‹ Etude Critique Sur Les Rapports Supposes EntreChapitre 25 sur 66 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Suite de la morale de Sénèque. — Des maximes les plus élevées de la morale philosophique, et de la plus pure doctrine de ranliquité. — Condamnation de Tesclavage.

Sénèque et saint Paul reconnaissent tous deux que l'esclave est moralement l'égal du maître; tous deux recommandent de traiter les esclaves avec douceur, et ils ne dédaignent pas de se faire des amis parmi eux. Est-ce une raison de croire que ces idées sont dans le philosophe une inspiration des Epitres apostoliques? C'est ce que nous allons examiner avec quelque développement.

Prétendre que les philosophes anciens, sans exception, ont approuvé l'esclavage est une déclamation qui s'use de jour en jour, et dont le plus médiocre savant fait bonne justice. Des témoignages nombreux et irrécusables étabUssent que depuis Socrate, c'està-dire depuis la naissance de la vraie philosophie et de la civilisation, il n'est presque pas de philosophe et d'esprit élevé, qui n'ait protesté contre cette violation des droits les plus sacrés de l'humanité. A mesure que les changements politiques et les progrès de la raison diminuèrent les préjugés, et calmèrent les haines qui divisaient les peuples anciens ; dès que l'égoïsme et la dureté farouche qui caractérisaient les citoyens des républiques grecques eurent fait place à des notions plus justes, à des sentiments plus nobles sur la nature humaine et sur les rapports des hommes entre eux, ces protestations devinrent plus nombreuses et plus énergiques. Un passage formel d'Aristote nous apprend que de son temps et avant lui l'institution de l'esclavage avait ses adversaires, nombreux et déclarés,

qui prétendaient « que le pouvoir du maître est contre nature, et que la servitude est inique puisqu'elle est produite par la violence. » Tôt; 8ï icapà çu^w to Ssairo^eiv (Joxeî) : vo(ii.(j> yàp tov p.èv Sou>ûv etvai, tov 8ï éXeuOepov, çucet S' où^èv ^taçépeiv StoTcep oùSè ^ucaiov' pîaiov Yccp. {PoUU

1. I, chap. II, § 3.) Socrate et Antisthène admettaient que les esclaves sont capables d'honneur et de vertu, et voulaient que le maître traitât en hommes libres tous ceux qu'il verrait sensibles à la louange *. C'était poser le fondement même de la réhabilitation. Car c'était reconnaître qu'ils sont hommes aussi bien que le maître qui les possède, puisqu'ils ont le meilleur de l'homme. £t à quel titre une doctrine encore plus éclairée et plus hardie les relèvera-t-elle un jour, si ce n'est en déclarant qu'ils sont égaux à touis par la vertu, et par leur participation à ses récompenses? On ne s'étonnera pas de trouver le nom d'Euripide parmi les partisans des idées nouvelles. « L'esclave, homme de bien, n'a d'esclave que le nom, car il a le cœur d'un homme libre... Ne méprisons pas l'esclave, s'il est vertueux, à cause de son nom ; quelquefois son âme est plus libre que celle des hommes libres... A quoi bon tant estimer la nais«> sance? Ceux dont le cœur est noble et courageux, fussent-ils^esclaves, je dis qu'ils surpassent en noblesse les

^ Xénophon» Econ.^ ch. xn, sur les qualités d*an bon fermier, et eh. xni , sur l'émulation parmi les esclaves. — Nous avons trouvé, sur la question de l'esclavage, comme sur celle de Xégali^é, de Vunité du genre humain , de la chanté et de la chasteté, de nombreux renseignements dans un ouvrage récent de M. Denis, ancien élève de l'Ecole normale : Histoire des théories et des idées morcUes dans l'antiquité (ouvr. couronné par rinstitut). Notre objet n'étant pas ici de faire des découvertes dans l'histoire de la philosophie, mais de démontrer, à l'aide de l'histoire, la fausseté de certaines assertions, nous avons cru pouvoir profiter des indications qui nous étaient fournies, et recourir aux textes criginaux sur lesquels avait travaillé le récent historien. A ses recherches, que nous avons vérifiées, nous avons ajouté les nôtres.

porteurs de vains titres ^ . . » Cette opposition entre la servitude du corpset l'indépendance derâmese rencontre aussi dans Sophocle^. Ce poëte reconnaît en outre que le malheur et la servitude sont un effet des caprices et de riniquité du sort. Du reste, comment Euripide et tant de grands esprits, portés à la justice par leur élévation même, auraient-ils pu méconnaître absolument les droits d'une classe dégradée, lorsqu'ils professaient sur Tégalité naturelle des hommes les principes suivants : « Une même terre nous a également nourris, et personne n'a de privilèges. Nobles ou non nobles, nous ne sommes qu'une même race. C'est le temps et la loi qui ont produit l'orgueil de la noblesse... c'est Dieu et non la richesse qui nous donne l'intelligence *. » Un discours de Démosthène nous apprend que des banquiers léguèrent en mourant à certains esclaves afiranchis et leurs femmes et leurs banques *. Platon dans les Lois accepte l'institution de l'esclavage, en la trouvant fort embarrassante ; il la supprime au contraire dans la RépubUque : la raison en est que dans le premier ouvrage il trace le plan d'une cité grecque, et dans le second, le modèle d'une cité imaginaire , où la raison comme l'i-

' AoûXov ^àp loOXov Touvof&a 06 ^laçOi ptt,

ffoXXot ^' àjAsivouc Etat râv eXeuOépov... *

ndXXcic ^ouXoïc T65vo{ib' at^xpcv * 1^ ^ï ç^inv

Tûv oôxi ^ouXov M ^u6epoTspa. (Stob., Flor., Ut. 62.)

— ■ Toiiç ^k^ àv^ptiouc fûotv,

xai âoi 5ouXwv, «û-Ysvearepouç Xé^ci)... (Id,, %b,, tîlr, 86.)

To3vo[a' oùx ix*^^ éXeudspov,

Tov voOv ^6. (Hélène. — Slob., titr. 62.)

^ El <rS>(Aa ^oGXov, diXX' é voûç JX6Û6cpo;. (Stob., titr. 62-86.)

^ Voyez plus loin» sur l'égalité, — Stobée, Floril.^ titr. 86.

* Démosthène, Disc, pour Phormion. Les noms de ces esclaves que cite

Démosthène sont, outre Phormion, Satyros, Timodéme, Hermœos, a et

vingt autres, » dit l'orateur.

magination a le champ libre. Le peuple de la Ré^ publique comprend une 3^ classe , celle des artisans et des laboureurs, qui est chargée de tous les travaux manuels : il ne reste donc aucune place pour les esclaves, puisqu^on ne leur laisse aucun emploi. Voici ce que renferment les Lois au sujet de l'esclavage : (( Il y a quelque difficulté à justifier ou à condamner l'usage des esclaves... je ne sais que régler touchant leur possession... nous savons qu'il n'est personne qui ne dise qu'il faut des esclaves fidèles et affectionnés, et qu'il s'en est trouvé beaucoup qui ont montré plus de dévouement que des frères ou des fils, et qui ont sauvé à leurs maîtres la vie, les biens et toute leur famille... on dit aussi d'un autre côté qu'il n'y a aucun fond à faire sur un esclave... Suivant que les hommes partagent l'un ou l'autre de ces sentiments contraires, les uns ne se fiant nullement à leurs esclaves, les traitent comme des bétes féroces, et à force de coups de fouet et d'étrivières, rendent leur âme non-seulement trois fois, mais vingt fois plus esclave ; les autres tiennent une conduite tout opposée Il est utile

de les bien traiter, non-seulement pour eux-mêmes, mais en vue de nos propres intérêts. Ce bon traitement consiste à ne point se permettre d'outrages envers eux, et à être, s'il se peut, plus équitable à leur égard qu'envers nos égaux. En effet, c'est surtout dans la manière dont on en use avec ceux qu'on peut maltraiter impunément, que l'on fait voir si on aime naturellement et sincèrement la justice... » (L. VI.) — Aristote *, dont on cite si souvent les dures et iniques théo-

* « Aw Xt-youaiv cù îCfltXwç, ci Xo"^cu toÙ; JoûXcuç àTTOcrrepouvreç, x*i ^àoxovTtç jmTàÇii xp^^Ai |i.ovov • vouOgTïjTéov ^àp (lâXXov tcu; JouX&uç ^ toÙ; waî^aç, » (Polti. 1,5.) — Arislote dit aussi : a Souvent il arrive que les hommes libres n'ont d*hommes libres que le corps, comme certAins esclaves sont

3â2 DES ÉCRITS DE SÉNÈQUE.

rie8, admet que le maître peut aimer ses esclayeSi du moins en tant qu'hommes, il ordonne de les traiter avec plus d'humanité même que les enfants ; et personnellement il pratiqua ces préceptes, et fut imité en cela par ses disciples ^ •

Ëpicure donnait aux mieux doués une instruction philosophique, et se plaisait à converser avec eux ^. Or, n'était-ce pas les élever jusqu'à lui et les déclarer ses égaux. Car, pour un philosophe détaché des richesses, des honneurs, et même de la patrie, qui met tout son cœur et tous ses biens dans la philosophie et Va— mitié, donner à un esclave le titre d'ami et l'initier à la 6agesse,n'est*ce pas lui faire présent de la liberté véritable et de la plus noble égalité. Les cyniques, qui faisaient profession de n'estimer rien que la vertu, et qui tournant en ridicule la société civilisée , en oifraient dans leurs personnes une sorte de parodie, se trouvaient par leurs goûts et par leur naissance trop rapprochés des esclaves, pour ne pas leur tendre les bras. Ds les ao cueillirent dans leurs rangs, se glorifièrent de quelquesuns, tels que Monime et Ménippe, qui parvinrent à un haut degré de sagesse ; en général ils montrèrent une prédilection marquée pour le menu peuple, dont ils sortaient, et qui leur ressemblait naturellement et sans ef-

libres par Tâme. x> (Polit, i, 2.) — Il répète, en TapproaTant, le proverbe : « Il y a esclave et esclave, il y a maître et mattre. x> (Ibid,) — Il dit encore t « Entre le maître et Fesclave, quand c'est la nature, et non la violence, qui les a faits tels, il existe un intérêt commun , une bienveillance réciproque, çiXia riç T:çhç dXXniXouç. » (Ibid,) — Ailleurs : « L* esclave est homme, doué de raison, et par conséquent capable de vertu. >* (L. I, Y, § 5.) — Enfin, il veut qu*on lui présente la liberté comme prix de ses travaux. (L. IV, ix, § 9.)

' Diogéne, I. V, eh. n, m, iv.

' Diogéne Laërce^ x. « Que dire de sa douceur pour ses esclaves, attestée par son testament ? Il les associait à ses études, en particulier Mus, le plus célèbre d'entre eux. »

DES ÉPiTRES DE SAINT PAUL. 323

fort. Ëû vantant, avec Antisthène, rexoellence du tra«vail, le mérite de la peine et de la souffrance, ils faisaient réloge de la condition même et de la vie de l'esclave ^ . Diogène avait coutume de dire : « Si les serviteurs sont esclaves de leurs maîtres, les gens vicieux le sont de leurs passions^. » Devenu esclave lui-même, et vendu à un maître, il répondit à ceux qui voulaient le racheter : a Les lions ne sont point esclaves de ceux qui les nourrissent ; les véritables esclaves ce sont les maîtres des lions. » (Diog. Laer. vi, 2.) Zenon posa ce principe, qui n'était que la conséquence de ses idées en morale et en métaphysique : « Tous les hommes sont égaux, la vertu seule établit entre eux des distinctions. Tous les méchants sont esclaves, le sage est seul libre, car il est seul maître de ses inspirations et le méchant ne l'est pas. Il y a en outre tel esclavage qui vient de la conquête, tel autre qui vient d^un achat; à Tan et à l'autre correspond le pouvoir du maître, qui est un mal. » (Diog. Laer. vu, 1 .) L^esclave est donc admis, au même titre que l'homme libre, dans la cité univenselle qui comprend les hommes et les dieux, et où la vertu préside. Le sentiment de Zenon sur l'esclavage acquiert une force et une importance particulière; ce n'est pas, en effet, une maxime isolée, un beau mouvement, bientôt démenti; c^est un point de doctrine; il fait partie d'un système. Toutefois, cette théorie a sa première origine dans le spiritualisme de Socrate et de ses amis ; car dès qu'il est établi que l'âme est supérieure au corps, ou plutôt qu'elle est tout l'homme, et que les biens de l'âme sont les véritables biens , il suit de là que l'esclave doué d'une âme vertueuse recouvre

' Diogéne Laêrce, Vf, ch. m. « Monime de Sjracase, dUciple de Diogène, était esclave d'an banquier de Corinthe. » ^ Diogéne, vi, I .

32i DES ÉCRITS DC SÉNËQUE.

la dignité humaine et ses droits avec elle. La condamnation de l'esclavage est donc une des conséquences principales de toute philosophie spiritualiste. La force de rhabitude, les préoccupations politiques, peuvent empêcher 9 pour un temps, même les meilleurs esprits de la voir clairement ou de la développer avec assurance; mais tôt ou tard le travail incessant de la pensée, secondé par les circonstances extérieures, accomplit ce progrès» Zenon eut le mérite de démontrer méthodiquement ce qui avait été pressenti et indiqué par Socrate. Et qu'on ne croie pas que ce libéralisme se soit enfermé dans l'enceinte des écoles. Ses maximes retentissent sur le théâtre de la Nouvelle-Comédie. Ménandre relève l'esclave par la hauteur des sentiments qu'il lui prête : « Sers en homme libre et tu ne seras plus esclave ^ d Philémon condamne l'esclavage, comme étant un abus de la force et un usage contraire à la nature : « On a beau être esclave, on est fait de la même chair que les autres. La nature ne fait point d'esclaves. C'est la fortune qui réduit le corps en servitude :

Kav SwiX6ç eoTi, aapxa rîiv aùrviv exit* f uott ^àp cù^tîç ^oûXoç iftrriilhi irvn* •n ^oJj TÛXD To aûpia MCTS^ouXsuaaTO.

ailleurs : « Un homme ne cesse point d'être homme en devenant esCiave^. » — Pourquoi se croire si supérieur à l'esclave et d'une autre nature que lui? Ne sommesnous pas tous esclaves, au sens du poëte Philiscus? a Je n'ai qu'un maître, fait-il dire à un valet de comédie ; mais vous tous que nous appelons libres, vous

(Ed. Did., p. SO.)

- K«v èo^Xo^ ^10 tiç, oiSlv -i^tTov, SloTnxtt,

(Stob., Flor., t. LZii )

DES ÉPiTRËS DE SAINT PAUL. 3^

obéissez, les uns à une loi, les autres à un tyran, et le tyran est esclave de la peur. Les sujets servent sous les rois, les rois, sous la dépendance des dieux, les dieux, sous Tempire de la nécessité. Partout le faible est dominé par le fort; le monde est un enchaînement de servitudes * . »

Imitateurs de la Nouvelle-Comédie, Plante et Térence en copièrent les maximes philosophiques, et leurs esclaves se permirent quelquefois des réflexions dignes d'un cœur libre. Parmi eux, il en est qui sers^ent en hommes libres ^, suivant l'expression de M énandre ; il en est qui se souviennent qu'ils soût hommes et qui osent le dire à l'insolent qui les outrage : a Un esclave mal parler à un homme libre ! — Quoi ! tu diras des injures à un autre, et tu ne veux pas qu'il te réponde! Je suis homme comme toi ! d Mais plus d'un siècle s'écoulera avant que la culture des lettres, les douceurs de la paix, les changements survenus dans l'état politique et social des Romains réussissent à humaniser ce peuple barbare, et à corriger ce fonds d'orgueil, d'ignorance et de cruauté qui formait son caractère. Trop zélé pour la conservation des anciens usages et pour les institutions fondamentales de la société romaine, Cicéron évite ou néglige ce problème dont la. solution est si délicate ; platonicien par l'intelligence, il semble allier à la prudence de Thomme d'Etat quelque chose des dédains de son maître pour une classe que la misère abêtit. Il se borne à recommander la justice envers les

* Stobée, Floril., t. lxh.

^ Sermehas HberalUer, — Ter., Ândr.y 1. 1. — Plaute, Trinomus, V. 240. Philto (servas) : « Homo ego sum, homo tu es : ita me amabit Japiter ! — Àsinariat v. 460 -.—Qus res? Tan* libero homini maleser- Tos loqaere? — Tu contumeliam alteri facias, tibi non dicatur? Tarn ego homo sum ^aam tu. — Scilicet ita res est» (470.)

esclaves, et les assimile aux mercenaires ^ C'est un commencement de réhabilitation, et nous pouvons reconnaître là une idée stoïcienne *. Cicéron d'ailleurs professait, sur Tégalité des hommes j sur les liens de fraternité que la nature a établis entre eux, des principes qui aboutissaient nécessairement à la condamnation de l'esclavage. C'est ce que nous éclaircirons plus tard. Enfin, le cœur en lui réparait les inconséquences de la pensée. Voici en quels termes il écrivait à un esclave, qu'il avait lui-même affranchi , à Tiron : « Nos ita te desideramus ut amamus y amor ut valentem videor mus hortatur^ desiderium ut quant primum. Cura ut "valeas ; de tuis in me qfficiis erit hoc gratissU mum. » (Ep. fam. liv. xvi.) — Ego vos ad M. Car lendas videboj tuosque oculos^ etiamsi teverdens in medio joro videro^ dissuas^iahor . y> (Ep. 27.) Quintus Cicéron disait à son frère au sujet de cet esclave : « Vous l'avez mis avec nous sur le pied d'un ami, nohis amicum quam ser^um esse maluisti. » (Ep. 4 6.) C'est l'application de la doctrine d'Epicure; Cicéron ne l'énonce nulle part, mais il la pratique. Ailleurs il caractérise ses rapports avec un Curtius Mithrès , affranchi d'un de ses amis : « ut pro homine intimo ac mihi pernecessario. » (Ep. 69, liv. xu.)^— ^ Sous l'empire, la douceur envers les esclaves passe insensiblement dans les habitudes ; se montrer humain est de bon ton, et fait partie des convenances. Auguste s'irrite contre les maîtres barbares ; un poëte, fils d'affranchi et ami du prince, les punit par le ridicule ^ La

* Dêoffic.fUXlU.

' Serras, ut plaeet Chrysippo^ perpétuas mercenarins est. »(SéDéque, De benef., m» 22).

* Burlgny, Mém, sur V esclavage a Rome (Âcad. des inscript. ,* 57).

* Horace, sat. m, L. i, y. 80.

loi Petronia défend d'exposer les esclaves à des oom« bats de bétes féroces ^ Le préfet de la ville est chargé de recevoir les plaintes des serviteurs contre leurs maîtres ^. Les statues de l'empereur, très-nombreuses dans Rome, servent d'asile à ces opprimés, si souvent victimes d'atroces fureurs ^. En vertu d'une loi de Claude, tout maître qui ne soigne pas son esclave malade, perd ses droits sur lui. Autre indice d'un progrès de l'esprit public : les anciennes lois sur l'esclavage, dans leurs dispositions les plus iniques, deviennent inexécutables. Elles soulèvent la conscience popu« laire ^. Sénèque nous apprend que les maîtres connus pour leur barbarie étaient montrés au doigt et insultés dans les rues par la foule ^. Plusieurs causes agissaient sur les esprits et les façonnaient à des mœurs et à des idées nouvelles. D'abord les lettres et la philosophie grecques, plus puissantes et plus répandues que jamais ; l'établissement de PEmpire, qui en abaissant l'aristocratie relevait, par l'effet même du contre-poids, les classes inférieures ; enfin le profond bouleversement de Tancienne société, l'extinction des hommes libres et de race romaine, l'affluence des affranchis et des étrangers naturalisés, la prodigieuse fortune d'anciens échappés de servitude, qui en peu d'années parvenaient aux honneurs, à l'opulence, à la considération. Nous ne parlons pas seulement des Pallas, des Narcisse, des Calliste, plus riches que Crassus, plus courtisés que l'empereur, et dont l'un eut trois reines pour femmes ; mais combien d'affranchis de tout rang, de

^ M. Troplong, de Vlnfl. du ohriBt. sur le droU oivU des RamaiM. ' Sénèque, De bensf., ut, 27 • ' De ckmentta^ j, 1S« ^ Tacite, Ann. xiv, 42«45 ^ De clem.f i, 18.

toute nation, encore marqués des stigmates de Tesclavage, et dont on citait les vendeurset les acheteurs, apparaissaient tout à coup, grâce à leur secrète et persévérante industrie, chargés de biens et d'emplois ^ ! Une paix sans terme ouvrait un vaste champ à l'activité des caractères obséquieux , des mérites vulgaires, des viles ambitions : l'aristocratie au contraire^ inutile et importune, séchait de dépit et de langueur. Un mot peint la révolution sociale, accomplie en un demi-siècle : « Je te hais. César, parce que tu es sénateur ; » voilà le raffinement de la flatterie en usage à la cour de Néron, et c'est un mot d'affranchi, répété par une troupe de baladins et d'artistes, esclaves grecs et orientaux, amis et collègues de César ^. Comment, dans une telle perturbation des rangs et des fortunes, les anciens préjugés auraient-ils conservé leur force et leur intolérance ! Comment les idées n'auraient-elles pas changé avec la société même dont elles étaient l'expression fidèle! Comment l'opinion publique n'aurait-elle pas perdu de ses sévérités et de ses mépris à l'égard des esclaves, dans un monde où les esclaves intelligents, et affranchis par leur intelligence, formaient le public! Aussi les principaux lieux communs de la littérature contemporaine roulent sur la vanité des titres, sur l'égalité naturelle, sur l'inconstance de la fortune qui se plait à confondre les conditions, et à donner aux petits la place

' Tacite : « Late fasam id corpus (liberloram); hinc plerumqae tribus» decurias, ministeria, magistralibus et sacerdotibus, cohortes etiam in urbe coDScriptas; et plurimis equitum , plerisque senatoribns, non aliunde originem trahi. Si separarentur libertini, inanifestam fore penuriam ingenuorum. » (Ànn, xin, 27.) Voyez Pétrone, ch. xxxyni^ 57. — Triraalcbion dit (ch. lxxi) : « Âmici, inquit, et ser?! homines sont, et «que unum lactem biberunt, etiamsi iilos malus fatus oppresserit : tameo» me salvo, cito aquam liberam gustabunt. »

^ Mtoô» as, Kat9ap, on 9U')(xXy)tixo; el (Dion., Lxni> 15).

des grands. Ces réflexions naissaient du spectacle journalier des choses humaines. Sous Auguste, un rhéteur disait en présence d'un nombreux auditoire : « La nature a fait les esclaves égaux aux maîtres , et ces inégalités, introduites par les lois, n'ont aucun fondement réel et légitime. » Il ne parait pas que son langage ait excité d'étonnement, et il fallait bien que cette opinion n'eût rien de singulier ni de choquant, puisque elle faisait partie de la confirmation dans un plaidoyer. Sénèque le père observe seulement que c'était une raison de philosophe ^ . Yoici un passage sur V égalité j tiré d'un discours écouté avec faveur : « Si possent homines » sibi sortem facere nascendi, nemo esset humilis, )) nemoegens, unusquisque felicem domum invaderet. » Sed quandiu non sumus, natura nos régit, et in » quemcunque vult casum nos mittit. Hinc sumus aesti- » mandi, cum sumus nostri. Quis fuit Marius, si illum » in suis inspexerimus majoribus? humilis. In tôt » consulatibus nihil habet clarius quam se auctorem. . . )) Servium regem tulit Roma : in cujus virtutibus hu- » militate nominis nihil est clarius... Quemcunque vo- » Uieris revolve nobilem; ad humilitatem pervenies. » Quid recenseo singulos, quum hanc urbem tibi pos- » sim ostcndere ? Nudi stetere colles. Inter hœc tam p eifusa mœnia, nihil est humili casu nobiUus ; fastii> giatis supra tectis auro puro fulgens praelucet Capito- » lium ^. » Un autre rhéteur s'attendrit sur le sort des esclaves, livrés aux caprices de maîtres cruels et voluptueux; et, auxapplaudissements de l'auditoire^ poursuit

^ M Albutius etphilosophatas est, dixit Deminem natum liberum esse, neminern servum : hœc postea nomina singulis imposaisse fortuDam. Denique, inquit, scis et nos naper servos fuisse. Relulit Servium regem. » {Controv., m, 21.)

' Conirov.y 1, 6. '

sa diatribe contre les mœars du siècle * . « Quel crime ont commis les esclaves? est-il dit ailleurs : celui de nattre *. » — N'oublions pas que Sénèque fut élevé dans ces écoles. Dès le temps de Jules César, Diodore prêtait des idées analogues à ses personnages historiques ; ce qu'il louait surtout chez les Indiens c'est qu'on n'y voyait point d'esclaves *. Valère Maxime prenait plaisir à signaler, dans l'histoire de toutes les nations, les hommes qui, sortis d'une basse condition, s'étaient élevés par leur mérite : la vertu, disait-il, fait la vraie grandeur; tous, esclaves et hommes libres, peuvent y parvenir *. — Faut-il donc s'étonner que Sénèque exprime tout à la fois les opinions stoïciennes, les idées philosophiques des écrivains et des poëtes de toute l'antiquité, et les sentiments d'un grand nombre de ses contemporains ?

En eflfet, que trouvons-nous dans Sénèque au sujet des esclaves? « C'est la vertu, dît-il, qui fait la noblesse, et Tesclave aussi bien que l'homme libre peut

* Controv.yYfZ'S,

^ « Quid infelix iste peccavit aliad.qaam quod natus est?... (Controv*, y, 33.)

* Liv. n, ch. nxDc. « Chez les Indiens, la loi délènd de faire qni qae ce soit esclaTe; tout homme est libre, et doit toujours respecter dans un autre son semblable et son égal. » — Ailleurs, Thistorien rapporte une loi des Egyptiens : « Celui qui tuait volontairement un homme, soit libre, soit esclave, la loi le condamnait également à perdre la vie, d'abord pour détourner d'un tel crime, par la nature seule de raction, sans égard pour les différences que le hasard a introduites dans la société. •. » (Liv. 1, 77.)

^ Liv. m, ch. 3 et 4. De humili loco natis qui clari evaserunt. — « Non ergo fastidioso aditu virtus excitata, vivida ingénia ad se penetrare patitur; neque haustum sut cum aliquo personarum discrimine largum malignumve prœbet, sed omnibus œqualiter exposita, quid cupiditatis potius, quam quid dignitatis attuleris^ œstimat; inque captu bonorum suorum tibi Ipsi pondus examinandum relinquit, ut quantum subire animo sustinueris, tanlum tecum auferas. »

être vertueux ^ : » opinion déjà émise par Socrate, par Euripide, et par la plupart des poëtes dramatiques. — « Dans l'esclave, ajoute-t-il, le corps seul est réduit en servitude; F âme reste libre, et cette âme a la même origine que la nôtre; ainsi Tesclave^ par sa nature, participe à la dignité humaine et a droit au nom d'homme; que signifient ces expressions, noble, chevalier, esclave, affranchi ? Pures chimères de l'orgueil, inventions de rinjustice. Quelque corps qu'elle habite, l'âme vient de Dieu, et retourne à la source dont elle émane; du sein de la bassesse elle peut s'élever vers le ciel et rejoindre par la pensée, à travers les espaces infinis, les Intelligences qui président au mouvement des astres^. » Voilà encore une vérité depuis longtemps reconnue et proclamée, qui revêt ici la forme particulière aux doctrines stoïciennes. — « La fortune est inconstante, poursuit notre philosophe, elle se fait un jeu de confondre

* « Ifalli prieclusa virtus est, omnibus patet, omnes admltUt, omnes iUTitat , iogenuos , libertinos , servos , reges et consules ; non eligit domum, nec censam ; nudo homine contenta est.... Potest servus justus esse, potest fortis, potest magnanimus ; ergo et benefîcium dare potest. » {De benef. m, 18.)

^ a Ërrat, si quis existimat servitatem in totum bominem de$cendere :

pars melior ejus excepta est. Corpora obnoxia sunt , et adscripta dominis :

mens quidem sui jari»; quae adeo libéra et vaga est, ut ne ab hoc quidem

carcere cui inclusa est teneri queat , quominas impetu suo utatur, et in-

gentia agat, et in infinitum cornes cœlestibus exeat. Corpus itaque est,

quod domino forluna tradidit. Hoc émit, boc vendit: interior illa pars

mancipio dari non potest. Âb bac quidquid venit liberum est.... (De

henef, m, 20). — Servi sunt? imo bomines^ servi sunt? imo contuber-

Dates, servi sunt? Imo humiles amicl, servi sunt? imo conservi; si cogi-

taveris tantumdem in utrosque licere fortana).... Vis tu cogitare istum,

quem servum tuum vocas , ex iisdem seminibus ortum , eodem frai cœlo,

aeque spirare, sque vivere, »que mori? Tarn ta iiium videre ingenuum

potes, quam ille te servum.... (£p. xi:4vn). «- « Hic animus tam in equi-

tcm romanum quam in iibertinum, quam in servum, potest cadere. Quid

est eques romanus, aut libertinus , aut servus? Nomina ex ambitione, aut

ex injuria nata. Subsilire in cœlam ex angulo licet. » (Ep. xxxi.)

les rangs ; elle précipite de la grandeur dans la sei-vitude, et mène à T illustration par Tobscurité. Voyez combien d'esclaves commandent aux hommes libres! D^ailleurs, qui de nous échappe à Tesclavage ? Ne sommesnous pas sous la tyrannie de nos passions ^ ? » C'est ce que répétaient, depuis Diogène, tous les philosophes; c^est ce que déclamaient les rhéteurs, contemporains des deux Sénèques. — A quelle conclusion aboutissent ces raisonnements? L'esclavage est une chose injuste, sans doute, un accident du sort, une infirmité de notre nature, comme la mort, la maladie, la misère ; faut-il donc r abolir ? Non, mais en tempérer la rigueur et l'iniquité par un traitement doux et humain. C^est ce qui avait été recommandé par tous les philosophes, sans excepter Âristote, et pratiqué par les maîtres honnêtes et sensés, comme le prouve Sénèque, en prenant ses exemples dans l'histoire romaine. Respectez vos esclaves, continue Sénèque, n'affectez point envers eux un mépris insolent, vivez familièrement avec ceux qui vous servent, suivant l'usage de nos ancêtres, gouvernez-les en pères, et faites-vous-en aimer. On doit accorder sa confiance, son estime, son amitié même à ceux d'entre eux qui s'en montrent dignes ^. — Beaux et sages pré-

^ aContemne nuDC ejus fortuns hominem, in quam transire, dum contemnis, potes!... servus est! sed fortasse liber animo. Servas est? hoc ilii Docebit? Ostende quisnon sit. AUasUbidioi servit, aUus avariti», alias ambition! ; omnes timori. (Ep. xltii.) — « Unus omnium parens mundas est : sive per splendidos, sive per sordidos gradus, ad hune prima cujusqae origo perducitur.... Erigite audacter animos , et quidquid sordidi in medio jacet, transilite : exspectatvos in summo magna nobilitas.... Servum tu queroquam vocas? libidinis et gui» servus, et adulter», imoadulterarum commune mancipium ? > {De benef, m, 29.)

^ Et Uli, quibus non tantum coram dominis, sed cum ipsis erat sermo, quorum os non consuebatur, parati erant pro dominis porrigere cerviceu,

ceptes, qui résument fidèlement les progrès accomplis par Tesprit humain depuis Socrate, et les résultats du travail philosophique de la pensée. De toutes ces maximes, il n'en est pas une seule qui ne soit antérieure à Sénèque : sa gloire, c'est de les exprimer avec conviction et avec force.

La doctrine chrétienne est d'accord avec les théories philosophiques. La voici, en substance, dans ce passage de saint Paul : « Servi, obedite dominis carnalibus cum » timoré et tremore , in simphcitate cordis vestri , si- » eut Christo : non ad oculum servientes, quasi homi- » nibus placentes, sed ut servi Ghristi, facientes volun- » tatem Dei ex animo. Cum bona voluntate servientes, » sicut Domino et nonhominibus : scientes quoniam » unusquisque quodcunque fecerit bonum, hoc recipiet » a Domino, sive servus, sive liber. Et vos, domini, » eadem facite illis, rémittentes minas : scientes quia et » illorum, et vester Dominus est in cœlis; et persona- » mm acceptio non est apud Deum. » (Ep. aux Ephès. VI, 5-10.) — En s'accordant sur le fond des choses et en tendant au même but, le christianisme et la philosophie gardent le caractère qui leur est propre, s'appuient sur des principes dififérents, et ne parlent pas le même langage. Tous les raisonnements des philosophes sur la nature, l'égalité, la vertu, la fortune sont ici remplacés par un dogme : Dieu est au-dessus des maîtres et des esclaves; nous sommes tous égaux à ses yeux,

pericolum imminens \n capot suum avertere. In conviviis loquebantor, sed in tormentis tacebant.... Ne illud quidem videtis, quam omnem invidiam majores nostri dominis, omnem contumeliam servis detraierini? Dorainum patrem famiiiœ appellaverunt ; servos (quod ctiam in mimis adhoc durât) familiares..,. Qnare non est quod fastidiosi isti te deterreant quominus servis tuis hilarem te prœstes , et non soperbe soperiorem. Colant potias te quam timeant.... (Ep. v.vn.)

et jugés d'après nos œuvres. Les mêmes peines et les mêmes récompenses nous attendent. C'est donc Dieu qui commande, c'est à lui qu'il faut obéir . Dans les deux cas, la réhabilitation de Tesclave et son affiranchissement moral sont établis formellement : là en vertu d'arguments qui se déduisent et se discutent, ici au nom d'une croyance incontestée.

Maintenant, la question relative aux imitations supposées de Sénèque nous parait résolue. S'est-il inspiré de ce passage de saint Paul, postérieur à la plupart de ses écrits, et qui tout en aboutissant aux mêmes conséquences que les théories philosophiques, y ressemble si peu par l'expression et par les principes ; ou bien est-il simplement l'interprète convaincu des doctrines de son école, ou plutôt de toutes les écoles, épicuriennes, cyniques, socratiques, et des opinions répandues et ao créditées de son temps parmi tous les esprits éclairés et généreux ? Evidenmient, le doute est impossible à ce sujet.

Pourquoi donc certaines personnes sont-elles portées à voir dans le christianisme l'origine des idées libérales de Sénèque? En voici la raison ; c'est qu'elles supposent que tous ses prédécesseurs ont justifié et approuvé l'esclavage. Quand on se borne à dire : dans l'antiquité, l'esclave n'était pas un homme, c'était tme chose dont il était permis d'user, et pour ainsi dire d'abuser à volonté ; quand on croit avoir résumé fidèlement en ces quelques mots l'historique de la question, et rapporté avec exactitude les opinions émises par tous les philosophes, il est naturel que cette façon expéditive de juger l'antiquité laisse quelque embarras pour expliquer comment tout à coup, un philosophe, succédant aux apologistes d'une tyrannie séculaire, se déclare l'ami des esclaves, l'avocat d'une cause opprimée, le défenseur

de droits méconnus. Mais ce n'est pas là apporter la lumière; c'est créer des ténèbres, et s'y ensevelir; c'est agir avec l'esprit humain comme avec ces esclaves à qui leurs maîtres déniaient l'intelligence et la moralité.

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