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CHAPITRE IX

Da Pargatoire, de TEnfer et da Paradis.

On nous accordera sans peine que le paganisme a cru à une seconde vie, heureuse pour les bons, tourmentée pour les méchants, ^c De Inferis, sicut de Diis, » omnes homines habent communem notionem, » dit Sextus Empiricus ^ — « Non levé momentnm habet, » dit aussi Sénèque, consensus hominum, aut timen- » tium inferos, aut colentium^. » Le christianisme donna une sanction à ces croyances instinctives, déjà épurées et confirmées par la philosophie ; il posa en principe, et c'est là le trait original de sa doctrine, Tëtemité des récompenses et des châtiments et la participation du corps à cette seconde existence. — Quelles sont les opinions de Sénèque en cette matière ? Sontelles plus conformes à la doctrine évangéUque que les systèmes de ses prédécesseurs ? Ici encore il est purement stoïcien, c'est-à-dire moins avancé en spiritualisme que Socrate et Platon.

D'abord, il ne croit pas qu'il y ait un enfer et des tourments réservés aux coupables*. Les poëtes , dit-il, se sont joués de nous en nous poursuivant de fantômes effrayants et ridicules. La mort est la fin des maux : pensée qui revient en mille endroits sous sa plume *.

' Voyez J. LIpse, Phys. st. m, D. 14.

^ Ep. czvn.

^ (t nia qu» Dobis inferos faciant terrfiHftftf^ fabula est. Nallas scimos immioere mortais tenebras, nec carcereni^ née flagrantia igné, nec obliyionis amnem , nec tribanalia, nec reos. LiiMmint ista poet», et yanis dos agitavere terroribus. Mors omninm dolornia et solutio est, et finis : altra quam mala nostra non exeant... » (Ad Matciam, 19.)

* Voyez Epttres xxiv, xzzyi, uy, l»ii^ um

Ce scepticisme était sans doute une concession faite aux épicuriens, car les chefs du Portique, et notamment Zenon, avaient admis Topinion commune sur les enfers, d'accord en cela avec l'école de Socrate*. Au temps de Sénèque, le sentiment des stoïciens était celui-ci : les âmes des sages, après la mort, s'envolent dans une région supérieure, voisine des astres; mêlées à ces essences divines dont elles émanent, elles habitent entre le ciel et la terre, un peu au-dessous des dieux, jusqu'à la consommation des siècles, c'est-à-dire jusqu'à la fin du monde : avec tous les êtres , elles se confondront alors dans le grand tout ^. Les âmes entachées de quelque imperfection demeurent pendant un certain temps autour de notre globe, et dans les couches inférieures de l'air; elles s'y purifient de leurs souillures, et une fois brillantes de pureté et d'innocence, elles vont d'une aile moins pesante rejoindre la compagnie sublime des hommes vertueux et des grands hommes, Socrate, Lélius, Caton ^. Ce purgatoire est un simple change-

' « Esseinferos Zeno stoicus docuit, etc.. » Lactance (1. \U, 7).

^ « Animus divina origine baustus, onerosi corporis vinculfs eisolatos, ad sedes suas et cognata sidéra recurrit. » (Suasoriarum vi.) — « Apud stoïcos animas sapientes sublimantur sub lunam. » (TertuUien, De anima, 54.) — i( Necesse est anfmus, quo nihil est Telocius, ita feratur, ut pénétrât et diyidat omne cœlum boc, in quo nubes, imbres ventique coguntur; quam regionem quum superavit animus, naturamque sui similem contigit, et agnovit .... in quo nulla re egens, aletur et sustentabitur iisdem rebusy quibus astra sustentantur et aluntur. » (Cicéron , Tusc.) ^— Lucain :

Qaodqae patet terras inter, coeliqae meatos, Semidei mânes habitant : qnos ignea virtus Innocaos vita , patientes aetlieris imi , Fecit, et œternos animam collegit in orbes. (L. IX.}

«— Pline : « Sed et tu, Pater Tri^ane, si non aidera, proximam tamen sideribtts obtines sedem. » (Panégyr.)

' « Quos (stoicos) quidem miror, quod imprudentes animas circa terram prosternant, quum illas a sapientibus muito superioribus erudiri aflSrment. »

(TerL, ibid.)

ment physique, et non un supplice. Que deviennent les âmes basses et dégradées, dont la corruption est irrémédiable ? Elles tourbillonnent continuellement autour de la terre, ou périssent en sortant du corps ; car c'est encore une opinion stoïcienne que les belles âmes seules survivent à leur enveloppe périssable *. Sénèque n'a pas d'autre théodicée ; il l'exprime assez longuement dans ses Consolations à Marcia et à Polybe : « Integer » ille, nihilque in terris relinquens, paululumque supra » nos moratus, dum expurgat inhaerentia vitia, situm- » que omnis mortalis aevi excutit, deinde ad celsa sub- » latus, inter felices currit animas : excipitque illum » cœtus sacer, Scipionesque Catonesque. Pater tuus, » Marcia, illic nepotem suum applicat sibi, et vicino- » rum siderum meatus docet *. » — « Fruitur nunc » (frater tuus) aperto et libero cœlo : ex humili atque M depresso in eum emicuit locum, quisquis ille est^ » qui solutas vinculis animas beato recipit sinu : et » nunc libère vagatur, et omnia rerum naturae bona, » cum summa voluptate perspicit ^. » — « Nos quo- » que felices animae, et aetema sortitae, quom Deo vi- » sum erit iterum ista moliri, labentibus cunclis, et » ipsae parva ruinas ingentis accessio, in antiqua ele- » menta vertemur*. » — Dans cette théodicée, TEnfer est supprimé, le Purgatoire fort adouci, et T Eternité n'est pas de longue durée. Encore ces opinions sur la vie future n'avaient-elles rien de ferme et d'assuré ; les stoïciens y croyaient comme à une espérance dont on aime à s'enchanter, comme à un rêve que l'imagination

* « Cleanthes oniDes animas permaner« ait , asque ad conflagrationem mandi; Chrysippus, solas sapientum. » (Diog. Laer.) — « Si, ot sapie»libus placet» noa cum corpore euUnguuutur magnœ anime. )> (Tacite.)

^ eu. XXV.

' Ad Polybium , 28.

* Ad Marc. 26.

DES ÉPITRES DE SAINT PAUL. tî^

caresse dans un moment de confiance et d'enthou^ siasme ^ • La croyance au néant , à la mort de Tâme et du corps n^obtenait pas moins de crédit sur leur esprit chancelant ; entre ces deux sentiments opposés^ ils flottaient au gré de leur humeur, et souvent au gré de leur sujet. Sénèque n'est pas plus affirmatif ; ordi» nairement, il les énonce tous les deux à la fois, sans se prononcer ^.

C'est encore dans Platon que nous trouverons, au sujet des mystères de la vie future, sinon une entière certitude, du moins une foi profonde et une inébranla** ble conviction ^. Loin de mépriser les mythes poétiques et les croyances populaires, il les érige en doctrine, « puisque, dit-il, après bien des recherches, nous ne pouvons rien inventer de meilleur ni de plus vrai *. » Non - seulement il admet que les crimes commis ici-bas seront punis après la mort, et que ce qu'il faut craindre le plus, « c'est d'aller dans l'autre monde avec une âme chargée de souillures, » mais il distingue entre les fautes légères, qui peuvent s'expier par des souffrances momentanées, et les forfaits irrémissibles, qui sont punis de supplices éternels, a Quand les » morts sont arrivés dans le lieu où le démon les con- » duit, on juge d'abord s'ils ont mené une vie sainte et » juste. Ceux qui sont trouvés avoir vécu de manière » qu'ils ne sont ni entièrement criminels , ni entière-' » ment innocents ^ sont envoyés à l' Achéron; ils s'em-

* Voyez Ep. en.

^ Ep. XXIV, XXXVI, Liv, Lxiii, I.XV. •— Ad Mart. 19.

^ K C'est un hasard qu'il est beau de courir, c'est une espérance dont il faut comme s'enchanter soi-même. » (Phédon.) — a II faut donc conserver jusqu'à la mort son âme ferme et inébranlable dans ce sentiment. » {Réf., l. X.)

* Gorgias, fin.

» barquent sur des nacelles, et sont portés au lac » Achérusiade, où ils habitent ; et après avoir subi la » peine des fautes qu'ils ont pu commettre, ils sont » délivrés, et reçoivent la récompense de leurs bonnes » actions, chacun selon son mérite. Ceux qui sont » trouvés incurables^ à cause de Ténormité de leurs » fautes, l'équitable destinée les précipite dans le » Tarlare d'où ils ne sortiront jamais. Mais ceux qui » ont été reconnus avoir passé leur vie dans la sain- » tetéy ceux-là s'en vont là-haut^ dans Vhabitation » pure au-dessus de la terre. Ceux même qui ont été » entièrement purifiés par la philosophie vivent tout » à fait sans corps pendant tous les temps qui suivent, ^) et vont dans des demeures encore plus belles que » celles des autres (1). » Voilà le Purgatoire, l'Enfer, le Paradis, le jugement qui suit la mort, l'Ange qui accompagne l'âme à son départ de la terre. De nombreux passages du même philosophe développent sa théorie, et notamment le dixième livre de la République. On y voit les âmes se réunir au pied du tribunal des juges ; là sont deux routes : l'une à droite, qui mène au ciel, et suivie par les bons; l'autre à gauche se perd dans les enfers, et y conduit les méchants. Tandis que les âmes pures et sans tache montent vers le céleste séjour, les âmes couvertes d'ordures et de poussière sont précipitées dans les abîmes souterrains, et, chaque fois qu'elles cherchent en mugissant à s'évader de ces noirs cachots, des personnages hideux, au corps emflammé, accourent et les replongent dans le gouffre ^. Bien que les descriptions platoniciennes de la vie future s'écartent en certains points des dogmes chrétiens,

' Phédon, p. 312.

^ Rép. X, 280. « "AvJps; à-ypioi xai ^ixïcupoi îîetv. » — On peut folr aussi le Gorgias, les Lois, I. X. — Cicéron, Tusc.y I. XXIX et XXX.

surtout en ce qui concerne la durée des châtiments et des récompenses, puisque Platon admet le passage successif des mêmes âmes dans différents corps, on ne peut qu'être frappé des ressemblances de détail qui les rapprochent des livres sacrés. Et ce ne sont pas de vains tableaux dont s'amuse l'imagination de Fauteur ou Tironie de son principal personnage : « J'ajoute, Calliclès, )) une foi entière à ses discours, et je m'étudie à pa- » raître devant le juge avec une âme irréprochable... » P invite tous les autres hommes autant qu'il est en » moi, et je t'invite toi-même à mon tour, à embrasser » ce genre de vie, et à t'exercer à ce combat, le meil- » leur, à mon avis, de tous ceux d'ici-bas *... Voilà > l'épreuve redoutable pour l'humanité ; voilà pour- » quoi chacun de nous doit laisser de c6té toute autre » étude pour s'occuper de celle Jà ^... Et il y a bien » de l'apparence cjue ceux qui ont établi sur la terre if> les initiations n'étaient pas des hommes ordinaires, » mais des génies supérieurs qui, dès les premiers » temps, ont voulu nous enseigner que celui qui arri- )> vera dans l'autre monde sans être initié et purifié, » demeurera dans la fange, et que celui qui y arrivera » après avoir accompli les expiations sera reçu parmi » les dieux. Or, disent ceux qui président aux expia- » tiens : Beaucoup prennent le thyrse, mais peu sont » inspirés par le dieu ^. » — Etonné de ces analogies avec les livres saints, saint Clément disait : Ce sont autant d'emprunts faits par les philosophes à la véritable religion *.

* Gorgiasyfin.

2 Rép.:3i, p. 289.

' Phédon, p. 211. — Socrate prie les dieui ayant de mourir : « Mais jQ moins il est permis et il est juste de faire ses prières aux dieux, afin qu'ils bénissent notre voyage et le rendent heureux. » (Phédon, fin.)

* Strom., 1. V, ch. auv.

Nous croyons à propos d'indiquer brièvement l'opirnion des principales écoles sur la spiritualité et Timmor- (alité de l'âme : question qui comprend le problème de nos destinées et de la vie future*

On convenait assez généralement parmi les philosophes spiritualistes que Tàme était une substance ignée, un feu subtil et épuré S une sorte d'air enflammé^, simple et sans mélange ^, doué d'un mouvement continuel ^ : une telle àme peut être appelée un corps, si Ton veut ^, mais ce corps d'une essence si déliée et si peu matérielle ressemble fort à un pur esprit ^. Que cette âme soit immortelle, Platon et Cicéron en sont persuadés ; sans lever tous les doutes de leur esprit, les raisonnements dont ils appuient celte vérité produisent en eux une foi profonde, une solide conviction^. Les stoïciens ne sont pas aussi affirmatifs. Les uns, comme Panétius, veul^it que rame s^anéantisse avec le corps®; les autres, que les âmes des sages survivent à leur enveloppe mortelle, jusqu'à la fin du monde ^; c'est le sentiment de Ghrysippe et de Sénèque. Quant aux âmes vulgaires, elles

* Jufte Lipse, ibid*, dist. S et 9«

^ nvEùlAft lyO»p|Aov (Zenon}.— Qaodammodo se habens spiritus (Sénéque, Ep. i).

* Nihil condretom, nihil duplei. Cicér., Tuso., i, 29.

* PIfeton, Phèdrt. — Lois x.

^ Les stoïciens généralement regardaient l'âme comme un corps. C'était Topinion de Zenon, Cléanthe, Chrysippe, Panétius. — Voyez la tliése latine de M. H. Wallon, De anim» immortalltatei p. 27.

* M Àdeo ut pr» ipsa lenuitate de flde corporalitatis periclitetar. » (TertuUien.) — Voyez J. Lipse, diss. 15. — Les deux Sextius, maîtres de Sénèque, la déclaraient incorporelle (Claudianus Mamertus, u, 9. — Cité p. J. Lipse).

' « Il me semble, Gébés, qu*on ne peut rien opposer à ces vérités. » PhédoDi p. 219. Voyez Phèdre, le Timée, les Lois (x), Tusculanes x, 29, Songe de SdpioD, etc.

* Juste Lipse, Phys* si., U UI| diss. xi.

* Ibid.

s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent q[uelque temps autour de notre globe, et se dissipent dans les couches épaisses de Tair^ Telle est la triste immortalité que nous promet le stoïcisme ; encore n'est-il pas confiant dans ses espérances, ni assuré dans ses promesses. Lui qui élève si haut la raison humaine, tant que dure la vie présente, tant qu'elle est soutenue de cet appui de chair si méprisé, il n'ose au delà du tombeau lui garantir une existence indépendante ; il laisse à peine entrevoir à ses héros un surcroît de quelques années, et tout son effort se réduit à prouver que l'hypothèse du néant et celle d'une vie future, toutes deux également probables, sont également rassurantes, parce que l'une et l'autre promettent au même degré une paix profonde et l'éternelle exemption de tous les maux^. La philosophie de Sénèque n'ouvre pas à l'homme de plus vastes perspectives ni des espérances plus consolantes. L'éternité dont elle fait parfois retentir le nom est cette longévité prolongée que Cicéron comparait à celle des corneilles, usuram stoïci nobis largiuntur ^ tanquam cornicibus^ ; par opposition aux misères delà vie présente, elle se plaît à imaginer un avenir qu'elle revêt de félicité et de splendeur*, en avertissant que ces tableaux ^ne sont pas uno démonstration, mais un rêve.

^ Ihid,, diss. xiv.

^ « Mors nos consumit, aut emittit. Emissis meliora restant, onere, dctracto; consumptis nihil restât, bona pariter malaque submota sunt. » (Sénèque, Ep* %.%iy,) — Lettre 36 : a Morsuullum habet incommodum ; esse enim débet akiqais, qm^ma sit incommodum^ etc.. » *^ Lettre 54: « Nos quoque et accendimur et exstinguimur : medio iUo tempore, aliquid patimur; utrinque vero alta securitas est. » — Cons. ad Marc. Id : « Non potest miser esse qui nullus est, ete... »

^ Tusc, i, 31.— 'Voy. J. Lipse^ diss« xi. — Sénèq., ad Marciam, fin.

^ Ep. en. « Javabat de sternitate animarum quœrere ... dabam me spei tant» : tam bellum somnium perdidi... »

L'éloge da néant, des doutes réitérés et formels sur la possibilité d'une seconde vie, rachètent l'éloquence de ces peintures imaginaires, et Tardeur de ses élans, et lui maintiennent une sorte de neutralité entre les opinions contraires. Une telle doctrine, qui aboutit à peu près aux mêmes conclusions que le scepticisme et le matérialisme, a pourj conséquence , d'abord la négation de la théodicée ; en eflFet, nous avons vu que Sénèque n'admet aucune expiation après la mort; en second lieu, la justification du suicide. Flétri par Cicéron et Platon, le suicide est recommandé et glorifié par Zenon et par tous ses disciples sans excepter Sénèque * . D'après ce qui précède, il est facile de comprendre quelle idée la philosophie ancienne se formait de Tautre vie , soit qu'elle l'admît sérieusement, soit qu'elle se contentât de la rêver. Venue du ciel, Tâme y retourne, disaient tous les philosophes ennemis du néant ^; formée de la même substance que les astres, elle s'élève par la propriété de son essence dans les pures régions du feu divin et éthéré dont elle se nourrit ; selon Platon, elle franchit la limite des globes lumineux et s'avance jusqu'aux points extrêmes du ciel, où elle contemple les idées, types éternels et immuables des choses, le beau en soi, le vrai en soi, le bien en soi ^. Les stoïciens la retiennent dans une région inférieure , parmi les astres, et audessous du séjour des dieux ; c'est là qu'ils placent leur

* Voyez PlatOD, Lois z. — PhédoD, page 194. — CicéroD, Tusc. j, 30. — Songe de Sdp. vin. — Sénèque, Lettres 24, 29, 51 , 63, 70, 92; De provid. 6. De vit. beat. 19.

^ In cœlmnqae redire animas, cooloqne venire* (Manilias.)

Voyez Jaste Lipse (Phys. st. diss. 14), Cicéron (Tusc, i). ' Platon, Phèdre, — a Apud Platonem , in «therem sublimantur anim» sapientes, apud stoîcos sub lunam. » (Tertullien, De anima, 54,)

empyrée * . Ce qui faisait dire à leurs adversaires qu'ils reléguaient les âmes dans la lune^. Le paradis des stoïciens est donc moins élevé d'un degré que celui des platoniciens ; l'un et l'autre sont ouverts aux seuls sages, à ceux qui exempts des souillures de la matière ou purifiés après la mort^, soit par des châtiments, soit par un séjour forcé dans les régions voisines du globe terrestre*, ont pu fléchir le souverain Juge, ou simplement gagner par la légèreté de leur yol les espaces éthérés. Une condition est mise à l'entrée du ciel ; dans le système de Platon, c'est une condition morale; dans celui des stoïciens, une condition physique. Que deviennent, dans ces demeures lumineuses, ces esprits bienheureux, tandis que les âmes des méchants, ou se perdent dans les airs, ou souffrent dans le Tartare , ou vont animer des corps privés de raison ^ ? La félicité du ciel platonicien a quelque chose de plus calme, de plus pur, de plus divin ; le bonheur de l'âme stoïcienne est plus éblouissant et plus matériel. Dans le ciel de Platon, l'âme se nourrit avec délices de la science véritable ; elle voit briller la vraie justice, la vraie sagesse, non pas sous le voile épais de copies imparfaites, mais face à face et sans intermédiaire. Elle admire ces beaux et grands objets, calmes et pleins de béatitude, faces rayonnantes de l'Etre unique, étemel , immuable, en

* Voyez Lacain, endroit cité, p. 273, n. 2.

Manilius :

nia Deum sedes, h»c illis proxima, Divam Qai virtate sua similes vestigia tangunt. (L. !•)

' « In sthere donnitio nostra , cnm Platone ; aat circa lanam cam EndymioDibiu stoYcorum. » (Tertullien, ibid,)

* Opinion platonicienne.

* Opinion stoïcienne.

^ Voyez le Phèdre, le Pliédon et le Oorgias.

qui résident toutes les essences. Attachée à cette ineffable contemplation, elle sent s'allumer en elle-même des amours extraordinaires *. L'âme stoïcienne habite au milieu des globes lumineux, éblouie, inondée, de leur immense éclat. Quelles gerbes de feul quels vastes rayonnements ! La voûte céleste resplendit ; nulle ombre ne vient altérer ce jour si transparent. Cependant, Pâme est initiée à tous les mystères de la nature ; elle voit les astres rouler en silence, sous l'impulsion des génies, et l'univers accomplir ses lois. Nul secret ne lui échappe; du sein de la béatitude elle laisse tomber un regard de mépris sur la terre, et sur les demeures des hommes^. 11 est encore un plaisir réservé à ceux qui, par le chemin étroit et escarpé de la vertu, comme dit Pindare ^, parviennent à ces belles demeures, à ces temples élevés de la sagesse : c'est la compagnie des plus grands génies et des plus nobles vertus qui aient paru dans le monde. « Dans la cité de Dieu*, » où aspirait Socrate, rame converse avec Orphée, Hésiode, Homère ; avec les amis des muses et de la philosophie, avec les cœurs chastes et doux, victimes résignées de la calomnie et de la violence^. Dansl'empyrée stoïcien, elle retrouve les

^ Doctrine du Phèdre. V. le reflet de ces idées dans Cicéron (Tasc. I, ch. 21). a Atque ea profecto tummulto puriora et dilucidiora cernentur, quam, qaonatttra fert, liber animos perrenerit. » — « Quam antem nihil erit prœter animam; nulla res impediet quominas percipiat quale qaidqae sit. »

^ Sénéque. Ep. 102.

' Cette expression, qui appartient à Pindare et à Hésiode, est citée par Platon, Rép, u, p. 78, éd. de M. Cousin.

* Expression de Platon, Rép, ix, fin. a Du moins peut-être en est-il au ciel un modèle (de cette cité yéritable) pour quiconque veut le contempler et régler sur lui son âme. » P. 235.

^ Doctrine du Pliédon , p. 206; de l'Ap. de Socrate, p. 118 , 120, et du Gorgias. Voyez la description du bonheur céleste dans Pindare, cité par Plutarque (Cons. à Apollonius).

guerriers, les politiques, mêlés aux philosophes ; Scipion, Pompée, César, à côté deCaton et de Lélius^

Entre ces descriptions philosophiques de la vie future, si supérieures aux tableaux tracés par les poètes, et les descriptions du paradis chrétien, on a pu noter de nombreuses ressemblances. Marquer ici les différences est inutile. Les corps sont exclus du ciel des philosophes, et admis dans celui du christianisme^; le ciel des stoïciens est corruptible et périssable, aussi bien que les esprits qui l'habitent; Platon, au contraire, assigne aux bienheureux et à leur céleste demeure une éternelle durée ^. La Divinité est absente du ciel des stoïciens, mais non du ciel de Platon, car Socrate se réjouit « d'aller dans un lieu pur, immatériel, auprès d'un Dieu bon et sage *. » Ce Dieu est aimé des âmes qui vont à lui, car c'est le propre de la beauté en soi d'exciter l'amour dans ceux qui la contemplent^.

Cette exposition comprend tous les passages de Sénèque où l'on a voulu voir une inspiration chrétienne : rien-de plus faux, sur ce point comme sur tant d'autres,

* Manllius :

Hac migrant ex orbe, suamqae habitantia cœlum, ^thereos Yivuiit annos, miindûque fruantar.... Atque bic iEacidas, bic et yeneramur Atridas Tydidemque ferum....

Pompeinsque orbis domitor... (L. I.)

La description de ces élus a environ 40 vers.

^ Cicéron, 1. m, ch. xxde la Rép. Fragm. conservé par saint Augustin. — On peut voir comment saint Augustin essaie de concilier le platonisme et la religion chrétienne au sujet de la résurrection des corps. — De civ, Dei, 1. XXII, 26, 27.

' Phédon, p. 239 et 240. — Platon enseigne que les âmes parvenues au plus haut degré de pureté jouiront dans le ciel d*un bonheur sans fin et ne rentreront plus dans des corps humains, a Elle passe Téternité avec les dieux. » Phèd. p. 240, — C'est aussi la doctrine de l'Ap. de Socrate.

* PA^don, p. 339.

' Phèdre.

que ces analogies prétendues*. Les vagues ressemblances qu^on croit saisir sont communes à la philosophie et à l'Evangile, et non particulières à notre auteur ; et combien de philosophes en cela plus orthodoxes que Sénèque ! Nous regrettons que par une confusion trop fréquente on ait allégué pour démontrer l'orthodoxie de Sénèque, quelques passages qui prouvent évidemment le contraire, et, par exemple, qu'on infère sa croyance à V éternité^ des textes mêmes où il soutient que Thomme périt tout entier avec le corps et s'enseveUt dans la paix éternelle du néant ^ L'erreur est complète, et ce n'est pas entièrement la justifier que de la tenir pour involontaire.

* Les principaux rapprochements sont tirés de la lettre 102 que nous avons analysée, et de passages semblables dont nods avons expliqué le vrai sens. V. Ep. lxxix.

^ ilei Ifarctatn 19 : « Eicessit filius terminosintraqaos servit, excepit eum magna et œterna pax. d — Tout le chapitre x.

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