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CHAPITRE XI

De la morale chrétienne de Sénèqae.— Rapprochements dont la faasseté ou la frivolité est évidente. — Maximes banales sur la vertu, la conscience» la mort, les richesses, les passions.

Commençons par quelques rapprochements évidem* ment faux, et par des citations sans valeur et sans portée, sur lesquelles il est superflu d'insister. Cet examen préalable dégagera les points essentiels de la comparaison ^

4 . Rapprochements de mots. Comparaisons, méta^ phores^eic. — Saint Paul, dans TEpître auxEphésiens, parle en ces termes de la vertu divine^ c'est-à-dire de la puissance de Dieu qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts et l'a fait asseoir dans le ciel au-dessus des Principautés et des Dominations : « Ut sciatis, quae » sit supereminens magnitudo virtutis ejus (to 67cep6a>.-

» >.ov (Aeysôoç tyîç ^uva|jL6(oç aÙToOl eîç i^fiLaç) , in nOS qui

» credidimus.. . quam operatus est in Christo, suscitans » illum a mortuis, et constituens ad dexteram suam in » Cœlestibus, supra omnem Principatura, et Potesta- » tem, etVirtutem, et Dominationem , et omne no- » men ^. . . » — Sénèque définit quelque part la vertu ^ en l'opposant à la volupté : « Altum quiddam est vir-tus, excelsunij régale^ ins^ictum^ infatigabile : voluptaSy humile, sen^ile^ imbecillum^caducum... nihil virtute prœstantius ^. . . » Quel rapport peut-on aperce-

* On trouvera les rapprochements essayés entre Sénèque et saint Paul dans Schœll (Litt. rom. n), M. Durozoir (Sénèque Panckoueke) t. vu; M. Greppo (trois Mémoires), Th. Morell (Eptt. à Lacil. trad. en anglais), et dans M. Fleury, t. I, p. 25-125.

^ De mt. beata, 7. — Ep. 67.

voir entre ces attributs de la sagesse stoïcienne, et la puissance de Dieu, ou la majesté de son Fils? Il n^y a pasTombrede ressemblance, ni pour le fond, ni pour la forme. Il eût été facile, ce semble, de trouver matière à quelque comparaison plus ingénieuse dans les nombreux éloges de la vertu, que renferment les livres sacrés et les livres profanes ; il est vrai que l'abondance des textes et la facilité des rapprochements en détruit rintérêt : pour ce qui est des définitions philosophiques de la vertu, on peut consulter Stobée (Sermo i), et le recueil des pensées de Cicéron. Nous citerons particulièrement, comme se rapprochant assez des expressions de Sénèque, ces vers d'Horace ;

Virtas, repuls» nescia sordids lotaminatis fulget honoribus ;

Nec sumit aut ponit secures Arbitrio popularis aur».

Virtas recludens immeritis mori Cœlum, negata tentât iter via ; Cœtasqae vulgares^ et udam

Spenilt bumum fagiente penna. (Od. 2^ 1. III.)

et ces vers de Ménandre : « Dans la vie, il n'est rien de supérieur à la sagesse... celui qui la possède est magistrat, général, chef du peuple, tribun : le sage est maître de tout :

Oux lonv où^èv... Jv dcvOpcSnou çuosi

fxaffTOÇ JOTl...

ou{a6ouXoc* 6 ^lAfcpov Xo^io{Aâ iravr' Ixei '.

Quant à la pensée de saint Paul, on n'en trouvera l'équivalent dans aucun auteur profane.

Parmi les éloges décernés à la vertu, il en est un

' Fragments de Ménandre, éd. Didot, p. 25.

qu'on lui a de tout temps accordé, c'est d'être peu commune. Et on avouera que l'esprit humain pouvait bien, par ses propres forces, découvrir cette vérité. Enchérissant sur cette idée, les stoïciens ont fait de la vertu, non plus le privilège de quelques hommes d'élite, ou un don spécial de la Divinité, mais un phénomène extraordinaire et une merveille introuvable. Suivant eux, le sage n'apparaît qu'à de rares intervalles dans la vie des peuples ; et quoi d'étonnant? il n'a plus rien de l'homme. Interprète de cette pensée, Sénèque dit qu'il naît tous les cinq cents ans, comme le phénix, Tanquant phœnix semel anno quingentesimo nascitur^. A quelle sentence des livres saints pensez-vous que ce mot corresponde ? à celle-ci : « Beaucoup d'appelés, et peu d'élus ^. » Les paroles de Sénèque sont , dit-on, une réminiscence des paroles de Jésus-Christ. Au moins on ne soutiendra pas qu'il a imité ici jusqu'aux tours particuliers à la langue des Ecritures . — U y a plus de justesse dans le rapprochement que fait saint Clément de cette maxime évangélique et de la formule des anciens mystères : « Beaucoup prennent le thjrrse^ mais peu sont inspirés par le Dieu ^. » Platon la cite, ainsi que ce vers de Pittacus, répété par Simonide : « II est difficile d'être homme de bien, et de demeurer tel; » et il ajoute lui-même : « Il n'appartient pas à l'homme d'être toujours vertueux ; Dieu seul jouit de ce privilège * . » Au surplus, si Ton doute que la vertu ait toujours été rare, et considérée comme telle, on peut, encore une fois, consulter Stobée et les compilateurs de maximes.

* Ep. xui.

^ Saint Matthieu, xxii, 14.

' Pbédon, trad. de M. Cousin, p. 211. noAXoi p.8v va^Oinxoçopoi, iraupoi ^é TE pàx^oi. — Stobée (préf. de Grotius).

* Protagoras, ihid, p. 80-86.

Voici maintenant une métaphore, ou plutôt une comparaison dont Sénèque évidemment n'est pas l'inventeur. Il s'agit des principes de vertu qu'une éducation philosophique développe dans Tâme. L'auteur les compare à des semences : si elles sont déposées dans un terrain bien cultivé, elles germent et fructifient; a on les néglige, elles ne produisent que des herbes stériles : « Semina in corporibus humanis divina dispersa » sunt, quae si bonus cultor excipit, similia origini » prodeunt; et paria his, ex quibus orta sunt, sur- » gunt : si malus, non aliter quam humus sterilis ac » palustris, necat, ac deinde créât purgamenta pro » frugibus *. » — « Plurimum proficit sermo. . . seminis » modo (verba) spargenda sunt; quod quamvis sit M exiguum, quum occupavit idoneum locum, vires suas » explicat, et ex minimo in maximes auctus diffundi- » tur. Idem facit ratio : non late patet, si aspicias; in » opère crescit. Pauca sunt quae dicuntur ; sed si illa » animus bene exceperit, convalescunt et exsurgunt. » Eadem est, inquam, praeceptorum conditio, quœ » seminum : multum efficiunt, etsi angusta sunt ; tan- » tum ut dixî, idonea mens rapiat illa et in se trahat. » Multa invicem et ipsa generabit, et plus reddet quam » acceperit ^. » — Comparer Tesprit à une terre, l'éducation à une culture, la parole à une semence, les vices aux mauvaises herbes ; n'est-ce pas là un de ces traits dont Sénèque ne trouvait aucun modèle chez ses devanciers, une de ces façons de parler inconnues aux Grecs et aux Romains ? Où en a-t-il pris l'idée? Nécessairement, dit-on, dans les paraboles évangéliques du semeur, de l'ivraie et du bon grain ^.

^ Ep. ixxm, ^ Ep. xxxrm.

^ On peut lire la parabole évangélique dans saint Matthieu xm. On

De même, pour désigner la félicité apparente et mensongère des heureux du monde, qui recouvre bien souvent la laideur et la misère du vice, il n'eût jamais, sans doute, imaginé de les comparer à des murs peints et dorés, à de frêles mosaïques, s'il n'avait lu la terrible parole du Sauveur aux hypocrites : Sépulcres blanchis *. « Isti quos pro felicibus adspicitis, si non » qua occurrunt, sed qua latent, videritis, miseri sunt, » sordidi, turpes, ad similitudinem parietum suorum i) extrinsecus culti. Non est ista solida et sincera feli- » citas : crusta est, et quidem tennis. Itaque, dum illis » licet stare, et ad arbitrium suum ostendi, nitent et » imponunt : quum aliquid incidit, quod disturbet ac » detegat, tune apparet, quantum altae ac verae fœdi- » tatisalienus splendor absconderit ^. » N'est-il pas en effet extraordinaire, n'est-ce pas chose nouvelle qu'un philosophe pense à distinguer le fond de la forme, la réalité de l'apparence, et que peu dupe des dehors brillants qui déguisent de profondes turpitudes, il emprunte à l'un des usages les plus communs du luxe

verra combien elle diffère, pour le sens général et dans les détails, de la comparaison de Sénéque. SI quelques personnes doutaient que ces termes métaphoriques fussent usités parmi les anciens , nous pourrions leur indiquer cette phrase de Cicéron : « Sunt enim ingeniis nostris semina iniiata yirtutum ; qu» si adolescere liceret, ipsa nos ad beatam Titam nalura perduceret. » (Tusc, m, 1.) Et ce vers de Perse :

Gultor enim juvenom purgatas ioseris aores Frnge Gleanthea. (S. V^ 62.)

Celui-ci d*Horace :

Si modo cultures patientem commodet anrem. (Ep. i, 40.)

' (( V» vobis> quia similes estis sepulchris dealbatis, qu» a foris patent hominibus speciosa , intus yero plena sunt ossibus mortuorum et omni spurcitia. » (S. Matth. xzm, 27.)

contemporain une image saisissante pour rendre ce contraste * ?

Faut-il croire aussi que Sénèque n'ait pas pu appeler la vie un fardeau^ sans avoir appris de saint Paul cette métaphore ^? Est-ce de Job que les stoïciens romains tiennent cette expression : « Fi^^ere, rniUtare est ^. » Qu'est-ce que la philosophie, qu'était-ce surtout que le stoïcisme, sinon une guerre à outrance, déclarée à la mollesse et à la corruption publiques ? « La vie est un poste, » dit Cicéron ; « le courage n'est autre chose que la vertu sous les armes *. » Antisthène aimait à répéter ce mot : « La vertu est une arme ^. » Nous lisons dans Platon : « C'est un grand combat, oui bien grand, celui où il s'agit de devenir vertueux ou méchant, combat d'une telle importance que ni la gloire, ni la richesse, ni la puissance, ni enfin la poésie, ne méritent pas que nous négligions pour elles la justice et les autres vertus ®. » Ailleurs il compare l'homme vertueux, qui

' Horace se sert d*ane autre métaphore poar exprimer la même idée :

Introrsam turpem, speciosam pelle décora. (Ep. i, M» 45}.

Detrahere et pellem, nitidoa qua qoisque per ora Cederet, iDlrorsum turpis. (S. i, L. II, 65.)

L*tmage de Séoéqae est différente , sans doute; comme elle diCTére de l'image de TEvangile.

^ a Scit se esse oneri ferendo. — Turpe est cedere oneri. » (Ep. lxxi et xxii.) — Saint Paul : <« Unusquisque onus suum portabit. » (Galates, vz, 5. ^ Psaume lxi.) — Stobée : « XoXiirbv tuxvic to irpa-]f(Mi, àXXà ^sl auttiV çépEiv, otoirep (popriov. » (Apollodore. FlofiL Titre 108.)

'Job : « Militia est vitahominis super terram. » (vu, 1.)

* « Non est injussu imperatoris, id est Dei , de pr»sidioac statione vit» decedendum. » (Cato major.) — « Fortitudo est yirtus pngnans pro squitate. » (De off, i.) — Dans le I. II des Tusc, Cicéron compare le sage à un gladiateur.

^ Diog. Laer. (Antisthène).

^ Rép,, 1. X, p. 265, trad. de M. Couain : « Ms^oc 6 à^uv, rô xp^<^^ ^ xâxov itvsoOai, etc. »

reçoit après sa mort une céleste récompense, à un athlète victorieux qu'on mène en triomphe * . Comment s'étonner qu'on ait assimilé le sage à un soldat, à un gladiateur, lorsque la même expression signifiait tout à la fois vertu et courage^ et que l'homme de bien s'appelait indifféremment vir bonusj et vir fortis ? Ajoutons que si cette métaphore n'était pas aussi vieille que la philosophie, parce qu'elle en exprime un des caractères essentiels, c'est à Rome qu'elle aurait dû naître.

II. Lieux communs philosophiques . — De la mort. — Les raisons alléguées jusqu'ici pour démontrer que Sénèque imite les livres saints, se réduisent à cet argument fort simple : étant donnés quelques termes, anciens d'ailleurs et communément usités, qui se rencontrent à la fois dans Sénèque et dans les livres saints, il suit de là que Sénèque les a empruntés au texte original ou à la traduction de ces livres ^. Les arguments que nous

* Ibid. Gn :« *Eirst^àv rà a6Xa aùrnc }cop.i^(dpi.e6a, ûoirep oi viXYi^opoi.... » — La même comparaison se retrouve dans Eschine, discours sur la Couronne. — a La vie souffre violence, » dit aussi Ménandre : ptoç xsxXviTai ^ Se Ptw «optî^eTai. — « Perdidit arma^ locum virtutis deseruit, qui semper in augenda festinat et obruitur re. » (Horace, £p. l.I, 16, v. 65.) — On lit dans Sénèque (ad Marciam) : omnis vita supplicium est^ expression exagérée d'une pensée très-commune dans rantiquité. V. Stobée (Floril. 98 et 121).

^ La Vulgate, œuvre de saint Jérôme, est, comme on sait, la reproduction épurée d'une traduction ancienne des livres saints, et spécialement du Nouveau Testament, en latin. Cette traduction primitive s'appelle la version italique. A quelle époque remonte-t-elle? On ne le sait pas précisément. Cette incertitude permet donc de lui assigner une date trèsancienne, lorsqu'on a intérêt à le faire. Mais si ancienne qu'on la suppose, elle ne peut pas avoir précédé l'original ; or, cela serait presque nécessaire pour qu'elle ait pu servir de modèle à Sénèque. Le bon sens indique d'ailleurs qu'un certain nombre d'années a dû s'écouler entre la publication des Evangiles et desEpttres et leur traduction. En effet, puisque les livres sacrés furent composés, soit en hébreu, soit en grec, apparem-

allons examiner ne diffèrent en rien des précédents; seulement, au lieu de rouler sur des mots, ils roalent sur des maximes ; mais ils ont la même force logique et aboutissent aux mêmes conclusions. Ainsi, qu'il se trouve çà et là dans les auteurs sacrés et dans Séné* que quelques sentences générales sur la vie humaine et la condition de l'homme ici-bas, sur les éternels objets des réflexions de la philosophie, et des sévères avertissements de la religion, la conséquence qu'on en tire est celle-ci : Ces pensées ont été suggérées à Sénèque par l'Ancien ou le Nouveau Testament, et sans le secours de ces lumières il n'aurait pas pu dire, par exemple, que l'homme est mortel, qu'une bonne conscience est le principe de la félicité, et que les richesses créent des périls à la vertu. Eclaircissons cette remarque par quelques détails.

Tout le monde connaît ce début de l'Ecclésiaste : T^anitas vanitatum^ et omnia vanitas. Sénèque ne l'ignorait pas non plus, lui qui a dit dans PEpître 101, à propos de la mort d'un ami : w Omnis dies, omnis hora, quam nihil simus ostendit ^ » Réflexion qu'il n'eût point faite, s'il n'avait lu l'Ecclésiaste. Lorsqu'il rappelait à Marcia qu'elle était mortelle, mortalis nata

ment il n*y ayaK pas urgence à les tradaire en latin ; sinon, quelques-uns du moins eussent été écrits en cette langue par les apdtres. Or, même TEplire aux Romains fût écrite en grec. •*— On n*a donc pas le droit, en comparant Sénèque et saint Paul, de citer la Vulgate, qui, pas plus que la version italique, n'existait à cette époque : il faudrait citer le texte grec* C*est une licence que prennent les partisans du christianisme de Sénèque, et nous ne croyons pas nécessaire de leur chercher querelle à ce sujet. Cette concession est de nulle conséquence.

^ «Misera, yere misera sors mortalium I Nam prster umbras quid sumas yel pondéra ignava, palabunda tellurem super?.... &>; où^èv scrpkiv, irXvv oxiaiç éoixoTsc. » (Sophocle, Ajax») — « ^Àvô^fùnoc èini inreùfAa xat o^* {liOvov. » (Id.) — « KaiTvou oxia, » (Eschyle.)

es^ mortales peperisti, putre ipsa fluidumque corpus % il lui citait, avec quelques changements, la Ge«. nèse : a Mémento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris ^. » — Mais cette autre imitation, comment la nier ou la dissimuler? Job avait dit : « Dominus cfedit^ Dominus abstuUt^ » (v. 21 .) — Sénèque répète : *c Desine benejicium fortunœ maie interpreiari : abstulUf sed dédit » (Ep. 63.) — C'est une variante, n'est-il pas vrai, de la maxime biblique ; et il faut en dire autant de ces vers de Ménandre : ce homme, cesse tes vains regrets et tes plaintes excessives : richesses, femme, enfants, la fortune t'avait tout donné, elle t'a tout enlevé :

X,pYi(i.aTa, ^vatxa, yoX tucv6>v Tro'XXeAv oiropav, a ooi TUXY) xej^pTixe, raûr' à^eiX£TO '.

Euripide imite aussi Job à sa manière, dans ce passage: « Le bonheur n'est rien, c'est une vaine image qu'un Dieu a tracée et qu'il efface encore plus vite :

Tov oX€ov où^Èv ou^apLoû xpîvci) ^otoiç, ov '^s é^oXet^ei pSov, <« ^pocçei Ocoç ^«

Disons mieux : aucun de ces auteurs n'est ici l'écho d'un autre, mais tous expriment un sentiment bien naturel à la faiblesse humaine, c'est la résignation aux volontés d'un Etre supérieur de qui nous tenons tout,

^ Ch. n.

^ m, 19. — Ménandre : « La terre qui enfante tout, reprend tout, ^vi ?ràvTa Tixrei xai traXtv xo(ji.t![6Tat. » — Simonide : « La vie est courte, et l'homme va bientôt s'enfermer sous la terre : ^iot^ç xP^'^^c ^^^ Pf ^X^^' jtpuçôelç S' UTTO "piî xsîrai tov âiravTa xpo'vov, ^

' Edit. Didot, p. 61.

* Voyez Stobée, jRor., t. CXm. — On lit dans les Controverses : « Ludit de suis fortuna muneribus, et quœ dédit aufert^ et qaa» abstulit reddit. » (Eœcerpt,, v. 2.)

et doDt la maia peat sans injustice nous ôter ce qu^elle -nous a donné ^ Est-il donc si extraordinaire que des pensées semblables se ressemblent par l'expression ?

III. De la conscience. — Fuir les méchants. — Les anciens connaissaient-ils la conscience? Trouve^t-on ce mot et cette idée dans leurs écrits? Leur est-il arrivé de dire quelquefois que le vrai bonheur consiste dans la paix de Pâme et dans le témoignage sincère d'une conscience irréprochable? Ou bien Sénèque est-il le premier qui ait hasardé dans le monde ces maximes : <c Quid sit istud (verum bonum), interrogas, aut unde subeat? Dicam. Ex hona conscieniia^ ex honestis oonsiliis,et rectis actionibus, ex contemptufortuitorum, ex placide vitœ et continue tenoreunamprementisviam ^. . . . Securitatis magna portio est, nihil inique facere... conscientia aliud agere non patitur, ac subinde respondere ad se cogit.. » (Ep. 106.) — Lit-on aussi dans les anciens qu'il faut mettre sa gloire en soi-même, et non dans le témoignage des autres; Platon, les cyniques, les stoïciens, ou quelques-uns des sept sages ont-ils recommandé de fuir et de fouler aux pieds les faux biens que le vulgaire estime? Ou bien est-ce encore une invention de Sénèque ?

Nous n'osons pas non plus prendre sur nous d'affirmer que la philosophie ancienne ait conseillé d'éviter la société des méchants, et que l'esprit humain ait été capable de trouver cette maxime : La compagnie perd l'homme. Elle abonde dans Sénèque ^. -^ Si ces préceptes ne se rencontrent dans aucun philosophe antérieur à Sénèque, nous sommes prêt à reconnaître qu'ils sont imités du Nouveau Testament.

* Sur le sentiment de la résignation aux volontés divines, voyez les exemples cités plus haut, p. 229 et 250.

^ Ep. XXIII. ^ De ira, m, 8. — Ep. civ. — Ep. cxxin.

On se rappelle peut-être une Epître, que nous avons citée plus haut S sur les cours publics de philosophie fréquentés par Sénèque dans sa jeunesse. Sénèque, en dépeignant ses anciens condisciples, note une classe d'auditeurs que la curiosité seule et le goût des belles et retentissantes paroles attirait : a^venîuntj ut audiant, non ut discant^.)) — On nous apprend qu'en leur infligeant ce blâme, il songeait aux paroles du Psalmiste : « aures habent^ et non audient. »

Trouverons-nous enfin parmi les preuves des plagiats philosophiques de Sénèque autre chose que des maximes du sens commun et des adages de la sagesse universelle? Mettrons-nous au rang des vérités nouvelles, peu connues, que nul esprit n'a enfantées, que nul écrit n'a publiées, ce précepte : & Omnis in modo virtus est^^ i> il faut mettre de la mesure dans la vertu même ; ou celui-ci : « Philosophons sans faste, et sans nous rendre odieux ; dissimulons notre sagesse avec prudence, de crainte d'exciter des ombrages dangereux, » « Licet sa-

* Ep. cvin.

^ Ep. Lxvn. — Saint Paul : « Non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem : {ati OTrep^poveîv 'irap* S ^eî ^povEîv, àXXà çpoveïv «îç To cwcppoveîv. » (Rom., XI, 3.) — Le rapprochement qu'on veut établir entre cette maxime de Sénèque est inutile et inexact : inutile, parce que les moralistes anciens ont dit tous la même chose que Sé- • néque ; inexact, parce que la pensée de saint Paul diffère essentiellement de ces lieux communs philosophiques. En effet, ce que recommande r Apôtre, c'est la modération dans la science, dans la spéculation^ et les moralistes profanes conseiUent la mesure dans la conduite, dans les ac^ tions conformes à la yertu. — Ce qu'il faut au contraire comparer aux paroles de Sénèque ce sont ces vers d'Horace :

losani sapiens nomen ferat, œquus iniqui, Ultra quam satis est, virtntem si petat ipsam.

(Ep. I, 6.)

Est modus in rébus, sunt certi dcnique fines Quos ultra citraque nequit consistere rcctuui.

(Sat. I, \.)

père sine pompai sine invidia 9 » Le premier est un lieu commun, et le second, un sentiment épicurien, qui est trop timide et trop égoïste pour un disciple de r Evangile ^.

rV. Tous les hommes sont pécheurs. — « Omniain omnibus "vitia suntj » disaient les stoïciens. Cette opinion ne leur était point particulière, car apparemment on n'avait pas attendu les révélations de Zenon ou de Chrysippe pour découvrir la perversité profonde de notre nature. Ce qui est propre au stoïcisme dans cette doctrine, c'est l'application rigoureuse et excessive qu'il en faisait ; car les amis de la sagesse, et les moralistes les plus austères n'étaient pas même exceptés de cet arrêt; c'est à peine si tous les cinq cents ans l'humanité produisait un phénomène, un phénix^ qui ne fût pas entaché de la souillure commune. Nous verrons plus loin que de ce principe, qu'il exagérait, il sut du moins tirer des conclusions indulgentes pour l'infirmité humaine. Sénèque émet, en plusieurs endroits, les idées de son école : « Si volumus aequi omnium rerum esse judices,

* On cite en regard saint Paul : Noli altnm sapere, sed time : « où ^è rji ititfTfit iavwoLç* (Ain 6<)^yiXof pcvet, àXXà 9060S ! la fol est notre fondement; pas de pensées orgueilleuses, tenez- vous dans la crainte.» (/2om.^zi,20.) -— On voit combien le sens est différent des préceptes de Sénéqae. Ici encore il s'agit de science, de tliéorie, et non de pratique. — Il serait plus juste de comparer saint Paul à Ménandre : à^a^rétti tgi xal cv^ oo^cdTepc; : sapiente qui plus sapiat est quum faliltur. — âvapoirov ovrc ^fiï ({)p6vslv Tàvô^câmva» et le cœlum ipsum peiimus stultUia, d'Horace. — La même pensée est exprimée dans ces vers d'Euripide :

WV "il opévijfftç (àvOpwisiviT]) toîi Stoû (itT^ov ff6£vetv $oxoû(A.ev tivai Satjx^vwv aoffintçoi.

' Cicéron : « Philosophiae quidem prœcepta noscenda, vivendumautem civiiiler. » {Ad Marcum fil.) — C'est la morale de Philinte.

» hoc primum nobis suadeamus : nenUnem nostrum

D esse sine culpa nemo inwnitur qui sepossit ah-

» sohere ; et innocentem quisque se dicit, respicions » teslem, non œnscientiam.., ^ Omnes inconsulti et » improvidi samus... omnes mali sumus...^. Quotus« » quisque accusator vacat a culpa?.... Peccanmus » omnes ^ alii gravia, alii leviora...^. » -— Il n'y a pas loin de ce langage à celui-ci: « Qui sine peccato est » vestrum, primus in illam lapidem mittat. . . *. Si praeoc- )) cupatus fuerit homo in aliquo deliclo... instruite in » spiritu lenitatis, considerans te ipsum, ne et tu ten- » teris... ^. Si dixerimu^ quoniam peccatum non habe- » mus, ipsi nos seducimus, et veritas in nobis non )) est. , . *. » Que faut-il en conclure ? C'est que la philosophie et l'Evangile s'accordent pour rappeler aux hommes une vérité incontestable, que personne n'ignore, mais que la plupart sont enclins à oublier. On ne peut nier, en effet, que cette égalité dans le péché ne soit une de ces maximes capitales que le Portique a soutenues et poussées même jusqu'au paradoxe, longtemps avant Sénèque ^ ; de plus, que cette réflexion si naturelle et si juste sur les faiblesses communes à l'humanité n'ait dû se présenter à l'esprit du sage, c'est-à-dire du premier homme raisonnable, modeste, et compatissant. Sans chercher dans les poètes et les moralistes des preuves surabondantes et inutiles, nous trouvons, dans les déclamations de Sénèque le père, des sentences fréquem-

' De ira, i, 14. — n, 27.

' Ibid., m, 26.

'^ De clem., i, 7.

* SaiDt Jean Ev., vni, 7.

^ Ad Galatas, vi, 1.

® I. Ep. de S. Jean, i, 8.

' Voyez J. Lipse, Manud,, m, xx, et lei textes qa*il eite.

ment employées par les rhéteurs ses contemporains, qui montrent combien ce sentiment était répandu parmi la jeunesse studieuse du siècle d'Augusle. Ce sont souvent les termes mêmes dont se sert Sénèque le philosophe : — c< Nemo sinevitîo est; in Catone moderatio, in Cicérone constantia. . . Omnes peccavimus . . . * . Nemo pœne sine "vîtio est : ille iracundus est, ille libidinosus... ^. » Horace avait déjà dit :

Nam vitiis nemo sine nascilar, oplimus ille est Qui minimis urgelar... ^quiini est Peccatis veniam poscentem reddere rarsns.

(Sat. ni, 1. I, 67.)

C^est la pensée de Ménandre : Avant d'accuser votre voisin, commencez par jeter un regard sur vos propres défauts :

auTo; rà aauTou irpûrov lirtoxs^rrou xouca.

De là cette réflexion bien connue : a Nous sommes clairvoyants pour les défauts d'autrui, et aveugles sur les nôtres, w

'XiravTfi'c E9fuv cç to vouOiTttv 009C1, aÙToi ^ àpkapravovTSÇ où 'yvYvôaxoii.sv,

(Ménandre.)

— Qaum tua pervideas oculis mala lippus inunctis, Cur in amicorum yitiis tam cernis acutum ?

(Horace, sat. m, 1. 1.)

— Aiiena vitia in ocalis habemus ; a tergo nostra sunt.

(Sénéque, De ira, n, 20.)

C'est la paille dans Vœil du prochain dont parle TEvangile; c'est la besace de derrière que nous n'apercevons pas, comme disent les fabulistes, depuis Esope :

Sed non videmus manticae quod in tergo est ^.

* dmtrov., II, 12.

^ Ibid., iT, 25.

' Catulle, Carm., xxu. — Phèdre, l.lV,f. x. — « Stullitiœ propriom est aliorum vitia cernere, oblivisci suoruro, » (Gicéron.)

Ainsi, il est inutile de supposer que Sénèque ait ouvert les Evangiles pour y lire des maximes si répandues et si anciennes : d'autant plus qu'il les a exprimées dans ses premiers écrits, avant d'avoir pu connaître les chrétiens, surtout avant d'avoir pu lire l'Evangile et les Epîtrès de saint Jean, qui les renferment, et qui ne parurent que trente ans après sa mort ^ .

V. De r usage des richesses . — H y a deux manières de se conduire philosophiquement à l'égard des richesses : on peut les rejeter quand on les possède, ou les dédaigner quand on ne les possède pas ; il est permis aussi de les conserver ou de les acquérir, pourvu que ce soit par des moyens honnêtes et qu'on en fasse bon usage. Depuis Bias, qui jeta son argent à la mer pour se donner le droit de dire un bon mot, un grand nombre de sages, surtout parmi les cyniques et les stoïciens, déclarèrent aux richesses, comme aux plaisirs, une guerre à outrance. Biens faux et mensongers, disaientils, biens corrupteurs, source d'inquiétudes, de maux, et de discordes, c'est le fléau du genre humain : heureux qui les estime à leur véritable prix, et leur préfère une pauvreté fière et indépendante! Les théâtres, dit Sénèque, ont de tout temps retenti de ces nobles maximes, empruntées à la philosophie, et le public, où les pauvres sont en majorité, y a constamment applaudi^. Quelques sages, cependant, partisans d'une doctrine plus conciliante, ont mis les richesses au rang des choses indifférentes et intermédiaires, qui ne sont ni des biens ni des maux ; ils n'ont pas même hésité à dire qu'elles étaient préférables à la pauvreté et à ses souf-

* Les citations da texte sacré qui précédent, sont tirées de saint Jean ; et les endroits allégués de Sénéque appartiennent au De ira , au D$ elementia.

2 Voyez Ep. cviu.

franoes^ Sénèque, on lésait, compte parmi ces stoïciens dont la vertu s^accommodaitde l'opulence, etcroyaitqu'on peut rester fidèle à la philosophie sans se réduire à la mendicité'. Cela ne l'empêchait pas de s'élever, dans ses écrits, contre les excès du luxe, et de célébrer la pauvreté aussi chaleureusement qu'un moraliste né pauvre, et que le plus nu des cyniques. Sans rechercher ici jusqu'à quel point cet amour platonique de l'indigence était sincère dans un homme qui possédait plusieurs millions, et s'il n^était pas dupe d'une illusion, et d'un subterfuge de sa vanité, lorsqu'il se croyait pauvre de cœur, et détaché de ses richesses, pour s'être exercé de temps en temps à des austérités volontaires, bornonsnous à remarquer que l'Evangile s'accorde avec la philosophie sur cette question, et que si elle recommande le mépris des biens de la terre, elle en tolère aussi Tnsage en le réglant et en l'épurant*. Nous rencontrerons donc en cette matière quelques pensées et quelques expressions semblables dans Sénèque et dans saint Paul, suivant la remarque déjà faite, quMl est ioapossible d'exprimer les mêmes idées en différant essentiellement dans les termes. Seulement, ici encore, on reconnaîtra sans peine que les ana thèmes lancés contre les riches, et les éloges de la pauvreté, ne sont pas d'une date récente dans l'histoire morale de l'humanité.

Mais peut-être de ce sujet si fécond, Sénèque a-t-il tiré quelque idée ingénieuse et originale, quelque déve-

* Les stoïciens^ par exemple. Voyez Diog. Laërce, VU, ch. x. — Sé-

nèqae, Ep. xxxi, Lxzxn, Lxxxni, xcviii. — De vit, beat., 22, 23. -'

Juste Lipse, Manud,, u, 24. — a Tolum fortun» regnam despiciam, sed

ex tllo, si dabltar electiOy mollfora samam. » (Sénèqae, D$v, 6., 26.)

' « Nerao sapientiam paaperttte damnavit. » (De vit. béat,, 24.)

' Voyez saiDt MaUhieu, xjx, 21, 24. — Saint Paul, I. Ep. à Timoth.;

Cb. Vly VL, JLVU, XVIIIy XIX.

DES ËPITRES DE SAINT PAUL. 3ii

loppement nouveau qui ne lui soit commun qu^avec les apôtres. En aucune façon; ce qu'on cite de lui, ce qu'on suppose emprunté à des modèles inspirés, n'est que la répétition uniforme de banalités philosophiques, (t Les richesses sont l'éternel aliment de nos misères, iranseamus ad patrimonia^ maximam humanarum œrumnarum materiam... * » Il a bien pu, ce semble, trouver cette vérité sans lire l'Epître à Timothée : « Radix malorum omnium cupiditas. PiÇa yàp tco^tcov Tcov xaxôv ecTTiv tî çt^apyupta... » (I. Ep. VI, 10.) C'est le

lieu d'appliquer le mot de Cicéron : pleni omnium Ubri^ plenœ sapientium voces. . . et il n'est personne qui n'ait présente à l'esprit cette maxime en vers épiques, tragiques, comiques et satiriques, «f II y a bien longtemps, dit Sénèque quelque part, qu'on exhorte les hommes, en de longs discours, à faire consister leurs richesses dans leur esprit et non dans leur patrimoine', et à tenir pour opulent quiconque s'accommode de la pauvreté, et trouve une richesse dans sa modération. » Et lui-même que conseille-t-il, si ce n'est ce quêtons ses devanciers ont conseillé ? Avec Horace, il nous engage à mesurer nos désirs sur nos besoins : « Sani erimus^ si modica concupiscemus^ si unusquisque se numeret, et metiatur simul corpus^ sciât quam nec multum capere^ nec diu possit...^. » (Ep. 114.) Avec l'enthousiasme d'Attale son maître, il répète ces fières paroles des cyniques et d'Epicure : « Nous avons de l'eau, nous avons la polenta, ne sommes-nous pas plus heureux que Jupiter? Hahemus aquam, habemus polentamj Joi^iipsi

* De iranq., ani. 8.

^ « Ut homines in animo, non in patrimonio putent esse divitias. » Ep. cviii. — » VuxTiV Ix^iv ^el wXcufftav rà Si y[j^r^9.Ta, tcvjtcl iortv o<|<t;... » (Ménandre.)

^ « Non taus hoc capiet venter plus ac mens, etc.i » (S. i» 1.)

de feUcitaie controwrsiamfaciamusl... Ce n'est pas assez dire, ajoute-t-il, car ces deux besoins nous tiennent dans la dépendance de la fortune : la faim met uq terme à la faim, a famem famés finit^ » et la mort à toute chose... Hœcnobis Attalus dixit : natura dixit omnibus * . » Parlerons-nous de ses véhémentes sorties contre les faux biens? « Quid miraris? quid stupes? Pompa est! ostenduntur istœ res^ nonpossidentur.., ad ver as potius te couverte dmtiasj disce pan^o esse contentas... ^. » Il leur oppose les biens de l'intelligence et du cœur, la possession de la sagesse, qui tient lieu de fortune, la modération de la vertu qui est exempte de besoin, parce qu'elle est exempte de désirs ; a Bepraesentat opes sapientia... ^. Quaeris quare virtus » nuUo egeat? praesentibus gaudet, non concupiscit » absentia... *. » Nous ne sortons pas, comme on le voit, du cercle des généralités les plus rebattues, les plus triviales. Lui-même en fait la remarque : « Dixit » illa Plato, dixit Zenon, dixit Chrysippus, et Posido- » nius, et ingens agmen tôt ac taUum... Comment nous » approprier ces maximes : par la pratique,yac/a/z< » quœ dixerint^. »

Voici les passages de saint Paul qui ont, dit-on, servi de type à ces idées, et de texte à ces exhortations: a Sint mores sine avaritia contenti praesentibus. . . ^. Est » autem quaestus magnuspietascumsufficientia...^. '>

* Ep. ex et Ep. xxT.

^ Ep. ex.

* Ep. XVII.

^ Ep. LXXIT.

* Ep. cvra.

® Ad HebriBOS, xixi, 5.

^ T. Cor. VI , 6. — Ce conseil est donné en vue da trafic des choses saintes.

Terminons par une sentence qui est, chez les philosophes, comme dans TEvangiie, la conséquence naturelle de la condamnation des richesses : « Il est difficile d'être en même temps riche et vertueux. » Si on condamne les richesses, c'est à cause des vices qu'elles engendrent et des obstacles qu'elles apportent à la perfection morale. Cette maxime est donc contenue implicitement dans la doctrine de Socrate, dans celle des cyniques et des stoïciens : ou plutôt elle est au nombre des vérités du sens commun et de Texpérience. Platon l'exprime en ces termes : « 'A^aflov ovra ^laçcpovTCDç xal TuXouertovovTa^iaçspovTwç, aSuvaTov*. » Elle est rendue d'une manière un peu plus banale par Cicéron : « Difficile est virtutes eum res^ereri qui semper secunda fortuna sit usas. » (ad Herenn. 4.) — Sénèque en modifie le sens, lorsque se félicitant de rester vertueux et maître de luimême au sein de Topulence, il dit que c'est un grand mérite de ne point se corrompre en vivant avec les richesses : « Ille ingentis animi est, quiillascircumfusas » sibi (divitias) ridet, suasque audit magis esse quam » sentit. Multum est non corrumpi divitiarum con- » tubernio : magnus ille qui in divitiis pauper est : sed » securior, qui caret divitiis. » (Ep. xx.) On croit voir cependant dans ce passage une imitation des paroles de Jésus-Christ : « Facilius est camelum per foramen » acus transire, quam divitem intrare in regnum cœ- » lorum. » (S. Matth. xix, 24.) Rapprochement faux, pour le fond comme pour la forme, puisque Sénèque est en désaccord avec l'Evangile. Car il s'applaudit de conserver impunément ses richesses, et Jésus-Christ, après avoir vainement recommandé à un riche de donner tous ses biens aux pauvres, lance contre la ri-

' Slobée, Flor., préf. de Grolius.

3i4 DES ÉCRITS DE SÉNÈQUE.

chesse cet anathème qui frappe les apôtres d'étonnement ; « Et qui donc , disent-ils , sera sauvé ? » (Ibid.^2iy 25.) Platon, au contraire, parle ici comme l'Evangile, à la différence près de la métaphore , et on aurait dû voir dans Origène (vi, 16) que Celse reprochait à saint Matthieu d'avoir en cet endroit copié Platon. Reproche aussi peu fondé que ceux d'Eusèbe et de saint Clément qui prétendaient que Platon avait copié la Bible. Mais au moins, en étabhssant à tort ce parallèle, Celse ne faisait pas de contre-sens ^ .

Ce serait un travail aussi long que frivole, de rassembler tous les rapports de mots qui peuvent exister entre TEvangile et la philosophie. Combien de sentences, de métaphores et de comparaisons semblables se lisent à la fois dans les auteurs sacrés et dans les livres profanes ! — Nous ne parlons pas seulement de ces fortes expressions, par lesquelles la Bible et les poètes grecs marquent notre néant : ce Que sommesnous? Que ne sommes-nous pas? Le rêve d'un ombre, voilà l'homme *. . . L'homme est une ombre errante sur la terre, un fantôme, une vraie fumée, un souffle léger. . . il tombe comme la feuille en automne ' . . . » Il est des pensées qu'on est quelquefois étonné de rencontrer ailleurs que dans l'Evangile, tant l'esprit et le tour en paraissent chrétiens. « Il vaut mieux obéir à

' On trouve dans Zenon ane pensée analogue au verset: Beatipauperes spiritu. « Il répétait souvent, nous apprend Diogéne, ces vers d'Euripide : « Il avait de grandes richesses, mais il ne s* enorgueillissait pas de » son bonheur, et il n'avait pas des sentiments plus hauts que s*il eût été » pauvre. » (Diog., l.VII, 2,) — Comparez Ménandre : « O trois fois malheureux ceux qui pensent fièrement d'eux-mêmes ! ils ne connaissent guère la nature humaine : « t> rpioKdXiot «iravreç ci çuowvTe; i<f kwxolç lAi^a I » aùrot 'Yap eux ivaatv àvOpu'Trou cpûaiv. »

2 Pindare, v* Pyth.

^ Homère, Sophocle, Eschyle (Stob., Flor., t. xcvui).

Dieu qu'aux hommes, » se trouve dans Platon à peu près dans les termes rapportés par les Actes : « Si vous me disiez : Socrate, nous rejetons l'avis d'Anytus, et nous te renvoyons absous ; mais c'est à cou* dition que tu cesseras de philosopher selon ta coutume ; et si tu y retombes, tu mourras... je vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais f obéirai plutôt à Dieu quà vous s et tant que je respirerai, je ne cesserai de m'appliquer à la philosophie * . »

C'est aussi une ancienne maxime qu'on ne peut pas servir deux maîtres à la fois, et ces vers de Perse n'ont d'autre mérite que de l'exprimer avec concision :

En quid agis? duplici in diversum scinderis bamo. Haccine an hune sequeris? sabeas altérons oportet Âncipiti obsequio dominos, alternus oberres. (Sat. ▼, 164.)

Combien de fois le reproche de folie n'a-t-il pas été adressé aux philosophes, à Socrate, à Platon, à Cléanthe^? Le monde n'a-t-il pas dit \di folie de la sagesse^ avant de dire IdifoUe de la Croix? — Quelques commentateurs ont relevé les phrases suivantes qui correspondent à des passages bien connus des Ecritures : « Quœ domus tant stabiUsj quœ tam Jirma civitas est, quœ non odiis atque dissidiis funditus everti possit? » (Cicéron.) N'est-ce pas la sentence évangélique : « Omne regnum divisum contra se désolabitur y et omnis civitas^ vel domiis divisa contra se^ non stabit, » (S. Matth. xn)^. — « AvJpo; j^apaxTYjpèjc

* Apolog. de Socr. Ed. de M. Consin.

^ Diog. Laer. — La folie de Cléantbe était proclamée en plein théâtre.— Voyez aussi Platon, Rép, ' Citons encore Sopbocle :

\'*tL^litLi fàf liitXl^ov oljx itm xaxôy *

Xo^ou yvcdpiCcTai » (Ménandre), équivaut k: aex aburtdantia cordis osloquitur. » (S. Matth. xii) ^ — Ajoutons cette métaphore de Pindare : « Que l'envie ne nous jette pas la pierre. » (Olymp. viii.)

Qu'on se rappelle maintenant tous les passages des anciens que nous avons dû rapprocher des livres saints, dans le cours de cette étude ; qu'on relise les recherches d'Eusèbe et de saint Clément, et on se convaincra combien il est facile de multiplier ces comparaisons. Mais que prouvent-elles? Les apôtres ont-ils copié les philosophes? Non assurément, pas plus que les philosophes n'ont copié la Bible. Est-il si surprenant que les mêmes objets, et des objets connus et familiers, se trouvent désignés par les mêmes termes, par des métaphores analogues, à la fois dans les Ecritures et dans les livres profanes? Quelle impossibilité que la raison humaine, capable de vertu et de sagesse, ait en se développant conçu des vérités que le christianisme a consacrées ? L'esprit humain n'est-il pas l'œuvre de Dieu? Et si on lui refuse la faculté de trouver par lui-même les vérités du sens commun et de la morale, comment supposer qu'en les empruntant il ait pu les comprendre?

Ce n'était pas d'ailleurs dans ces généralités, trésor de sagesse où l'humanité a puisé de tout temps, qu'il fallait chercher matière à un parallèle entre Sénèque et saint Paul. De telles preuves ne sauraient être concluantes. Et nous-même en les réfutant nous avons obtenu un résultat médiocre, car la question reste entière, du moins quant à la morale. Sur quoi, en effet, doit porter le débat ? Sur ces maximes élevées et généreuses que toute l'antiquité n'a pas connues, ou qu'elle a découvertes assez tard et imparfaitement pratiquées ;

• AristOte ; Olo; ô r^oireç, toiowto; y,%\ o Xd-^oç.

sur cette partie épurée de la morale qui atteste les derniers progrès de la raison, et qui commençait à convertir, les âmes d'élite, lorsque le christianisme surprit l'esprit humain dans ce travail, et se substituant à la philosophie, imposa ses enseignements avec autorité et acheva la révolution des consciences. Sénèque s'esMl uniquement inspiré des idées récemment émises par ses devanciers les plus illustres, et déjà familières aux écoles philosophiques de son temps? ou bien s'est-il élevé au-dessus de son siècle et de ses prédécesseurs, grâce à des secours étrangers à la philosophie ? Là est le vrai point de la question, et nous regrettons qu'on ne l'ait pas renfermée dans ces limites.

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