CHAPITRE VIL
De la Grâce et des Sacrements.
Pour prouver que Sénèque croyait au dogme de la grâce, on met en avant deux sortes de citations : les unes semblent établir la présence de PEsprit-Saintdans nos cœurs ; les autres, le besoin que notre âme éprouve d'un secours surnaturel. Nous connaissons déjà les premières * : « Deus ad hommes venit; imo^ quod propius estj inJiominesvenit... sacerintranosspiritussedet... Animum bonum et rectum quid aliud "voces quam Deum in humano corpore hospitantem? . . » . ^ » Nous nous sommes suffisamment expliqué, et à plusieurs reprises, sur le sens de ces passages, et nous croyons avoir prouvé, ce qui était facile d'ailleurs, qu'il n'y a nulle ressemblance entre V Esprit sacré des stoïciens et le Saint-Esprit des chrétiens ; on a vu aussi ce que signifiait pour le Portique l'influence permanente de la Divinité sur nos âmes, ou plutôt cette perpétuelle occupation de l'homme par un principe supérieur, dont il émane ^. Cette première partie de la thèse adverse n'est donc pas soutenable *. — La seconde s'appuie sur
* Voyez p. 196.
^ Ep. XLIy XZXI.
* Voyez p. 196, et les chapitres 5 et 6.
* Nous compléterons ici les citations de la page 196. — Presque toas les philosophes anciens ont appelé Tâme un dieu : à ceux que nous avons déjà nommés, ajoutons Anaxagore, Xénocrate, Euripide, Cicéron : « 'O voû; •]fàp ilî(i.ûv 6 Béoç* e?T8 *Ep[Jt.oTipi.oç , etts j^vaÇa-yopocç toDto sîire (Jamblique). — Bcv6xpfléTY)ç «l'u^Yiv ixaarca elvai étire ^at(i.ovœ. » (AristOte.) — « Ergo animus qui, ut ego dico, divinus est , ut Euripides audet dicere , Deus. (Cic. Tusc, 1,26.) — « Mens cujusque isest quisque.-. Deum te igitur scito esse... » {Somn, Scip,) — Plutarque attribue les mêmes expressions à Ménandre et à Heraclite. (Quest. Plat.) Il dit aussi que suivant Ana-
V» DES CGRITS de SfiNEQUE.
les passages suivants : a Bonus wr sine Deonemo est. An potest aUquis supra fortunam^ fUsi ab illo adjutus , exsurgere ^ • — Non sunt du fastidiosi, non ins^idi; admUtuntj et àscendentibus manum porrigunt^ , » Cela revient à dire que les hommes ont besoin du se- «ottt^dM dieux, et quti les dieu! accordent lettr secours âUx hommes. Si c'est là ce qu^on entend par la grâce, Tânti^tlité entière y a cru ; car de tout temps, Thomme, Aéntant sa faiblesse, a imploré Fassistance divine, avec Fespdr de l'obtenir. Non-seuleibent il a demandé au del Id Vie, Itt ganté, les biens du coi*ps, mais les qualités de I^âffid et les dons de l'esprit. Platon, eu plusieurs en-
liutrtto rame agit tatiiôk |ià^ etle-tnênié, tanlAl sotu Itië dfdtreii de bleu ([bi la meut et la goùyerne à Bob gré» * {BanqvMt d$$ iep$ sages.) ^-^hd même aatenr cite une expression de Théophraste d*où Sénéque a peutêtre tiré celie-ci : Deuin humano in corpare ho^tantem. « L'âme, dit ïliédphhiste» est poUt le corp4 tin hôte bien chet. U est à f einarquer que Séndque dit auisl hoêpiMn^ etsfporii animutn (Ep. gxx). -^ L'expriision de Sénéque homo vera Dei progénies {De Ptot). i) nous parait aussi imitée de Cicéron qui parle en tes termes des premiers humains : « Qac (àntiquitas) qùo propias aberat ab ortu et divina progenie, boc melias ea ftittasse «lue eraiit vera ééHiebàt (Tuse. t, 13).— 'Voici du moins ube tnûlatloD certaine* Cette phrase de notre philosophe» qui parait avoir uA eiractére assez chrétien c « calix venenatus qui transiulit Socratem e earcére ih cœlum (Ep. lzvii) est traduite de Cicéron : c Et quum pane in itt&nd Jiàm ttortifèrdifi illad teneret (Socf àtes) pôchlum, locutus ita est, ut non admortem tradi» yerum in cœlum videretur ascendere (Tusc. z, 29). Manilius, antérieur à Sénéque, exprime dans les méikiea termes la présence de Dieu dans nos cœurs :
Qnis dabitet post haec hominem coojungere cœlo?
quem ^enique in aoam
Et capto potimar mnndo, noêlrumqw Pareftlem P<iiTt ftia conspieimas, genitiqne aooedJmiis astris. An dabinm est hàbitare Deum «uft peetore nottro, tn eœîumque redire animai, eœloque venire? (L. IV.)
^ Ep. zu. Voir la même pensée dans Cicéron» p» 196» note 6. ^Epuftsacxn.
DES finrtlfiS DE SAINT PAUL.
droits, dii mpreaiément que la vertu vîoât de Dieu, et 4)d'on ne peut sortir de l'ignorancd et dtt vioe sans son aide ) nous connaisscHiB déjà sur ce point la déclara^ tion si nette et si précise que renferment le Ménon et le premier Alcibiade ^ 11 revient ailleurs sur cette pensée t ce L'âme privée d'éducation produira nécesdairêment tous les vices, à moins qu'il ne se trouve un Dieu quila pro« tége ^. » *-- Quant à ces principes, Dieu qui est au^es^ Sus de nous, et parmi les hommes, ceuî qui sont les amis de Dieu les connaissent '« n^^Dans tes Lois^ avant d'entamer la discussion d'un sujet important et épineux, il croit devoir implorer les lumières d'en haut : -^ « Si jamais nous avons eu besoin d'invoquer la Divinité, c'est surtout à ce moment t implorons donc de toutes nos forces le secours des dieux, pour en démontrer l'existence; et, nous attachant à leur protection ti^mme à une ancre sûre, embarquonS'-^nous dans là discussion présente *• » — • Invoquons Dieu pour l'heureux succès de notre législation ; qu'il daigne écouter nos prières, et qu'il vienne, pldn de bonté et de bienveillance, nous aider à établir notre villô et nos lois ^. » ^ a Si nous réussissons, Gliuias que voici, et nous autres vieillards, à te convaincre qu'en parlant des dieux comme tu fais, tu ne sais ce que tu dis, ce ne peut être que par un bienfait de Dieu même ®. » — « Pour ériger des autels aux dieux, et réussir dans une telle entreprise, il faut des lumières supérieures ^. » — Heraclite pensait de même,
• Voye* p. 328, n. 5.
^ JR^. I. VI, p. 19. ^£d. de M. Couiia.
*Timée,p, 161,t6id.
^Loisz.
^ Lois IV.
® Loisx.
' md.
lui. qui répétait souvent: a L'esprit humain n'a au* cuue connaissance; Dieu seul connaît, car l'homme dépourvu de sagesse apprend autant de Dieu que le petit enfant apprend de l'homme ^ . » Terminons par ce mot de Simonide : <c ouriç aveuOe 6eôv âper^v "kaS^^, » — > Ne soyons donc pas surpris que dans une lettre où Sénèque encourage son ami à s'élever au rang des dieux, il ait pu lui dire : « Les dieux ne sont pas jaloux de nos efforts ; ils ne dédaignent pas notre société ; ils nous admettent parmi eux, et nous tendent la main. » Q parle ainsi, comme il le déclare au même endroit, d'après Sextius et tous ses maîtres; son but est de montrer à l'homme, non le secours qu'il peut espérer de la Divinité, mais sa puissance personnelle, et d'exciter en lui les plus orgueilleuses espérances. Car il vient de dire quelques lignes plus haut : « Jupiter ne peut pas plus que r homme de bien; son unique supériorité, c^est d'être vertueux plus longtemps; et même le sage remporte en un point, c'est que Jupiter s'abstient des faux biens par la condition même de sa nature, tandis que le sage les dédaigne et les rejette Ubrement ^. » Nous sommes bien loin de l'humilité chrétienne et des pieuses maximes de Platon .
Il nous reste très-peu de chose à dire sur la manière donton démontre que Sénèque connaissait les sacrements de l'Eglise. Ce genre de preuve est fort simple; il consiste à traduire sacramenpum qui signifie serment par Pexprassion théologique sacrement. Ainsi interprétée, la phrase n'a plus de sens ; mais nous ne pouvons pas changer l'argumentation qu'on nous donne pour légi-
' Ritter, I. m, 6.
' Grolius, Préf. de Stobée*
' Voyez la fin de TEpttre, 79.
time) et nous l'exposons ici avec une fidélité scrupuleuse, w Tout ce que nous sommes forcés de soufifrir, dit Sénèque, d'après les lois immuables qui régissent Tunivers, empressons-nous de l'accepter : nous avons prêté un serment qui nous lie, c'est de supporter tout ce qui peut arriver à un mortel. » — « Quidquid ex unwersi conditione patiendum estj magno excipiàtur anima (ou magno nisu eripiatur ànimo); ad hoc sacramentum adacti sumus^ ferre mortalia ^ » Le sens n^est pas équivoque, il est hors de toute contestation.
* De Vita beata, 15.