CHAPITRE XIII
De la Chasteté.
Nous dirons peu de chose sur ce point. Ce qu'on cite de Sénèque ne mérite ni examen ni discussion, et peutêtre eût-il mieux valu le passer sous silence. En effet ce ne sont point des maximes d'une délicatesse bien raffinée que celles-ci : « Au lieu de nous enseigner si Pénélope était chaste ou non, apprends-nous en quoi consiste la chasteté, quelle est l'importance de cette vertu, si elle consiste dans la pureté de Tâme ou dans celle du corps * . » — « Dans la seconde classe des biens, sans lesquels nous pouvons vivre, mais dont la privation est plus cruelle que la mort, il faut ranger la liberté, la chasteté, une bonne conscience*. » — « L'impureté est le principal fléau de notre temps ^. » — « L'amour est un vice honteux qui dégrade une âme saine, qui trouble les pensées, abat les nobles sentiments, et fait descendre l'esprit des plus hautes méditations aux plus vils soucis *. w Pour supposer que Sénèque n*a pas pu trouver ces vérités ni dans sa propre morale ni dans la morale stoïcienne, et qu'il a dû nécessairement les dérober à saint Paul, il faut avoir de l'antiquité une bien triste opinion, et lui refuser toute notion de la vertu et de la pudeur, et la connaissance des termes qui expriment les sentiments honnêtes. Les anciens, dit-on, ont peu
' Ep. IJCXXTIII.
' Debenef.i, ti.
3 « Maiimam seculf malam, impadicUia. • (Ad Helv. 16.) * a Amor....fœduin minimeque conyenieDS anioio sospiti Tîtiam, turbat consiHa, altos et generosos spiritus fraDgit, magots cogitatlonibus ad bumtUimas detrahit. t» (Apod S. HierouymuiD. adrer. Jot. i.)
compris la continence et la réserve dans les rapports sexaels. La labricité de leurs habitudes domestiques n'a même que médiocrement ému leurs moralistes. Voilà un jugement promptement rendu, et la philosophie ancienne assimilée à la poésie erotique. Prouver que [^antiquité a connu la chasteté, la pureté de l'âme et du corps, que les moralistes ont loué et recommandé ces vertus et énergiquement flétri les vices contraires, nous entraînerait dans des longueurs, et nous ne voulons pas à tout propos recommencer une dissertation spéciale ; il nous suffira dUndiquer quelques lectures utiles à ceux qui jugent les anciens sur une satire de Juvénal et sur l'Art d'aimer d'Ovide. On pourrait donc lire avec fruit, d'abord la lettre où Sénèque parle des leçons d'Attale sur la chasteté, leçons qui dans sa jeunesse l'avaient transformé en ascète pythagoricien; un portrait de la modestie qui sied à une femme, tracé par un rhéteur dans une controverse * ; cette loi de Platon qui déclare infâme et privé des droits de citoyen quiconque a commis l'adultère ^ ; ce passage où Valère Maxime , blâmant le divorce, rappelle que pendant 520 ans il fut inconnu à Rome, et que même les femmes veuves qui se remariaient encouraient les sévérités de l'opinion publique ^ ;
* « Matrona quae se adversas sollicitantes aviam volet, prodeat in tantum ornata^ ne immanda sit ; habeat comités ejus œtatis, qui impudicos , si nibii aliud, verecundia annorum removeant ; ferat jacentes in terram ocalos : adversus officiosum salutatorem inhumana potius qaam inyerecunda sit : eliam in necessariam resalutandi vicem multo rubore confusa , longe an le impudicitiam neget ore, quam verbo. In bac servands integritatis custodia nulla libido irrumpet. » (Contr. xi, 15.)
^ « Mvi^éva ToXpiâv (Aifi^ivoç àirreoôai ... irXXéV 7a{i.YiTÎiç iocurcu «^vaixoç.... » Lots, vni. (841.)
^ a Qu» nno contentas matrimonio faerant, corona pudicitiffi honorabantar. Existimabantenim eumprascipue matronsD sincera fide incorruptum esse animom, qui post depositffi Tirginitatis cnbile in publicum egredi nesciret, multorum matrimoniorum eiperientiam quasi illégitime cnjus-
nous indiquerons encore ces maximes d'Euripide, de Ménandre, de Philémon : « sainte pudeur, puisses-tu régner dans les cœurs, et en arracher tout ce qu'ils renferment d'impur * ! — C'est la vertu et non For qui est la parure de la femme ^. — Une femme laide est belle si sa conduite est vertueuse, car la chasteté l'emporte sur la beauté physique ^. » — Enfin, on conviendra peut-être que toute délicatesse morale n'avait pas disparu dans une société où la loi défendait la licence des regards ^ , et où Ton disait, oonmie Gléanthe, Cicéron, Ovide et Sénèque : Ce n'est pas Tacte seul qui fait le crime; la faute est commise dès que la pensée en est conçue. a Quiconque nourrit dans son cœur un mauvais désir est coupable... On est assassin, même sans avoir teint ses mains de sang, parce qu'on s'était armé pour tuer et qu'on avait l'intention de voler dans l'occasion '. » — « In ipsa deliberatione facinus inest, etiam si ad id i> non pervenerit ^. » -— a Incesta est etiam sine stupro, n qazd cupit stuprum ^. » — « Omnia scelera etiam )i ante efiectum operis, quantum culpae satis est, per- «> fecta sunt ^. »
dam intamperanti» signum esfe credentei. Repadiam inter niorem et yinim a condita Urbe luqae ad yicesimam et quingentesimnm annum nullam intercessU. (L. H, eh. x, §S 5, 4.)
* Euripide, Hippolyte.
' rbvaixi X09P.0C 6 rpo'iroc , «6 rk xpuota. (Ménandre, p. 93.)
mX6 qfi ^laçtptt mpotnc tOfiop^ioc. (PhUémoD» p. I3S.)
* QuintUieD^ Déclam. 211 : « Tualienam matronam aUter quant leges permiUnnt aspexisti. rt
^ Sénèq. De benef. ▼» 14.
* Ckséioii, Dé offio, m.
"* Séaéqae le Rhéteur (Gont. excerp. yi, S).
* Sénèque (Préf. deStobée p. Orotiui).
QaSy quia non licuit, non facit^ illa facit.
Ut jam seryaris bene corpas, adultéra mena est : Omnibus exclusisi into» aduUer eria*.
C'en est assez, sans doute, pour prouver que Sénèque ne doit pas exciter une admiration mêlée d^étonnement, parce qu'il a dit que la chasteté était un bien, Timpureté un fléau, et qu'il a répété oratoirement ce mot de Panétius à un jeune homme qui lui demandait si le sage pouvait aimer : « Laissons-là le sage, mais pour les hommes comme toi et comme moi, il n'y a pas de passion qu'ils doivent plus redouter. »
^ Ovide, Préf. de Stob. p. GroUus.