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CHAPITRE XIII

De la Charité.

La charité est à bon droit regardée comme la reine des vertus ; car elle en suppose beaucoup d'autres, dont elle est la perfection, et elle s'appuie sur des principes moraux de Tordre le plus élevé. En efTet, avant d^aimer son semblable il faut s'être habitué à le considérer comme un égal, comme un membre d'une seule et vaste famille, appelée le genre humain ; il faut accorder peu d'importance à tout ce qui divise et sépare les hommes, aux inégalités de rang et de fortune, à la diversité des races, des institutions et du langage, aux haines qui arment les peuples les uns contre les autres, [aux distinctions injurieuses qui partagent la société humaine en nobles et en plébéiens, en citoyens et en barbares. De plus, le cœur qui est capable de contenir ce sentiment large et expansif, est par cela même doux, indulgent, miséricordieux, enclin à Pamitié et à la bienfaisance. Que de préjugés et de passions il faut vaincre pour atteindre à cette vertu des belles âmes et des esprits éclairés! Voyons s'il est vrai, comme on l'a souvent prétendu, que les anciens n'ont connu ni le nom ni la chose ; examinons quelle doctrine ils ont professée sur Végalité naturelle des hommes, sur Vunité du genre humain, sur la fraternité, sur V amitié^ la bienfaisance, le pardon des injures ^ sur toutes ces vérités que l'Evangile a si clairemen t révélées , même aux simples, et si profondément gravées dans les cœurs les plus rebelles.

De tous ces principes philosophiques, le plus ancien,

le plus populaire , le plus facilement accepté , c'est celui de V égalité naturelle. On arrive très -vite à comprendre qu'on est l'égal d'un grand , d'un roi ; que tous les hommes ont une mère commune , la nature, ou un même père , qui est Dieu ; et que toutes ces inégalités d'un jour, œuvre capricieuse du hasard, s'effacent dans la suprême égalité du tombeau. C'est la philosophie de la multitude, et les tribuns rendent inutiles les moralistes. L'esprit même le plus grossier avouera sans peine que la seule inégalité réelle est celle de l'intelligence et du mérite, et que l'homme vraiment supérieur est celui qui honore l'humanité ou sa patrie par ses sentiments et par ses actions. Nous n'avons pas à insister sur ce point; la question précédente l'a suffisamment éclairci.

Si l'idée de l'égalité est née vite, et a été promptement acceptée, il n'en a pas été de même de V unité du genre humain et de la fraternité naturelle de tous les hommes. La première suppose l'amour de soi, et cellesci, l'amour du prochain, ce qui est presque contradictoire.. Les Athéniens sentaient bien qu'un habitant du rivage valait un habitant des montagnes, et ils avaient d'ailleurs intérêt à ne pas mettre trop de différence entre un eupatride et un citoyen de la quatrième classe; mais ils se persuadèrent très-tard qu'un habitant d'Argos ou de Thèbes allait de pair avec un autochtone de l'Attique, et surtout que les barbares étaient des hommes comme les Grecs. Le progrès consista d'abord à appliquer le nom et l'idée de patrie, non plus à sa cité, à sa bourgade, mais à toute la Grèce. Au temps de Socrate, les meilleurs esprits s'attachèrent à démontrer que les Grecs ne formaient qu'une seule nation, une même famille, et que les guerres qui les divisaient étaient des discordes civiles: c'est le sentiment d'Aristophane,

338 D£S ÉCRITS DE SÉNËQUE.

d'Euripide, de Platon, d' Aristote ^ Il se répand et s'accrédite sous la génération suivante, gagne jusqu'à des Spartiates, qui s'aiOigent d^avoir battu les Corinthiens, et, grâce à Isocrate et à Phocion, contribue au succès de Philippe et à la réunion des Grecs sous un même chef. Alexandre apprend aux Grecs à se défaire de leur antipathie dédaigneuse pour les barbares ; la conquête de l'Asie a pour résultat d'égaler les vaincus aux vainqueurs, et de cimenter entre eux une alliance honorable par la communauté des lois et du langage : « elle forme de cent nations diverses un seul grand corps, en mêlant dans la coupe de l'amitié les coutumes, les mœurs, les mariages, les lois ; elle accoutume les hommes à regar— der le monde entier comme leur patrie, les bons comme des concitoyens et des frères, les méchants comme des étrangers ^. x> Cet essai gigantesque de monarchie uni-> verselle ébauche dans les esprits l'idée, jusque-là inconnue, de l'unité du genre humain. Le stoïcisme la met en pleine lumière, et l'empire romain la réalise. Toat concourut, après Alexandre , à détruire les préjugés et les sentiments égoïstes qui avaient fait la force des petits Etats grecs, et entretenu la division parmi les peuples : la décadence de la Grèce, la faiblesse et la corruption des villes indépendantes, le démembrement de l'empire macédonien, le mélange des peuples, produit par les guerres des successeurs et par les armes romaines, enfin les systèmes de philosophie sceptique et matérialiste, inspirés par le dégoût et le désespoir, et dont l'effet fut de ruiner sans retour les principes religieux et politiques qui avaient soutenu les anciennes sociétés. Il n'y a plus de patrie pour Aristippe ; elle est partout

* Lysistrate, ▼. 1130, 1160. — Euripide, Sappl. 530. -~ Platon , 12^», 1. V. Plutarque, Vertu é^Aleooandre, V diiooars, ch» yx.

OÙ l'on vit bien ^ . Aux yeux des cyniques, la patrie, la famille, la société, la pudeur, autant d'illusions et de préjugés! (c Ma patrie, disait Cratès, c'est le mépris de l'opinion, et je suis concitoyen de Diogène^. » Le sceptique se détache si complètement des idées vulgaires et se rend si indifférent à tout, qu'il ne se soucie plus de sa*^ voir ce que font et disent les hommes, ni même en quel climat est la Grèce ^. L'épicurien, moins exagéré, se contente de rire des guerriers et des politiques; aussi repousse-t-il leurs idées exclusives, et leurs haines aveugles ; dans la douce et large bienveillance que le bonheur lui inspire, il considère tous les étrangers comme autant de citoyens, il veut les mêler à sa nation, afin que la paix et la concorde règne entre tous les êtres doués de raison ; son unique regret c'est de ne pouvoir traiter les animaux avec la même équité et les mêmes égards ^. Ce n'est point par le doute ou la raillerie, mais par une démonstration rigoureuse et précise que Zenon fonde le dogme de Tunité du genre humain et de la pa-* rente de tous les hommes. « Tous les hommes, disent les stoïciens, possèdent la raison qui est une dans son principe ; donc ils sont tous capables de loi et de la même loi. C'est donc la raison qui établit entre eux l'égalité et la parenté; la loi unique qui commande à tous est la volonté même de Jupiter, ou de Tordonnateur du monde ; d'où il suit qu'il n'y a qu'un seul Etat, puisqu'il n'y a qu'une loi. Cet Etat, c'est le monde, république des hommes et des dieux, car les dieux participent comme nous

* Diogéne, en parlant des disciples d'Aristippe : a lU ne trouvent pas raisonnable que le sage expose sa vie pour sa patrie, parce que ce serait là sacrifier la sagesse aux intérêts des insensés» et que d'ailleurs la véritable patrie est le monde, d (L. U, 8.)

2 Diog. (L. VI, cb. v).

* Diog. {Pyrrhon.), 1. IX, ch. n.

* Porphyre, De abstin^ h cb. zii.

3iÛ DES ÉCRITS DE SÉNÈQUE.

à la raison et obéissent à la même loi ^ ï> Cette vaste cité embrasse tous les êtres raisonnables, sans distinction de rangSy de œndition , ou de nationalité . Zenon ajoutait : « L'amour est le dieu qui opère le salut de la cité ^ » On peut voir l'application de ces principes dans les écoles mêmes des philosophes, où se pressait une foule d'étrangers de tout pays, des pauvres, des esclaves, à côté des savants et des riches. Ântisthène était d'une race méprisée à Athènes, Zenon venait de Phénicie, il eut pour disciple le manœuvre Cléanthe et l'esclave Persée. Les historiens et les poëtes se font l'écho des idées nouvelles. « Quiconque est porté au bien par sa nature, est de race noble, dit Ménandre, qu'il soit Ethiopien, ou Scythe. Anacharsis n'était-il pas un Scythe ^? » Mais l'interprète le plus enthousiaste de la théorie du Portique c'est Cicéron, qui vivait dans un temps où Rome avait accompli le dessein d'Alexandre. Le dogme stoïcien est le fondement de ses Lois, l'âme de son Traité des Des^irs. Voici d'abord en quels termes il expose l'idée de la république universelle, composée des hommes et des dieux : (( Est igitur, quoniam nihil est ratione me- » lius, neque divinius, eaque et in homine et in Dec, » prima homini cumDeo societas. Inler quos autemra- » tio, inter eosdem etiam recta ratio communis est. Quae » quum sit lex, lege quoque consociati homines cum » diis putandi sumus. Inter quos et communie legis, » inter eos communio juris est. . . Parent autem (omnes) » huic cœlesti descriptioni, mentique divinae et praepo-

' Diog., 1. VU, ch. I. — Porphyre, De abstin. III, ch. xx. — Eusébe, Prép» évang. xv, 15. — Cicéron, De leg, i, 7. 2 Porphyre, De absttn. 1. III, 20.

' *0ç àv eu '^s'YOvwç ^, {A^rsp, 'orlv eô^éviflç*

£xûOif]( Ti( oXe6pcç* 6 8* 'Avaxapatç ou 2xuOiqc;

Dans rédition de Grotius, ces vers liont attribués à Epicharme.

» tenti Deo : ut jam tiniversus hic miindus, una civitas » communis deorum atque hominam existimaDda ; et » quod in civitatibus ratione quadam, agnationibus fa- » miliarumdistinguuntur status, idinrerumnaturatanto » estmagnificentius, tantoqueprœstantius, ut homines » deorum agnatione et genteteneantur... ))(Deleg. i,7.) — Chacun de nous doit donc se considérer comme citoyen du monde: « Nam quum animus.... cœlum, ter- » ras, maria rerumqueomnium naturam perspexerit . . . . » seque non unius circumdatummœnibus loci, sed civem î) totius mundi, quasi unius urbis, agnoverit ; in hac ille » magnificentia rerum,... dii immor taies! quam se ipse V noscet ! quam contemnet, quam despiciet, quam pro ni- » hilo putabit ea, quaB vulgo dicuntur, amplissima ! ... » (Ibid. 1, 23.) Si nous abaissons maintenant nos regards vers la terre, si nous arrêtons notre pensée sur les rapports qui nous unissent aux autres hommes, nous verrons qu'il y a plusieurs sortes de sociétés : « la première, la plus étendue de toutes, comprend tous les hommes en particulier, et tous les peuples en général... de celle-ci, qui est immense, passons à une autre qui est plus restreinte, celle oh Ton forme une même nation, un même peuple, où l'on parle la même langue; une autre encore plus resserrée, c'est lorsqu'on est de la même cité... Enfin, les liens du sang sont les plus immédiats ; c'est la société ramenée de son immensité à un point. » (De offic. XVI, 1 7.) — Pour ceux qui disent qu'il faut tenir compte des citoyens, mais nullement des étrangers, ils détruisent la société universelle du genre humain, laquelle n'existant plus, il n'existe plus aussi ni bienfaisance, ni libéralité, ni bonté, ni justice. S'armer contre ces vertus, c'est se rendre coupable d'impiété envers les dieux immortels. » (Ibid. ni, 6.) — Ce n'est pas assez de connaître ces principes, il faut y conformer nos sentiments;

notre affection, partant de la famille, doit rayonner de proche en proche, et embrasser l'humanité : « In omni » antem honesto, nihil est tam illustre, nec quod latius » pateat, quam conjunctio inter homines hominum, et » quasi quœdam societas et communicatio utilitatam, >i et ipsa caritas generis humani : quae nata a primo » satu, quo a procreatoribus nati diliguntur, et tota do- » mus conjugio et stirpe conjungitur, serpit sensim fo- » ras, cognationibus primum, tum afiinitatibus, deinde » amicitiis, post vicinitatibus ; tum civibus, et iis qui » publice socii atque amici sunt ; deinde totius complexu y> gentis humanœ : quœ animi affectio suum cuique }) tribuens, atque hanc, quam dico, societatem conr » junctionis humanœ munifice et œque tuens^ justitia » dicitur ; cui adjunctae sunt pie tas, bonitas^ UberaU" y> taSj benignitas ^ comitas^ quaeque sunt generis ejns- » dem. » (De fin. v, 23.) — Ainsi se trouve gradué et mesuré le sentiment cosmopolite appelé la philanthropie. Quant à la distinction des Grecs et des barbares, Cicéron dit : a Si, comme le prétendent les Grecs, il faut qu'on soit Grec ou barbare, je crains bien que nous au* très Romains nous ne soyons à ce compte que des barbares ; mais si ce nom doit venir de la différence des mœurs, et non de celle des langues, je crains que les Grecs ne soient pas moins barbares que les Romains * . » Rome offrait alors une image imposante de cette société universelle. Des étrangère y affluaient de tous les points du globe en nombre infini. C'est la patrie commune du genre humain, disait Sénèque. C'est aussi ce que semblent vouloir dire les poètes en affectant de rapprocher urbs et orbs :

Roman» spatium est urbis et orbis idem. (Fa8te$, u, 684.) ^ ^ De fep., i, &7.

DES ÉPnBES DE SAINT PAUL. d43

Les expressions modernes, Vhumanité^ les his du monde, le genre humain^ deviennent d'un usage fréquent ; la plupart, comme mundi jura^fœdera mundi, ajoutent à leur sens astronomique un sens moral ; réunion de sens qui atteste une origine stoïcienne. En même temps se développe un autre sentiment philosophique, auquel les circonstances et l'état de l'opinion donnaient faveur : c'est Tamour et l'estime de la paix, la haine et le mépris de la guerre. En décrivant les lignes de César, Lucain se demande si tant de milliers de bras n'auraient pas été employés plus utilement à améliorer quelque contrée sauvage du globe, à faciliter la navigation le long de côtes périlleuses, à percer des isthmes, à ouvrir des passages aux flottes * . Réflexions surprenantes de la part d'un ancien ! Le poëte forme un vœu qui ne manquerait pas de hardiesse même aujourd'hui : a puisse le genre humain déposer les armes et ne penser qu'à son bonheur ; que toutes les nations s'aiment les unes les autres :

Tune gênas humanum positis sibi consulat armis Inque vicem gens omnis amet*.

Les douceurs d'une paix prolongée, succédant à des guerres sans terme et sans mesure, l'intention bien arrêtée du gouvernement de renoncer à l'ambition des conquêtes, contribuaient sans doute à rendre ces idées populaires ; mais elles n'étaient pas nouvelles parmi les philosophes, et nous les voyons exprimées dans Aristote, Isocrate, Epicure et Cicéron.

' Tanti perîere labores.

Tôt potuere manus aut jungere Seston Abydo, Ingestoque solo Phryieum elidere pontum, Âut Pelopis latis Ephyren abrumpere regnis.

Et ratibus long» flexus donare Maie» ; Aut aiiquem mundi, quamvis natura negasset.

In melias mutare locum. (vi, 54.)

De ces principes naissent des conséquences qu'il nous reste à examiner. Puisque les hommes sont égaux, et unis entre eux par les liens d'une parenté naturelle, il suit de là qu'ils doivent éprouver les uns pour les autres une sympathie proportionnée, comme dit Cicéron, au degré d'affinité qui les unit. Gicéron revient très-souvent sur ce point essentiel de la morale, qu'il a si bien expliqué dans les passages qui précèdent : « Natara » propensi sumus ad diligendos homines, quod funda- » mentum juris est {Lois i, 15). — Omnes interse na- » turali quadam indulgentia et benivolentia, tum etiam » societate juris continentur {ibid. i, 13). — Nihil » est enim unum uni tam simile, tam par, quam omnes » inter nosmetipsos sumus {ibid. i, 10). — Homines » hominum causa sunt generati, ut ipsi inter se alii » aliis prodesse possent {De off. i, 17). — Hoc natuia » praescribit ut homo homini, quicumque sit, ob eam » ipsam causam tantum quod is homo sit, consultam » velit {De off. m). — Oportet hominem ab homine, » ob hoc ipsum quod homo sit, non alienum videri {Dt » Jirdb, m). » — C'est le sens de la célèbre maxime du poëte : (( Homo sum, nihil humani a me alienum puto. » Socrate, Aristote, et Platon voulaient que l'unité régnât entre tous les habitants d'une même ville : sentiment qui ne diffère des maximes stoïciennes que par son caractère exclusif.

Le premier effet de cette sympathie c'est de nous inspirer de la pitié pour le malheur. Les stoïciens condamnaient cette tendresse d'âme qu'ils appelaient une infirmité morale, mais ils prescrivaient de faire tout ce qu'elle nous suggère ^ Distinction bien difficile à observer, et qui n'existait, même pour eux, qu'en paro-

' Sénèque, De ckm., u, 6.

les. Aussi trouvons-nous dans les écrivains, surtout au premier siècle , de fréquentes exhortations à la Pitié ; les déclamateurs contemporains de Sénèque le père en sont remplis : « Laissez- vous toucher; la fortune est inconstante, elle change les vaincus en vainqueurs et abandonne ceux qu'elle avait élevés*. — C'en serait fait de r univers, si la compassion ne mettait fin à la colère^. — Croyez-moi, il n'y a pas de honte à s'attendrir ^. — Quelle vive amitié naît de cette tendresse compatissante*! — Je dois me montrer miséricordieux envers beaucoup, beaucoup l'ont été envers moi. Aussi quiconque me représente en sa personne une image de mes infortunes, je le considère comme mon parent^. — Ne soyez donc pas inhumains envers celui que le malheur afflige. Combien ont pu témoigner de la compassion, qui aujourd'hui l'implorent*. » — On peut nous répondre que ce sont des sentiments qui ont été exprimés de tout temps, parce qu'ils ont été de tout temps éprouvés. Loin d'y contredire, nous allons le démontrer, w Ne vous réjouissez point du malheur des autres ; on ne peut se flatter d'y échapper. — Ne repoussez point d'un air dur celui qui souffre ; souvenez-vous que vous êtes homme. — Je suis homme; si je restais insensible aux calamités humaines, je ne ferais pas preuve

* « Miserere. Mutabilis est casus : dedemnt yictis terga Yictores : etqoog provexerai fortana, destitait. » {Controv., i, 1.)

' c( Perlerai totus orbis, nisi iram finiret misericordia. » {Ibid,) ' «Crédite mihl; non est turpe misereri. » {Cont., m, 19.)

* « Magnus est amorqui ei misericordia venit. » {Eœc&rptacontrov., vniy 6.)

^ « Multis debeo misericordiam : a multis tuli; quisquis est qui me ulla calamitate similem eflSnget, perinde habeo ac si grada cognationis allingal. » (Controv., i, I.)

^ « Nolite superbe audire hominem calamilosum. Sape qui misereri potuit, misericordiam rogat. » {Contr., iv, 27.)

de sagesse. — Ne reprochez à personne sa pauvreté; elle aussi est un don des dieux. — Lequel choisiriezvous, ou de faire du mal à vos amis et de procurer votre propre bien, ou de partager leurs chagrins? — Combien il y a de cruauté à refuser des larmes à ceux qu'il tout plaindre ! — Gardez-vous d'ajouter à la douleur du malheureux, par votre insensibilité. — Car c'est la pitié qui adoucit la souffrance. — Et le méchant seul ne sait pas s'attendrir *.» — Ces maximes appartiennent à tous les poëtes anciens, à Euripide, à Sophocle, à Hésiode, à Ménandre surtout, qui a respiré un air plus généreux. Mais la pitié ne suflSt pas, il faut que la main secoure ceux que le cœur a plaints. La bienfaisance est un devoir, au jugement de ceux même qui interdisent au sage la compassion. Le rhéteur Gallion, celui-là sans doute qui adopta le frère de Sénèque , développait ainsi cette maxime, dans un plaidoyer : « Il n'y a pas de droit contrôla loi naturelle... Quoi! vous m'empêcherez de pleurer à la vue d'un homme dans le malheur! Quoi ! vous m'empêcherez de me ranger du parti dun homme que sa noble conduite aura mis en péril! Nos sentiments dépendent de nous, et ne reconnaissent pas

97poç -niv Tu^^v 'yàp oupi.(Aax^îv 06 pa^iov. (Ménandre.)

Mif) «MuOpoMcif, îoO' â'jfttv icpoc toùç xeu&ç «p«aerovTac âvOpuiroc ^^»c. (Euripide.)

tir/i^motù^ 06 9(XviQ<ro(iai çpovûv. (Alexis.)

Mïi wore ^ oôXo(ji.évTfiv irevtav OufJLOçOopov àv^pi

TexXaô' ovei^tîjeiv, p.axap(t>v ^o'ffiv aièv eovTwv. (Hésiode*)

tV dcvîpl JuoTuxoOvTi p.7i îrXaoTiç xoucov. (Ménandre.)

To «^àp imiixkç ù^eXeî Tac Çupi.^opàç. (Euripide*)

*Av^poç irowipoû offXx'^fx^oy 06 (AaX»99iTM. (Ménandre.)

— Voyez Stobée, FlorU.y t. 37 et 113.

DES ËPITRES DE SÂlNT PAUL. 347

d'antre autorité. Â personne on ne peut défendre la compassion. Il existe en effet des droits non écrits, mais plas certains que tous les écrits du monde. Oui, j'ai le droit de donner Faumône au mendiant et d'ensevelir un mort sans sépulture. C'est un mal que de ne pas tendre la main à ceux qui sont tombés. Il y a là-dessus des droits communs au genre humain * . » — Un autre rhéteur, dans la même controverse, soutenait la thèse de Gallion avec un tour de phrase qui rappelle certains développements de Sénèque, et surtout le passage de la lettre 47 sur les esclaves : « Cet accusé, disait-il, a renoncé aux douceurs de la maison paternelle pour vivre avec un mendiant. Connaissez donc son forfait : il a foulé aux pieds les lois pour témoigner sa compassion à des infortunés... Mais cet infortuné qu'il a secouru, c'est un homme : vous ne voulez pas qu'on nourrisse un homme? C'est un citoyen; vous ne voulez pas qu'on nourrisse un citoyen ? C'est un ami : vous ne voulez pas qu'on nourrisse un ami? C'est un proche : vous ne voulez pas qu'on nourrisse un proche^? » — « Mon père, dit un personnage de Ménandre, si nous nous éloignons des opprimés, qui donc secourrons-nous®? » — L'égoïsme

* M Qaid si flere me vêtes, qaum vidi hominem calamitosum? Qaid^si veteA propteraltqttod honestam fâctum periclitanti favere? Âffectus nostri in nostra potestate sunt. Qundam enim jura non scripta, sed omnibus scriptis certiora sunt. Quamvis fîlius famili» sim, licet mihi et stipem porrigere mendico, et humum cadaveri. Iniquum est collapsls manum non porrigere : commune hoc jus generis bumanl est. » (Contf,, i, 1.)

* « Hic.... reliquit œquo animo beatam domum, ut cum mendico viveret. NoTeris oportethoc ejus vitium; ad prœstandam calamitosis miser!cordiam contumaiest... Homo est : non vis aU bominem?ciyis est: non vis ali civem? amicus est : non vis ali amicum? propinquus est s non vis ali propinquum? » (Contr,, i, 1.)

^ El Toùç à^iXYiOévTAç, irarep^ çeuÇoùjisOa,

* Ttoiv Av PoiiNvaifiiev àXXoiç ^a^ioç; (Ed. Pid.; p. 28.)

318 D£S ÉCRITS DE SÊNËQUE.

est blâmé, le dévouement aux intérêts de tous est conseillé, a Celui-là seul sait vivre qui ne vit pas pour lui seul ^ )) — a Nous ne sommes pas nés pour nous seuls, et la patrie revendique une part de notre existence, l'amitié une autre part^. » Les stoïciens exprimaient plus grandement la même pensée : « 11 faut se croire né pour le monde, et non pour soi^. » Voici la théorie, et en quelque sorte, le catéchisme de la bienfaisance, d'après Cicéron : a II faut, dit-il d'abord, préférer dans les hommes les vertus douces, la modération, la tempérance, la justice ; car la force et la grandeur d'âme sont souvent trop impétueuses : les premières me semblent caractériser plus particulièrement Phomme de bien... En effet, la vertu n'est point inhumaine, ni farouche ; puisque son objet est de veiller sur les peuples, d'assurer leur bonheur ; pleine de douceur et de bonté, elle ne repousse en aucune façon le vulgaire... Quels sont donc les devoirs du sage envers les hommes ? Il ne doit pas se contenter de rendre ces services vulgaires dont parle Ennius et qui sont passés en proverbe, tels que, montrer le chemin à celui qui s'égare, lui laisser allumer son flambeau au nôtre, n'interdire à personne l'usage d'une eau courante, conseiller de bonne toi celui qui délibère. . . L'homme de bien, sagement libéral, rachète les captifs des mains des pirates, paye les dettes de ses amis, les aide à doter leurs filles, à amasser des biens ou à augmenter ceux qu'ils possèdent... User de sa libéralité sans se dépouiller de son patrimoine, voilà le plus digne usage qu'on puisse faire des richesses...

' TcuT* i<m To ^Hv oùx i*uTw ^H"* ttovov. {Ibtd,, p. 78.)

' t( ut prsclare scriptum est a Platone (Ep. xz)^ non nobls solum nati sumus, ortusque nostri partcm patria vindicat> partem amici. » (Gic, DeoffiCy I, 7.)

3 Non 3ibi sed toti genitum se credere mundo. (Lucain.)

L'hospitalité est encore une vertu qu'on a raison de louer.. Il faut s'appliquer à se rendre utile généralement à toute sorte de personnes. Mais je regarde un bienfait comme mieux placé sur T homme probe que sur le riche... Considérons l'homme et non sa fortune*. » — Plus d'un moraliste a tracé de tels préceptes : — i< J'ai de grandes richesses, fait dire Horace à un débauché, elles suffiraient à trois rois. — Eh bien! ne pourriez -vous pas faire un plus noble usage de votre superflu? Pourquoi, malgré votre opulence j laissezvous dans la misère, tant de pauvres qui ne méritent pas de l'être ? Pourquoi laissez- vous en ruine tant de temples? Et la patrie n'aura-t-elle rien de ces biens accumulés^? » — Pour être une vertu, la bienfaisance doit être désintéressée. Si celui qui donne n'agit pas seulement en vue d'être utile à l'obligé, s'il en espère quelque prix pour lui-même, ce n'est plus un bienfait, mais un calcul : « Beneficium enim est, quod totum ejus causa » praestatur, in quem confertur. Ubi aliquis ex eo aut » sperat quid, aut praeparat, non est beneficium, sed » consilium. » (Sénèq. Rhét. Contr. iv, 24.)Quoi déplus honteux qu'une compassion vénale! « nihil est venait misericordia turpius (iAïrf. iv, 8). » Le désintéressement ne suffit pas, il faut que la douceur et l'affabilité viennent par-dessus. « Le plus petit présent devient grand,

• Cicér., De offic., i, 15. — 16. — n, 16, 18, 20.

^ Jare, inqait , Trausius istis

Jargatar yerbis : « Ego vectigalia magna

Diviliasqae habeo tribus amplas regibus : Ergo,

Quod superat, dod est melius quo insumere possis?

Cur eget indignus quisquam te divite? quare

Templa ruunt anliqua Deum? cur, improbe, cars

Non aliquid patris tanto emetiris acervo ! (Sat. n, % 99.)

s'il est accordé de bon cœur ^ » — « Au contraire, vous détruisez tout le mérite d'une bonne action, si vous la reprochez. Vous aviez agi généreusement, votre langage devient vil, et ruine ce que vous avez fait, si vous vous vantez à un ami*du présent que vous lui avez accordé. Votre conduite avait été celle d'un roi, vos paroles sont d'un assassin^. » — « Reprocher à Findigent le pain qu'on lui a donné, c'est tremper d'absinthe le miel attique^. » — « Si voyant un pauvre nu, vous lui avez donné un vêtement, vous découvrez encore plus sa nudité, en l'outrageant*. » Tels sont les principaux caractères de la bienfaisance ; c'est par là, comme disait Gléanthe, qu^elle diffère profondément d'un calcul: « multum, ut ait Cleanthes, a bénéficie distat negotiatio ^. »

Faisons du bien à tous, et gardons-nous de rendre le mal pour le mal. « Car l'homme de bien est juste, et incapable de nuire à qui que ce soit, . . » Si donc quelqu'un dit que la justice consiste à rendre à chacun ce qu'on lui doit, et s'il entend par là que l'homme juste doit du mal à ses ennemis, comme il doit du bien à ses amis, ce langage n'est pas celui d'un sage, car il n'est pas conforme à la vérité : nous venons de voir que ja-

KaXâ); TTOtTioraç, où xaXo); àvei^taaç.

*'Ep'yov xadeIXec irXouaiov irreo^wv Xo^w,

xau}^(o[xevo; tô ^ûpov 8 ^s^cdxaç ^îXa> *

Ip-yw orpaTYipç'^^'Y^^aç, Iv Xo-yw çoveuç. (Philém., p. I2i.)

*£àv Tpo^v;v ^ol»c tov XaëoW ôvei^ioYic,

à<|^ivOi(A xaréivaaaç àrrixov (AsXt. (Ménandre, p. 71.}

'Eàv 6pûv néwiTA ^ui&v^ év^ùo^c,

(AÔXXov àiré^uaaç aÔTbv, iht 6vii^i(r(ic. (Philéoi. , p. iSS.)

Sénèq.» Dd henef,^ vi> iS.

mais il n^est juste de faire du mal à personne ^ . « Supportons rinjustice avec douceur ; c'est, dit Ménandrei la perfection de la vertu 2. » ~ « Quoi! dit l'infortuné, je ne me vengerai pas de mes ennemis 1 Le ciel me refuse le spectacle de leurs larmes I . . • Malheureux 1 tu blas» phèmes. . . soumets-toi au ciel ^. » Celui qu'il faut plain* dre, ce n'est pas celui qui reçoit l'injustice, c'est, selon Socrate, celui qui la commet*, a Accipere praestat quam facere injuriam^. » < — « N'écoutons pas les politiques qui autorisent les inimitiés, et les croient dignes d'un grand cœur. Rien au contraire n'est plus louable, rien ne caractérise mieux une âme grande et noble que la clémence et l'oubli des injures : ck Nihil enim laudabilius, nihil magno et praeclaro viro dignius placabilitate atqueclementia. » {Deoffic, i, 25.)

Les réprimandes doivent être tempérées par la bienveillance, et le châtiment doit avoir pour but de corriger le coupable, « A l'égard de ceux dont les vices ne sont pas sans remèdes, il est bon de savoir avant tout qu'aucun homme injuste ne Test volontairement... Aussi le méchant, et quiconque nourrit le mal dans son âme, est digne de pitié : mais il faut surtout réserver cette pitié pour celui qui laisse quelque espoir de guérison ; il faut à son égard réprimer sa colère, et ne point se laisser aller à des emportements et d'aigresi réprimandes^.» L'Etat aura donc, suivant l'idée de Platon, des sophro-

* Platon, RijpuUiq.y 1. 1, p. i9(édU. de M. Cousin).— Crltoo , p. 149.

* OIJtoç xpartoToc Iot' àvrip, & Pop-Yia,

Sorte à^uctIo6«i itXaîot* iinoT«Toû ppo'Tuv. (Stob. , Plor,, lit. 5.)

3 Théognis.

* Gorgias.

' CicéroDy Tu$c., t.

® Platon» Lois, v.

nistères où le prisonnier, avant de subir sa peine, entendra chaque jour la voix des magistrats et apprendra à détester son crime : ainsi transformé par la punition même, il sera rendu à la société. La raison de cette compassion pour les coupables, c'est que la plupart des fautes et des crimes se commettent avec légèreté, par ignorance, plutôt que par malice. « mon fils, dit chez Xénophon un philosophe, ne t'irrite pas contre ton père, parce qu'il m'a fait assassiner. Il a plus agi par igno* rance que par méchanceté. Or, tout ce que les hommes font par ignorance, je tiens qu'ils le font contre leur volonté ^ . » Dans les situations ordmaires de la vie, lorsqu'il est besoin d'adresser des réprimandes à un égal, à un inférieur, à un ennemi, jamais il ne faut se départir de cette modération, ^c Peut-être faut-il alors mettre plus de mordant dans la voix, et une gravité plus marquée dans les paroles. Mais évitons soigneusement toute apparence de colère : n'en venons à cette espèce de châtiment que rarement et malgré nous ; n^y venons même jamais sans une absolue nécessité, ainsi que les médecins qui n'emploient le fer et le feu que quand il n'y a pas d'autres remèdes. Même alors, bannissons la colère qui empêche de rien faire avec équité, rien avec mesure. Il est permis d'avoir recours à quelque douce réprimande, en y joignant toutefois l'air grave qui doit accompagner la sévérité, et qui éloigne l'outrage du mépris. Il faut même faire voir que tout ce qu'il y a d'amer dans le reproche n'y a été mis que pour l'avantage de celui qui le reçoit. Il convient en outre^ dans les contestations qu'on peut avoir avec ses

* « Min Ti oî», fçïj, 8ti à^rcxTeivei pi» , x*^^*^^€ ^^ «arpt* oô «Y^p Jcoxovw* Tivt TOUTO irctti, dXX' àpoîa * àinaa. ^e àpoia àvO^wirot cÇocftapToévouat , iravroi àxouaia raûr* if ta vofAiCu, » (Cyropéd; I. m, Ch« x.)

ennemis de conserver sa gravité, et d'être toujours en garde contre Femportement, lors même qu'on entend des choses indignes de soi ^ . »

Mettons fin à cette revue des opinions et des doctrines de Tantiquité sur la question qui nous occupe, et revenons à Sénèque. Ces développements, un peu longs peut-être, étaient nécessaires, puisqu'il s'agit de décider quels sont ses véritables maîtres. Or, nous affirmons que toutes les maximes de Sénèque sur la charité et les vertus qu'elle comprend, maximes qu'on nous donne comme autant d'imitations des livres saints, rentrent sans exception dans la foule d'idées et de sentiments que nous venons de citer, et en offrent, presque toujours, la reproduction littérale.

Restons fidèles à l'ordre suivi dans cet exposé. Quelle est l'opinion de Sénèque sur V unité du genre humain, sur V égalité et \a,fraternité ? On cite de lui cette phrase : (c Omne hoc, quod vides, quo divina atque humana » conclusa sunt, uniun est : membra sumus corporis ï> magni. Natura nos cognâtes edidit, quum ex iisdem » et in eadem gigneret : haBC nobis amorem indidit mu- » tuum, et sociabiles fecit; illa aequum justumque » composuit; exillius constitutione miserius est nocere » quam laedi ; ex illius imperio paratae sunt juvantis » manus. Iste versus et in pectore, et in ore sit :

Homo sma, humani nihil a me alienum puto.

» Habeamus ! In commune nati sumus. Societas nostra » lapidum fornicationi simillima est; quse casura, nisi » invicem obstarent, hoc ipso sustinetur. » (Ep. 95.) Voilà en efifet la charité expliquée au sens des stoïciens et d'après Topinion panthéiste. Nous n'avons pas à le

* CIcéron, Deoffic.f i, 58.

prouver, c'est l^évidence même, et beaucoup de passages semblables, cités ailleurs, eu font foi. Quant aux expressions, il n'en e!^t pas une seule, sauf peut^re la comparaison tirée d^ une voûte, qui ne se rencontre dans Cicéron, Virgile, Manilius, dans les rhéteurs du siècle d'Auguste, en un mot, dans tous les écrivains qui ont exposé les idées stoïciennes. L'expression cognatos est, dit-on, bien voisine de l'appellation ^a^re^; sans doute ) mais ce n'est pas Sénèque qui a inventé cette expression. Ce qu'il faut remarquer, c'est que Cicéron, exprimant les mêmes idées, est bien supérieur à Sénèque, parce qu'il les dégage des erreurs dogmatiques dont elles portent ici l'empreinte. Il n'a pas besoin, pour y croire, de les rattacher à des principes panthéistes; elles le persuadent par leur grandeur et par leur beauté même.

En recommandant l'amour du prochain, Sénèque ne fait que répéter les lieux communs de la morale. « Homo ad adjutorium mutuum natus est ^ — Alteri » vivas oportet, si tibi vis vivere. — Aliquod com- » muneest jus generis humani^. » — a Dum inter » homines sumus, colamus humanitatem; non timori » cuiquam, non periculo simus ^. n Nous avons lu cela dans Cicéron et dans Ménandre. — Sénèque ajoute que les philosophes doivent se mêler au monde, pour le corriger doucement, sans orgueilleux mépris ; que la vraie sagesse, la seule qui soit utile aux hommes, n'affecte point un air hautain, ne heurte point les communs usages, et se garde de blâmer avec aigreur les mœurs qu'elle prétend réformer : « Non abhorreat (sapientia) » a publicis moribus, nec hoc agat ut quidquid non

* De tra, i, 5.

2 Ep. :rLvni.

^ De iray m, 43.

» facit damnare videatur. -^ Id agamus ut meliorQm n vitam sequamur quam vulgus, non ut contrariam ; » alioquin quos emendare volumus fugamus a nobis » et averlimus, » (Ep. v.) Cela revient à conseiller l'habileté et les tempéraments aux philosophes trop austères, la propreté et la décence à ceux qui prennent un extérieur négligé pour le signe d'une belle âme. En effet, Sénèque se moque, dans cette épître, des barbes incultes et des robes malpropres ; il désapprouve les mortifications, et la frugalité trop voisine de la misère ; il veut que le sage sacrifie aux Grâces ; « Hoc contra na^- » turam est, torquere corpus suum, et faciles odisse y> munditias, et squalorem appetere... frugalitatemexi-* » git philosophia, non pœnam : potest autem esse non » incompta frugalitas... Temperetur vita inter bonos » mores et publiées... » Ce passage qu'on nous donne comme imité de celui-ci : « Omnium me sers^umfeci ut plures lucrifacerem^ et factus sum Judœis tari" quam Judœus^ ut Judœos lucrarer ^, etc. 9 Ce passage, dis-je, est une leçon de bon goût et de bon sens donnée à quelques exagérés par un philosopha qui connaît le monde, et il n'y a rien là d'assez nouveau ni d'asse? étrange pour qu^on y soupçonne une inspiration évangélique.

Voici les prescriptions de la charité, suivant Sénèque : nous les transcrivons telles qu'on les cite. « Cum esur riente panem suum dwidat. — ' Opem ferre miti manu^. — Qui dédit beneficîum taceat^. — In ieneficio dandonïhilmagisvitandum quam superbia^.

* L Corinlh. IX, 19, 20,21.

* Ep. xcv,

3 De otio sap. 28.

* Debenef, u, H.

' Ibid.

— Non est benejicium quod m quœstumnUttitur K

— Demus bénéficia^ non fœneremus ^ . — Non est autem quod tardiores facial ad bene merendum^ turba ingratorum... Quam multi indigni lucesunt^ et tamen diesoritur^î — Bénéficia ignorantïbus {Du) dare incipiunt, ingratis persévérant... jEquali fénore bona sua per gentes populosque distribuunt... spargunt opportunis imbribus terras, maria fatu mos>enty siderum cursu notant tempora hiemes œstatesque interventu lenioris spiritus molliunt^. » Parmi ces préceptes, la plupart ont été ciiés par nous dans les pages qui précèdent, et n'appartiennent pas plus à Sénèque qu'à Cicéron, à Ménandre, à la philosophie, et au cœar humain. Il en est quelques-uns que Sénèque lui-même, dans l'endroit où il les exprime, attribue aux stoïciens, et regarde comme des maximes banales : telle est cette recommandation, cum esurienie^ etc. , et celle-ci, opem ferre, etc. Car il est à remarquer que la manière dont on cite ces deux passages est inexacte ; Sénèque ne donne pas ces conseils en son propre nom, il dit au contraire qu'il regarde comme inutile de les donner, et il les remplace par la formule générale, qu'on a pu lire plus haut, sur la parenté naturelle de tous les hommes : ce qui prouve qu'il faisait allusion à la méthode vulgaire de recommander la charité, et à tous ces préceptes de détail, que nous avons plusieurs fois mentionnés dans notre exposé de la morale des anciens ^

^ De benef. xv, 14,

^ Ibid. I, i. Expression de Cicéron : Neqae enim beneficium fœnera" mur. (De amie, ix, 51.)

^ De benef. i, 1.

^ Ibid. \n, 51.

'^ « Prscipimas ut naufrago manum porrigat, erranti vlam monstret, cum esuriente panem suum dividat ?*.* quum possim breviler banc Uli

La question de la bienfaisance était fréquemment agitée dans les écoles, et nous pouvons nous former une idée des principaux développements que ce sujet favori recevait des maîtres stoïciens, par cet endroit du Traité sur la Clémence où Sénèque, pour disculper sa secte du reproche de dureté que la multitude lui adressait, explique le paradoxe qui interdisait au sage la pitié, a S'apitoyer sur les malheurs d'autrui, en concevoir de la douleur, verser des larmes à la vue de l'infortuné qui gémit, est une faiblesse indigne du sage; rien ne doit ébranler sa constance, ni altérer sa sérénité. Toutefois, il fera de grand cœur tout ce que la compassion peut inspirer aux âmes qui s'y abandonnent ; il tendra la main au naufragé, il donnera l'hospitalité au banni, une obole à l'indigent. 11 rendra à une mère désolée le fils qu'elle a perdu, il le retirera des fers ; pareil aux dieux il regardera de près l'infortune, il secourra principalement ceux qui méritent son appui ; sa bonté même descendra sur ceux qui en grande partie ont mérité ce qu'ils souffrent ; mais il n'ira pas s'affliger ou s'attendrir à la vue de quelque pauvre effrayant de maigreur et couvert de haillons malpropres. 11 n'y a que les yeux malades qui deviennent rouges et sensibles en regardant des yeux endoloris ^ » Voilà ce qui autorisait Sénèque à dire : « Aucune secte n'est plus douce, plus bienveillante que celle des stoïciens ; aucune n'est plus animée de l'amour des hommes, plus attentive au bien commun : car elle a pour objet principal d'être utile et secourable à tous et à chacun en particulier ^. » Un mot,

rormulara bumani officii traderc : omne hoc quod vides, quo divina alque hamana conclusa sunt, unum est : membra sumas [corporis magni. » (Ep.xcT, 51.)

* L. Il, cb. ▼!.

' De clemerU. u, 5.

daûB léft citations qui précèdeot, nous fournit l'occagion de renouveler une remarque déjà faite ; c*est qae les stoïciens aiment à comparer le sage à Dieu, et à rapprocher Thomme de la Divinité : conséquence de leurs doctrines métaphysiques. Il est donc naturel qu'en parlant de la bienfaisance, Sénèque assez fréquemment prenne un terme de comparaison dans la bonté et la munificence divine. C'est ainsi qu'après avoir démontré que la libéralité doit s'exercer même sur des ingrats, il ajoute : (( Combien d'hommes sont indignes de voir le jour, et cependant la lumière se lève sur eux ! Combien reconnaissent mal les dons de la Providence, et cependant les dieux continuent à protéger le genre humain, et môme les méchants ! » Mais pourquoi ces dieux répandent-ils leurs faveurs sur les bons comme sur les méchants ? C'est parce qu'ils ne peuvent agir autrement ; ils obéissent à la loi même de leur existence ; ils sont fatalemient bienfaisants. Ainsi, d'après la théorie stoïcienne, leur bienfaisance ne s'exerce point en vertu d'un choix libre et éclairé, mais elle leur est imposée par l'enchatuement général des effets et des causes, pour l'entier accompUssement des destinées de l'univers, et la volonté divine n'y peut rien. « Ne deos quidem » immortales ab hac tam effusa necessUate sacrilegi » negligentesque eorum déterrent. Utuntur natura » sua^ et cuncta, interque illa ipsos munerum suorum » malos interprètes, juvant... » (De berief. 1. I.)"" « iSquali tenore bona sua per gentes populosque dis-

» tribuunt, unam potentiam sortiti ^ prodesse >»

{Ibid. Yii, 31 .)

Comme Cicéron, Sénèque veut qu'on se dépouille de toute arrogance, même envers un ennemi : « Amicis jucundus, inimicis mitis etJaciUs^ exorabor anteqoam roger; honestis precibus occurram. {De vit. beat xx.)

Il va même plus loin que Cicéron , car il veut qu'on porte secours à un ennemi t « opem ferre etiam irU^ micis miti manu. » (i9e otio sap. xxix.) Mais ce précepte ne lui appartient pas en propre, c'est une maxime stoïcienne, et il le dit formellement : « Dices » mihi : Quidagis, Seneca? Deseris partes. Gertestoici » vestri dicunt : usque ad ultimum vitdB finem in acta » erimusy non desinemus communi bono operam dare, » adjuvare singulos, opem ferre etiam inimicis miti » manu, etc.. » — Nous en conviendrons avec Sénèque : la secte stoïcienne, mieux que toute autre, a justifié les belles paroles de Platon, qui appelle le philosophe un médecin des âmes, et qui assigne à la phi«» losophie le soin de guérir nos infirmités morales, de nous sauver de la maladie des vices * . Personije dans l'antiquité n'a mis plus de dévouement et plus de science dans l'accomplissement de ce ministère. Aussi les stoïciens ont-ils suivi et développé les maximes émises par Platon et répétées par Cicéron sur l'indulgence qu'il convient d'employer à l'égard des pécheurs, sur les ménagements à garder envers ceux qui s'égarent. Ce qu'il faut se proposer, disent-ils, c'est moins de punir que de corriger; qu'on évite tout sentiment de vengeance, de haine ou de colère dans les réprimandes ;

* Cicéron dit aussi : Vitioram peccatorumque oostrorum omnis a philosophia petenda est medicina. » (Tusc. ▼.) De là l'emploi si fréquent de morhus, au sens moral, pour désigner le péché, le vice, le mai, et de l'eipression salus^ qui signifie la guérison de Tâme, le salut du coupable. •— Horace :

Possis et magnam niorbi dei^ooere parteci.

Landis amore tnmes? sunt certa piacula, qaœ te

Ter pure lecto potsint recreare libelle. (Ep. I, 485.)

Falstts boDor javat et mendai iafanùa Icrret

Quem, nisi mcndosiimet mcJicandum ? (Ep. xvi, 41.)

AuTmç tarpoç Écnv àv6pc*iroiç Xo-yoç. (Ménandre, p. 58.)

rappelons avec douceur ceux qui sont hors du droit chemin ; accablons de nos bienfaits ceux qui nous payent d'ingratitude : c'est l'infaillible effet de la vertu que de triompher du vice. « Quanto humanius, mitem et pa- » trium animum prdestare peccantibus, et illos non » persequi, sed revocare? Errantem per agros igno- » rantia vise melius est ad rectum iter admovere quam » expellere. Corrigendus est itaque qui peccat, et ad- » monitione, et vi, et moUiter, et aspere : melior- » que tam sibi quam aliis faciendus , non sine cas** » tigatione, sed sine ira. Quis enim, oui medetur, » irascitur? » {De ira, 1. xiv.) — « Quanto illa melior M via, qua servantur illi (ingrato) species amicitiae, et » si reverti ad sanitatem velit, etiam amicîtia. Vincit » malos pertinax bonitas. » {Ibid. vu, 31 .) ^

^ Nous n*avons rien dit des Maximes de Sénéque sur VAmitiéf parce que sur ce point on ne cite de saint Paul aucun texte qui prête à un rapprocbemenl. On peut lire I*épttre ix et Tépttre yi; on y trouvera les principes et les sentiments des anciens, d*Epicure, de Métrodore, d'Hermachus, dePoIyenus, d*Aristote, de Platon, de Socrate, de Cicéron. Nous nous bornerons à cette citation, tirée de l'épttre ix. « In quid amicum paro ? Ut habeam pro quo mon possim, ut habeam quem in ex»- Hum sequar, cujus me morti opponam et impendam. » C*est le développement éloquent de la pensée antique : deux amis ne forment qu^une seule âme ; c*est la théorie du dévouement que Tamitié inspire aux nobles cœurs, et dont la poésie et l'histoire ont consacré les plus beaux traits. — Au sujet de ce passage, nous renouvellerons une remarque déjà faite, c*est qu'on rencontre parfois dans Sénéque le Philosopbe des expressions, des tours de phrase qui semblent empruntés aux Controverses de Sénéque le Rhéteur. Comparez, en effet, le passage cité de répttre IX avec la phrase suivante d'une controverse : « Montanus Vulienus dixit : non est quod putes illam cecidisse ira patris. Cqi vixerat, periit; illi se, cui addixit, impendit,... Quid ergo? inquis. Propter quem periit? Scis illam virum h&huisse, pro quo mori posset, »(Contr. yi,52.)— Certains critiques, examinant séparément le passage de l'épltre ix , ont prétendu que remploi du verbe impendi avec le sens de se sacrifierf mourir, constituait dans le philosophe un néologisme chrétien. En effet, disent-ils, on rencontre ce terme dans la Vulgate; « ego autem libentis-

Nous croyons avoir prouvé ce que nous affirmions tout à rheure, à savoir que Sénèque, sur la question qui nous occupe, n'a émis aucune opinion nouvelle. Pour achever ce double parallèle, exposons en peu de mots les principes correspondants de la doctrine de saint Paul .

Le christianisme dit, comme la philosophie , que le genre humain ne forme qu'une seule famille, issue d'un même père, et sortie des mains du même auteur; mais il ne se borne pas à constater cette parenté un peu vague, cognatio quœdam, il ajoute un mot plus expressif, un sentiment plus affectueux , et déclare que tous les hommes sonijrères. De plus, il donne à cette fraternité universelle une sanction religieuse : en effet, tous les hommes , enveloppés dans la même faute et punis du même châtiment, ont été rachetés du sang d'un Dieu.

Le christianisme ne recommande pas seulement des dispositions bienveillantes envers le prochain , de la sympathie, de la douceur; il veut quelque chose de plus vif et de plus agissant, l'amour, et il en fait une loi : « Aimez-vous les uns les autres, aidez-vous à porter vos fardeaux, soyez pleins de tendresse pour vos frères, aimez votre prochain comme vous-même, pour plaire à Dieu ^ . » Gomment les hommes ne s'aimeraient-ils pas

sime impendam et superimpendar pro animabus vestris. — '£'^«0 8k

Ti^iaref. 8a.TccLrnotù xai i»5awavT.6r'acu.ai Oirep tôv «|/oxwv ûp-wv (II. Ep. aux Cor. xn, i5). Donc Sénéqae a pris celte expression à saint Paul. Pour corroborer cet argument, ils citent des passages de Tertallien où ce verbe se trouve : ce sont deux preuves de la même force. — Heureusement, le déclamateur Votienus est venu à notre aide et nous a fourni le moyen de prouver que Sénéque n'avait pas eu besoin d^imiter saint Jérôme et Tertullien. Pour nous appuyer, nous aussi, sur deux témoignages, nous citerons Manilius :

Impendendus bomo est , Deus esse ut possit in Ipso (iv, 407).

^ Aller alterlus onera porlale (Gai. vi , 2). — Estote invicem benigni (Ep. iv, 52).

entre eux lorsque Diea a aimé les hommes jusqu'à mourir en croix pour leur salut? Voilà tout à la fois et le précepte, et la raison du précepte.

Il y a de grands rapports entre les prescriptions des livres saints au sujet de la charité, et celles que renfe^ ment les traités de morale philosophique. Rapprochez des passages cités de Cicéron, de Ménandre, de Philémon, des deux Sénèques, les lignes suivantes : Estote inuicem benigrd^ miséricordes , donantes im^icem^.-^ Esurienii panem frange tuum^. -^ Cumergo facis eUemosynam, noU tuba canere ante te *. — Benefacite^ ruhU inde sperantes. — Si mutuum dederiUs his a quibus speratis recipere^ quœ gratia est vobis^. — Ut sitisfiUi Patris vestri qui in cœUs est : qui s(h lem suum oririjacit super bonos et malos : et pbdt super justes et injustes^. — N'est-ce pas le même langage? Voici en quoi TËvangile et la philosophie diffèrent; celle-ci dit : Faites le bien, la vertu trouve en soi sa récompense. L'Evangile dit : Faites le bien, en mémoire de celui qui a donné sa vie pour vous, et qui vous rendra au centuple ce que vous aurez abandonné aux pauvres ici-bas.

La philosophie défend de rendre le mal pour le mal, elle déteste la vengeance, recommande le calme, la dignité , la douceur même à l'égard d'un ennemi, et veut qu'on lui porte secours, s'il est en péril. L'Evangile ordonne au chrétien d'aimer son ennemi et de prier pour ceux qui le persécutent. Audistis quiadiC' tum est : DiUges proximum tuum, et odio habebis inimicum tuum. Ego autem dico vobis : DÏUgiie ini-

* Ephés. iT, S2.

^ Ecclésiaste, xi,i,iv^^, 5.

^Salnt Matthieu, vi, 7.

* Saint Luc, rt, 54, 55.

"^ Saint Matthieu, v, 45.

DES ËmUES DE SAINT PAUL. 363

micos vestros. — Orate pro persequentibus et ca~ lumniantibus vos^. — Ici reparaît une des diflférences essentielles, capitales , qui séparent le christianisme et la philosophie. Dans le chrétien, l'homme s'efface et s'anéantit ; Dieu est tout pour lui, sa loi, son modèle, Tobjet de son amour. Le philosophe ne relève que de lui-même et de sa raison. De là un sentiment d'humilité, d'abaissement, d'abnégation complète qui est la base des vertus chrétiennes, et que la philosophie n'a point connu : cum omni hundUtate et mansuetudine^ cum patientia, supportantes invicem in charitate, (Gai. IV, 2,) La philosophie au contraire, qui est le plus noble exercice et le plus beau fruit de l'esprit humain, inspire à l'homme une haute opinion de sa puissance. Nulle part nous ne trouvons dans Sénèque ces pensées et ces expressions vraiment chrétiennes. C'est donc une erreur manifeste que de rapprocher la formule outrée des stoïciens, sed non est quod irascaris, ignosçe iUlisj omnes insaniunt^ , des paroles de Jésus^hrist sur la croix : Pater, dimitte illis, non enim sciant quod faciunt ^. Le mot de Sénèque exprime un sentiment de dédain pour l'humanité, et les paroles de Jésus-Christ sont l'accomplissement du précepte : Aimez ceux qui vous persécutent, pardonnez à ceux qui vous font mourir.

Quelle est la conclusion de ce double parallèle, établi entre Sénèque et ses devanciers, entre le christianisme et Sénèque ? De quel côté sont les maîtres de ce philosophe? Est-ce du côté des apôtres et de l'Evangile, dont il n'a ni les dogmes, ni la morale, du moins quant à sa partie essentiellement chrétienne? Est-<îe du côté des philosophes anciens dont il emprunte les idées, les sentiments et le langage?

' Saint Matthieu, v, 43, 44., * Debenef, v, 17, ^ Saint Luc, xxin, 54.

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