‹ Etude Critique Sur Les Rapports Supposes EntreChapitre 23 sur 66 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des Anges.— De la fia du Monde.— Du Jugement dernier et de la Résurrection

des corps.

S'il est parmi les hommes une croyance ancienne, répandue, partagée également par les philosophes et par le vulgaire, c'est l'opinion qu'il existe entre la Divinité et la nature humaine des êtres intermédiaires, inférieurs à Dieu et supérieurs à l'homme, de même nature que notre âme, sortis comme elle des mains du Tout-Puissant, disséminés dans les espaces, et chargés de veiller à la conservation de l'univers et de ceux qui l'habitent. L'antiquité du moins a abondé dans ces idées. Nous voyons par Plutarque, qu'Orphée, Hésiode, Homère, Heraclite, Pythagore, croyaient, comme le peuple, à l'existence de génies bienfaisants, et de démons funestes, qui peuplaient les airs et exerçaient une action puissante sur nos destinées * . Cette doctrine, selon Plutarque, est venue soit de la Perse et de Zoroastre, soit de la Thrace, soit de l'Egypte, et il assimile ce qu'on rapporte de Typhon, d'Isis et d'Osiris aux traditions grecques sur les Titans et les génies^. Dieu, dans le Timée, (commence son œuvre par la création des divinités subalternes, et il les charge ensuite de former les âmes des astres, les âmes humaines, et de les unir à des corps ^. De là l'étymologie du mot génie, donnée par Varron et par Festus : genius a gignendo : « Genius j> deus est qui praepositus est ac vim habet omnium re- » rum gignendarum*. » Qu'il y ait eu parmi ces intelli-

* — jyisis et d'Omis. — Pourquoi les oracles ont cessé, ^ Pourquoi les oracles ont cessé.

' Page 157. Trad. de M. Cousin.

* Voyez Juste Lipse, Phys, st, i, diss. 19.

lions, et s^avançant avec majesté au plus haut du ciel pour contempler de près l'essence étemelle * ? Quoi d'étonnant qu^Eusèbe ait vu dans ces passages un emprunt fait aux livres saints , et une imitation des 7Vônes, des Puissances j des Principautés^ et de la céleste hiérarchie des anges ^ ?

Lactance a conservé un fragment des ouvrages perdus de Sénèque, où ce philosophe parle des génies disséminés dans le monde pour en régler la marche et faciliter l'exécution des lois divines ^. Cela prouve qu'il n'était pas en opposition avec le sentiment universeL On peut trouver aussi quelques traces de cette opinion dans ceux de ses écrits qui subsistent *. Admettait-iï en outre, comme Platon, Pythagore, et le genre humain, l'existence des génies protecteurs de l'homme, en ua mot, des anges gardiens? Pour le prouver, on cite une phrase qui signifie au contraire qu'il mettait cettft croyance au rang des superstitions : a Ex Nomentano » meo te saluto. et jubeo habere mentem bonam^ hoc » est propitios Deos omnes ; quos habet plaçâtes et » faventes, quisquis sibi se propitiavit. Sepone in prse- » sentia, quae quibusdam placent : unicuique nos- » trum paedagogum dari Deum, non quidem ordi- » narium, sed hune inferioris notas, ex eorum numéro » quos Ovidius ait de plèbe Deos. Ita tamen hoc se- » ponas volo, ut memineris majores nostros, qui cre- » diderunt, stoicos fuisse ; singulis enim et Genium

' Phèdre.

2 Eusébe, Prép. év., \. XI, ch. xxvi.

Hic (Deus) cum prius fundamenta molis pulcherrimae jaceref ef 6m '' ordiretur quo neque majus quidquam novit natura nec melios, uf ofkiâSii sub dacibas sais irent , quamvis ipse per totum se corpus intenderet , (àhmen ininistros regni sui Deus genuit. d (Eitrait du livre intitulé Exhôt^ tationes)» Lact. Inst. div. i, 5.

* Ep. cii : a In quo disposita tôt numioa in actus suos excubant. P

» et Junonem dederunt. Postea videbîmus^ an tanr » tum Diis vacety ut prwatorum negotia procura^ » rent. . . S) Sénèque, comme on voit, traite fort légèrement une opinion partagée même par les siens, et il parle avec une ironie peu respectueuse de ces dieux plébéiens, ministres subalternes de la Providence, sur la* quelle d'ailleurs il émet des doutes que le christianisme n'a pas inspirés. — Telle est, encore une fois, la valeur des preuves qu'on met en avant pour nous persuader que Sénèque avait lu l'Evangile*.

Les Pères de l'Eglise ont souvent remarqué que la doctrine stoïcienne sur \dijin du monde par le feu présentait quelque analogie avec les prédictions où Jésus- Christ et ses apôtres décrivent ce grand événement^. Nous n'avons pas à faire l'historique de la question : elle est trop connue. La doctrine stoïcienne est en'^principe dans Heraclite, et même, selon Plutarque, dans Hésiode et dans Orphée*; Zenon, Cléanthe, Chrysippe, Antipater, l'avaient soutenue dans des écrits spéciaux® ; Boëthius de Sidon et Panétius la combattirent, pour adopter le dogme péripatéticien de l'éternité du monde ; Posidonius la remit en vigueur, et nous voyons par l'adhésion de Sénèque que son siècle y avait souscrit*. Le christianisme et le Portique s'accordent en un point : c'est que le monde présent périra, et l'un et l'autre con-

^ Ep. ex. CommeDC.

^ Nous ne croyons pas devoir mentionner l'expression supposée de la lettre xx' angélus Epieuri : c'est une altération du texte véritable qui paraît être œmulus. Ce mot d^ailleurs , dans l'endroit où on ie place, n'aurait aucun sens.

' Minucius Félix, Oct. 34. — Eus. Prép. év. l. XV, 18.

* Pourquoi les oracles, etc.

^ Diog. de Laert. Zenon,

^ Voyez Cicéron, De nat. deorum u, 46. — Sénèque ad Marciam, fin (ch. xxTï). ~ QuŒit. n. m, 29. — Lcttr. 9, 36. — Ovide {Met. i, 266;.

sidèrent le feu comme le principal agent de cette destruction. Il est donc naturel de rencontrer quelques traits assez semblables dans les descriptions stoïciennes et les prophéties évangéliques, puisqu'on y dépeint les mêmes effets produits par les mêmes moyens. Deux tableaux, représentant une ruine ou un incendie, et surtout la ruine ou Tincendie du même objet, ne pourront pas différer entièrement de ton et de couleur. Mais à part quelques ressemblances apparentes et passagères^, que de différences essentielles entre les livres saints et les écrivains profanes, au sujet du dernier jour, nonseulement pour le fond de la doctrine, mais encore dans l'expression! Le monde, suivant les stoïciens, doit périr pour se renouveler, se mundus renos^aturus exsUnguet^^lai nature inanimée, les hommes, les génies, tout disparaîtra dans un feu divin, âme impérissable de Punivers, qui ensuite produira un monde brillant de jeunesse, peuplé de races nouvelles^. Cet anéantissement du genre humain qui aboutit à une palingénésie^ ces évolutions périodiques du monde qui rentre dans le sein de Dieu pour en sortir encore , cette suppression complète

* Voici ces ressemblances : « Non relinquetar lapis super lapidem qui non destraatar (dit Jésus - Ctirist en parlant du temple de Jérusalem) ; stell» cadent de cœlc... erunt pestilentis et motus perloca r> (S. Malth. xxit).— Saint Pierre : < Cœli autem qui nunc sunt et terra eodem verbo repositi sunt» igni reservati in die judicii.... Ad?eniet autem dies ut fur,

in quo coeli magno impetu transient ; elementa vero calore solventur

Coeli ardentes solventur et elementa ignis ardore tabescent. Novos vero cœlos et novam (erram secunda promissa ipsius exspectamus » (IP Ep. m). — Voici quelques fragments analogues de Sénéque... < Sidéra sideribus incurrent, et omni flagrante materia uno igné quidquid nunc ex disposito lucet ardebit... Nihil quo slat loco stabit.... Omnia sternet abducetque secum Yetustas....urbes tremoribus quatiet et ex Infimo pesliienles balitus mittet... » (ad Marciam» 26).

' Ad Marciam, 26.

^ Ad Marciam, 26. — Lettres 9^ 36. — Cicér. De naU deor, u, 46.

de la personnalité humaine, de la responsabilité de l'âme, des châtiments et des récompenses de l'autre vie, n'est-ce pas Topposé de la doctrine évangélique ? Aussi comparez les amplifications de Sénèque sur le dernier jour avec les prédictions de Jésus-Christ dans saint Matthieu : dans l'écrivain profane vous voyez un désordre et un bouleversement purement physique qui se terminent par le calme profond du néant, ipsi^ parvà ruiiiœ ingentis accessio, in antiqua elementa a;ertemur^j au contraire, c'est un effet moral que produisent les descriptions chrétiennes, la terreur qu'elles inspirent agit principalement sur l'âme, et le fracas extérieur n'est qu'un accessoire ; le grand intérêt de ce terrible jour n'est pas dans la chute d'un monde périssable, mais dans le sort de l'homme cité devant Dieu ; les phénomènes sensibles n'épouvantent que parce qu'ils sont les signes précurseurs du jugement dernier ; ce qui fait sécher d'effroi la créature responsable, au milieu de ces ruines universelles, ce sont ces bruits retentissants qui l'appellent au pied d'un tribunal plein d'une redoutable majesté. La diversité des doctrines se marque dans la diversité des descriptions.

Ce qui n'a été ni soutenu ni avancé par aucun philosophe ancien, c'est que la fin du monde présent sera suivie de la résurrection universelle des corps, et d'un jugement de tous les hommes. De tous les dogmes chrétiens, aucun, peut-être, n'a excité dans le monde païen plus d'étonnement et d'incrédulité. L'Aréopage d'Athènes ferma la bouche à saint Paul, lorsqu'il annonça, dans la patrie de Socrate, Jésus ressuscité 2. En signalant les analogies du christianisme et de la

' Ad Marciam, fin.

^ Actes XXVII, 51 .

â92 DES ÉCRITS DE SÉNÊQUE.

philosophie , les Pères avouent que Pythagore et Platon ont singuUèrement altéré et mutilé le dogme de la résurrection qu'ils avaient trouvé dans les traditions du genre humaine Saint Augustin cite un passage de Varron où il est question de certains astrologues qui prétendaient que les hommes renaissent après 440 ans et reprennent le même corps qu'auparavant^. Mais il reconnaît que ces sortes d'assertions , traitées de rêveries et d'impostures, n'ont jamais été ni émises sérieusement ni discutées. Platon admet un jugement individuel après la mort, mais nulle part il ne fait mention d'un appel général du genre humain au tribunal de Dieu. Sénèque, nous l'avons vu, ne croyait pas même à ce jugement qui attend Tàme au sortir du corps; comment donc peut-on trouver dans ses écrits quelque allusion au jugement dernier et général? Lactance cite de lui une phrase détachée d'un ouvrage disparu où il dit en parlant de la mort prématurée : « Ne comprends-tu pas l'autorité et la majesté de ton juge, maître de la terre et du ciel, Dieu des dieux, cause unique d'où dépendent ces divinités que nous adorons comme éternelles^? » Mais que peut-on inférer d'un fragment que rien n'explique, dont le vrai sens n'est déterminé par rien, et que Lactance cite dans toute autre intention que de prouver la croyance de Sénèque au jugement dernier ? En le prenant dans le sens le plus chrétien, on ne pourrait y voir

' Minucius Félix, Cet. 54.

^ De civ, Dei, 1. XXII, ch. xxynu

^ et Annsus quoque Seneca, qui ex Romanis vel acerrimus stoïcus fiill« qaam sœpe summum Deum mérita laude prosequitur ! Nam cum de immatura morte dissereret, a Nonne intelligis, inquit, auctoritatem ac mij^s < tatem ju(ticis toi, rectoris orbis terrarum cœlique, et deorum omnium Dei, a quo ista numina, qus siogala adoramus et colimus, suspensa sunt? d Div. Inst. h ^-

qu'une sorte d'opinion platonicienne sur le jugement individuel. Mais nous repoussons même cette interprétation qui est condamnée par la doctrine de Sénèque et par tous ses écrits. On ne soutiendra pas, je pense, qu'un fragment isolé et d'une signification douteuse prouve seul contre plusieurs volumes;

Si Ton veut savoir comment la philosophie a parlé du jugement particulier, lorsqu'elle se rapproche le plus du christianisme, on peut relire cette page du Gorgias où l'âme humaine est représentée devant son juge, sans appuis, sans défenseurs, dépouillée de toute vaine pompe, et de tous les voiles de la dissimulation : elle porte la marque de ses penchants vicieux, la souillure de ses crimes ; elle est cicatrisée de mensonges, de fraudes, d'injustices ; elle a les monstruosités de l'orgueil, de la cruauté, de la débauche ; en cet état, elle apparaît sous un regard sévère et inquisiteur, et entend la sentence qui la condamne à une expiation éternelle ou temporaire ^ On relira encore les dernières 'paroles du même dialogue ; Socrate y exhorte ses amis à penser à leurs fins dernières : « J'ajoute, CalUclès, une foi entière à ces discours, et je m'étudie à paraître devant le Juge avec une âme irréprochable. Je méprise ce que la plupart des hommes estiment ; je ne vise qu'à la vérité, et tâcherai de vivre et de mourir, lorsque le temps en sera venu, aussi vertueux que je pourrai. J'invite tous les autres hommes, et je t'invite toi-même à embrasser ce genre de vie, et à t'exercer à ce combat, le meilleur, à mon avis, de tous ceux d'ici-bas ; et je te reproche que tu ne seras point en état de te défendre lorsqu'il faudra comparaître et subir le jugement dont je te parle... Vous trois qui êtes les plus sages Grecs d'aujourd'hui,

* p. 407, éd. de M. Cousin.

VOUS ne sauriez prouver qu'on doive mener une autre vie que celle qui nous sera utile quand nous serons làbas. Au contraire, de tant d'opinions que nous avons discutées, toutes les autres ont été réfutées; et la seule qui demeure inébranlable est celle-ci, qu'on doit plutôt prendre garde de faire une injustice que d'en recevoir. .. que si quelqu'un devient méchant en quelque point, il faut le châtier, et qu'après être juste, le second bien est de le devenir, et de subir la punition qu'on a méritée... Rends-toi donc à mes raisons, et suis-moi dans la route qui te conduira au bonheur, et pendant ta vie et après ta mort. Souffre qu'on te méprise comme un insensé, qu'on l'insulte, si Ton veut, et même laisse-toi frapper volontiers de cette manière qui te paraît si outrageante. Car il ne t'en arrivera aucun mal, si tu es solidement homme de bien et dévoué à la culture de la vertu ^ » Pulcherrime dicta^ et capiunt me recitantem^!

L'examen delà métaphysique et de la théologie, dites chrétiennes, deSénèque est terminé. Deux mots le résument : 1 ® Sénèque, dans toutes les questions examinées, est un interprète fidèle du stoïcisme, acerrimus stoïcorurriy comme dit Lactance. 2** Sur tous les points, sans exception, Platon est beaucoup plus près du christianisme que Sénèque. La raison en est simple : Sénèque suit ouvertement la doctrine du panthéisme, et ses opinions particulières dérivent de ce principe.

Passons à sa morale.

^ Expressions de Jaste Lipse.

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