis intellectum sui ; et » non aliter quam in tenebris lumen ejfulsit; adver-
* On rapproche 'ces expressions da passage bien connu de saint Jean : a Erat lux bominum , et lux in tenebris lucet, et tenebr» eam non comprehendernnt. > (Ev. i, 4, 5.) — Mais d'abord cette comparaison n'a rien d'assez inusité , ni d'assez extrordinaire pour que Sénéque ait eu besoin de la copier dans l'Evangéliste ; de plus , elle signifie chez lui le contraire de la pensée de saint Jean ; enfin il D*a pu imiter ce qui^a été écrit en grec trente ans après sa mort.
» titque iû se omnium animos, quum esset placidus et » lenis, humanis divinisque rébus pariter aequus. Ha- » bebat perfectum animum, ad summam sui adductus, » supra quant nïhil estj nisi mens Deij ex quapars » et in hoc pectus mortale defluœit... etci *. » Quoique ce portrait, comme le premier, porte l'empreinte des doctrines stoïciennes, les moins conformes au christianisme ^, il peut néanmoins surprendre à première vue ceux qui ne connaissent le stoïcisme qu'imparfaitement, et qui le jugent d'après ses paradoxes les plus sévères et les plus étranges. La douceur semble incompatible avec cette secte rigide qui défend la pitié. Sénèque lui-même convient que de son temps l'opinion publique prenait quelquefois le change à ce sujet : a Scio maie auu dire apud imperitos sectam stoicorum, tanquam ni- » mis duram. . • objicitur enim illi quod sapientem negat » misereri, negat ignoscere^. » Il réfute ensuite ce reproche : « Sed nuUa secta benignior leniorque est, » nuUa amantior hominum, et communibus bonis » attentior : ut propositum sit usui esse aut auxilio, >} nec sibi tantum, sed universis singulisque consu- » 1ère. » La pitié, ajoute-t-il, ne doit pas entrer dans l'âme du sage, car elle est une faiblesse, elle participe de la douleur, et altérerait cette sérénité, ce calme profond que doit conserver le sage au dedans de lui-même comme au dehors. Mais il n'en remplira pas moins tous les devoirs que la pitié impose aux autres hommes, il se montrera empressé à secourir toutes les infortunes, à soulager toutes les misères. Les gens de bien se défendront de la compassion, mais on trouvera en eux la clémence et la douceur, clementiam ac mansuetudinem
* Ep. cxx.
^ On y reconnatt en effet le fatalisme et le panthéisme.
^ De clem, u, 5.
prœstabunt ^ . Le stoïcisme, en effet, n'a*t-il pas proclamé ce principe, que les hommes sont égaux, unis par les liens d'une parenté naturelle ^ faits les uns pour les autres; ne disait-il pas : le monde forme un seul Etat, le genre humain un seul peuple, ou plutôt une seule famille? Ne lit-on pas dans ses maximes : les sages seuls savent aimer ^. Ainsi ce caractère de mansuétude que Sénèque donne au sage est entièrement conforme à Pesprit du stoïcisme. Si Ton veut que les auteurs profanes ne puissent parler de la vertu sans copier les livres saints, parce qu'ils lui attribuent la patience, la douceur, l'oubli des injures, que dira-t-on de ce passage de Platon où le juste est représenté mourant sur une croix? « En face de ce personnage (qui a la perfection de l'injustice), représentons-nous le juste, homme simple et généreux, qui veut, dit Eschyle, être bon et non le paraître... Dépoaillons-le de tout, excepté de la justice, et rendons le contraste parfait entre cet homme et Tautre : sans être jamais coupable, qu'il passe pour le plus scélérat des hommes; que son attachement à la justice soit mis à l'épreuve de l'infamie et de ses plus cruelles conséquences ; et que jusqu'à la mort il marche d'un pas ferme, toujours vertueux et paraissant toujours criminel. . . le juste, tel que je le représente, serajouetté^ mis à la torture, chargé de fers; on lui brûlera les yeux ; à la fin, après açoir souffert tous les maux, il sera mis en croix... ^
^ Ibid. n, 5, 6.
^ Juste Lipse, Jlanui. 1. m, diss. 16 et 19.— t Les stoïciens proelameDt que c'est la natare de l'homme d'élre ramt de l'homme, de Taimer , non par inlérét» mais de cœur. Tous les êtres raisonnables sont laits les uns pour les autres, et ce qu'il y a de principal dans l'homme est ce qu'il y a de propre à la communauté. > M. Rayaisson, Met, d'Aristote.
' République, 1. H, p. 72 et 75, — Trad. de M. Cousin. TtXiurâv, 9EàvTa xoxa iraOùv àvacrxivlt>Xeu(hi(nTa(. » — Ajoutea un passage du Téététe sur le philosophe (p. 127 éd. de M. Cousin). — Saint dément y
Certes, à ne juger que par les ressemblances extérieures, aucun trait n'est plus frappant que celui-ci. Faut-il en conclure que Platon avait lu dans les prophéties des Juifs le futur supplice du Sauveur des hommes? Non assurément ; pas plus qu'on ne doit voir une allusion à Jésus-Christ dans le second Alcibiade, ou aux apôtres, dans les Entretiens mémorables*. Mais comme il est nécessaire que la vertu soit ici-bas méconnue, injuriée, persécutée; comme il est de son essence même de posséder la résignation et la mansuétude; comme son douloureux et noble privilège est d'endurer les plus affreux supplices que puisse inventer la cruauté des méchants, et les outrages les plus vils que puisse inspirer à la multitude une haine basse et stupide, il n'est pas étonnant que l'imagination des écrivains en traçant le portrait de la vertu , se rencontre quelque-^ fois avec les descriptions évangéliques, où est dépeint le Juste par excellence, abreuvé de douleurs et d'ignominies. Les supplices que décrivent les Evangiles et les Actes des martyrs, n'ont pas été inventés pour la passion du Sauveur ni pour la persécution des chrétiens; le paganisme, en cette occasion, a déployé les ressources ordinaires de la barbarie légale de l'antiquité; l'ignoble férocité de la populace s'est montrée avec ses instincts
croyait trouver le portrait da chrétien (Strom, y, 14). — M. Coasio , au sajet du passage de la République cité plus haut, dit « que Platon a eu du Crucifié un pressentiment extraordinaire, et qu'il Ta presque dépeint dans la personne du Juste mourant sur une croix. » — Duvraiy du beau , du bien, xvi* leçon.
* On cite ordinairement ce passage du second Alcibiade, dialogue qui peut-être n*est pas de Platon : « C'est pourquoi il te faut attendre nécessairement que quelqu'un t'enseigne quelle conduite tu dois tenir envers les dieux et envers les hommes. — Et quand viendra ce temps, Socrate? Et qui sera celui qui t'instruira ? Que je le verrai avec plaisir 1 — Ce sera celui qui t'aime. » Nous avons cité les paroles de Socrate [Entr. m ém. l.I, ch. tv). Voyez p. 322, n^'S.
naturels contre ces innocents et ces oj^rimés; mais dans les outrages comme dans les tortures il n^y a rien d'inusité : lors donc que les auteurs profanes font mention de quelque tourment et de quelque injure qui ont été essuyés par Jésus-Christ ou par ses disciples, il est puéril d'imaginer qu'ils ont emprunté ces termes aux livres saints.