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CHAPITRE XIV

Da Spiritualisme en action et da Mysticisme pratique.

De ce principe général, qui établit entre Tàme et le corps une distinction profonde et assigne à la première la prééminence, découlent quatre conséquences importantes pour la conduite de la vie : ce sont, le mépris da corps et de tous les plaisirs comme de tous les biens qui s'y rattachent, la répression des appétits sensuels au moyen de la frugalité et de l'abstinence, la culture intérieure de l'âme et le soin de son perfectionnement, une aspiration constante vers un état supérieur où l'intelligence, dégagée de son enveloppe charnelle, jouira pleinement de l'exercice de ses facultés et de la connaissance de la vérité.

Ce système d'idées appartient à la philosophie comme au christianisme, il est dans Sénèque comme dans saint Paul, avec les différences qui distinguent un philosophe d'un apôtre. Nous avons donc ici encore la même illusion à dissiper, celle qui confond les rapports généraux de deux doctrines avec les ressemblances particulières de deux écrivains.

Sénèque méprise le corps, et son dédain s'exprime en termes énergiques. « Cette enveloppe mortelle, dit-il, empêche l'homme de s'élever jusqu'à la connaissance de ce qui est immortel ^ . . L'esprit, écrasé, souillé, aveuglé, se voit écarté du vrai et jeté dans l'erreur ; tous les combats qu'il livre à cette chair pesante tendent à résister au poids qui l'entraîne et l'abîme dans la ma-

^ a Homo ad immortalium cognltionem nimis mortalis est (De vit» 6eata,52).

tière * ... La philosophie seule le délivre de ce fardeau, de cette prison, de ce supplice, elle le ranime par le spectacle de la nature, et le fait passer des choses de la terre à celles du ciel ^... Non, je suis trop grand, mes destinées sont trop hautes pour que je consente à être Tesclave de mon corps... dans cette demeure fragile habite une âme libre. Jamais cette chair ne me forcera à craindre, ni à user d'artifices coupables; jamais je ne mentirai en l'honneur de ce vil corps. Quand je le voudrai, je romprai mon alliance avec lui, et aujourd'hui même que nous sommes attachés l'un à Pautre, notre union ne repose pas sur des conditions égales ; tous les droits sont pour l'âme. Le mépris du corps, c'est la vraie liberté ^ . . . Nous ne devons pas faire consister notre bonheur dans la chair ^. .. dans cette chair inutile et périssable, dit Posidonius, qui n^est bonne qu'à recevoir de la nourriture ^... Voyez ces hommes qui, pareils à des oiseaux sinistres, passent leurs nuits dans les débauches! Gomme ces animaux qu'on enferme dans l'obscurité pour les engraisser plus vite, leurs corps sont hideux à voir. Une affreuse pâleur, plus repoussante que celle des malades, est sur leurs traits : ils vivent, et leur chair est celle d'un cadavre ^... Un jour viendra qui ôtera tous les voiles qui nous enveloppent, et nous

^ (c Obruitur his aDimus, ofTuscatur, inficitur, arcelor a veris et suis, in falsa coDjectus ; omne ilH cnm bac carne gravi certamen est^ ne abstrahatur et aidât. » (Ad Marc. 24.)

^ <K Corpus boc animi pondus ac pœna est; premente illo urgetur, in Tinculis est , nisi accessit pbilosopbia et illum... a terrenis dimisit ad divina. » Ep. lxv.

• Bp. LXV.

* a Non est summa felicitatis nostrs in carne ponenda. » Ep. lxyiv.

^ « Prima hominis pars est ipsa Tirtas : buic committitnr inutilis caro et fluida, et receptaodis tantum cibis habilis, ut ait Posidonius. » Ep. zen.

" « Et hi mortem timent, in quam se vivi condiderunt .... langoidi et evanidi albent, et in vivis caro morticina est. » Ep* cxxii.

délivrera de l'habitation de ce ventre immonde et infect ^ . D ««-Ecoutons saint Paul : « Loquimur non in doo

2) tis humanaa sapientiœ verbis, sed in doctrina spiri-

» tuS) spiritualibus spiritualia comparantes. Ànimalis

» autem homo non percipit ea quae sunt spiritus Dei :

» stultitia enim est illi, et non potest intelligere, quia

» spiritualiter examinatur^... — Video autem aliam

y> legem in membris meis, repugnantem legi mentis

» meae, et captivantem me in lege peccati quae est in

» membris meis. Infelix ego homo, quis me liberabit

» de corpore mortis hujus ^ ? — Et ne magnitude re-

y» velationum extollat me^ datus est mihi stimulus car-

ft nis meœ, angélus Satande qui me colaphizet ; propter

» quod ter Dominum rogavi ut discederet a me, et dixit

» mihi : SufHcit tibi gratia mea, nam virtus in infirmi-

» tate perficitur. Libenter igitur gloriabor in infirmita-

» tibus meis, ut inhabitet in me virtus Christi. Propter

» quod placée mihi in iniirmitatibus meis, in coutume-

» liis, in necessitatibus, in persecutionibus, in angus-

» tiis pro Christo ; cum infirmer, tune potens sum *• —

» Imitatores mei estote, fratres , et observate eos qui

» ita ambulant, sicut habetis formam nostram. Multi

» enim ambulant, quos saepe dicebam vobis (nunc au-

» tem et flens dico) inimicos Crucis Christi, quorum fi-

*) nis interitus, quorum Deus venter est : et gloria ia

» confusione ipsorum, qui terrena sapiunt. Nostra au-

» tem conversatio in cœlis est ; unde etiam Salvatorem

» exspectamus Dominum nostrum Jesum Christum ^. —

* « Veniet qui te revelet dies, et ex contubernio fœdi utqae olidi ventris educat. » Ep. cm.

^ I. Corintb. II, 14. Wuxixbç ^à âvdp<ai70c.

* Rom. vïtf 23.

* II. Corinlh. xu, 7-10.

' Phîlipp. 11,18-20.

DES ÉPITRES DE SAINT PAUL. 37i

jo Quoniam sapientia camis inimica est Deo : legi enim » Dei non est subjecta : nec enim potest. Qui autem in » carne sunt, Deo placere non possunt * . . . -—Si prop- » ter cibum frater tuus contristatur, jam non secundum » claritatem ambulas. .. non est enim Regnum Dei esca » et potus ^. — Esca autem nos non commendat Deo. » Neque enim si manducaverimus, abundavimus ; ne- » que si non manducaverimus, deficiemus ^... — Vi- » dua quae in deliciis est, vivens mortua est *. . . » — Il y a quelque ressemblance, sans doute, pour le fond des idées entre les citations de Sénèque et celles de saint Paul ; mais les différences sont encore plus sensibles, et il est inutile d'y insister. Sénèque est philosophe, et saint Paul théologien. Cependant, on pourrait être surpris du langage de Sénèque, s'il était le premier qui l'eût tenu, et si la philosophie jusqu'à lui avait été enfoncée dans le matérialisme. Mais Platon, Cicéron, et tant d'autres n'ont-ils pas, avant lui, appelé le corps un fardeau, une prison, un tombeau, et la vie présente une véritable mort? « Tant que nous aurons notre corps, dit Socrate, et que notre àme sera enchaînée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l'objet de nos désirs, c'est-à-dire la vérité; en eflFet, le corps nous entoure de mille gênes par la nécessité où nous sommes d'en prendre soin : avec cela, les maladies qui surviennent traversent nos recherches. 11 nous remplit d'amours, de désirs, de craintes, de mille chimères, de mille sottises... il est la cause des guerres, des séditions et des combats... et si d'aventure il nous laisse quelque loisir, et que nous nous mettions à réfléchir,

' Rom. vnx^ 8.

* Rom. XIV, 17.

* I. Corinth. vm, 8.

* 1. Timoth. V, 6.

il intervient tout d'un coup au milieu de nos recherches, nous trouble, nous étourdit, et nous rend incapables de discerner la vérité... Nous ne jouirons de la sagesse qu'après la mort, et non pendant cette vie. . . et pendant que nous serons ici-bas nous n'approcherons de la vérité qu'autant que nous nous éloignerons du corps ; que nous renoncerons à tout commerce avec lui, que nous ne lui permettrons point de nous remplir de sa corruption naturelle, et que nous nous conserverons purs de ses souillures, jusqu'à ce que Dieu lui«m^e vienne nous délivrer. C'est ainsi qu'afifranchis de la folie du corps, nous converserons, je l'espère, avec des hommes libres comme nous, et connaîtrons par nous-mêmes Tessenoe des choses... Purifier l'âme, n'est-ce pas la séparer du corps, l'accoutumer à se renfermer et à se recueillir en elle-même, et à vivre, autant qu'il lui est possible, seule vis-à-vis d'elle-même, affranchie du corps comme d'une chaîne.... L'affranchissement de l'âme, sa séparation d'avec le corps, n'est-ce pas là l'occupation même du philosophe?... il est donc certain que le véritable philosophe s'exerce à mourir, et que la mort ne lui est nullement terrible ^ » — Ce qui imprime à l'âme le dégoût des choses de la terre, c'est qu'elle a gardé le souvenir de sa céleste origine, elle se souvient de ces temps, antérieurs à la vie corporelle, « où, exempts des imperfections et des maux qui nous attendaient dans la suite, nous admirions (les essences éternelles, incréées) ces objets parfaits, simples, pleins de calme et de béatitude, et que nous les contemplions dans une lumière pure, purs nous-mêmes et libres de ce tombeau appelé le corps, que nous traînons avec nous , emprisonnés comme dans une huître.... L'homme qui fait un bon

' Phédon , trad. de M. Cousin , p. 201 , 206, 207.

usdge de ces ressouvenirs est initié aux vrais mystères et seul devient véritablement parfait. Détaché des soins terrestres, et ne s'occupant que de ce qui est divin, il est blâmé par la multitude qui le traite dMnsensé, et qui ne voit pas qu'il est inspiré * . » — Cicéron répète les expressions platoniciennes : « Quum igitur (Apollo) » dicit, nosce teipsum, hoc dicit, nosce animum tuum : » nam corpus quidem quasi vas est, aut aliquod animi » receptaculum. » (I. Tusc. 22.) — «Immo vero, in- » quit , ii vivunt, qui ex corporum vinculis, tanquam » e carcere evolaverunt, vestra vero quae dicitur vita » mors est... » {Rep. vi, 7.) — Un rhéteur dans Sénèque le père marque en ces termes l'opposition des deux principes : « Nihil aliud intercidit quam corpus » fragilitatis caducse, morbis obnoxium, casibus expo- » situm, proscriptionibus objectum. Ânimus vero di- )) vina origine haustus , cui nec senectus ulla , nec » mors, onerosi corporis vinculis exsolutus , ad sedes w suas et cogna ta sidéra recurret. » {Suas. 6.) — Veut-on une description des effets de la débauche sur rame?

Vides ut pallidas omnis Cœna desurgat dubia? Quin corpus onustum Hesternis Yitiis animum quoque prsegravat una, Atque allligit bumo divin® particulam auras. (Sat. ii, % v. 78.)

On s'est étonné de rencontrer fréquemment dans Sénèque l'expression caro avec le sens qu'elle a dans la Vulgate. Mais le mol capÇ que traduit Sénèque, et qu'emploie saint Paul, est perpétuellement employé pour celui de corps dans les fragments d'Epicure et

de Métrodore : -h (xèv capÇ aTcé^aêe Ta TTspaTa r^; TQ^ovYÎç, âiuEpavTOV Je nal aTreipou waôoç j^povou luape-

• Phèdre,

<nuikff6v (Diog. Laerc. x). Aristarqne, cité par le scholiaste d'Aristophane {Grenouilles^ v. 171), nous apprend qae lé mot chair remplaçait souvent celui de corps, même dans le langage ordinaire. — Perse traduit poétiquement ce terme de mépris :

O carra fn terris anim», et cœlestiam inanes !

Quld JUTat hoe^ templig nostros immittere mores.

Et bona dis ex hac seelerata ducere polpa?...

Peccat et h»c, peccat, yitio tamen utitur... (Sat. n, 60.)

En quoi Sénèque dififère-t-il de ses devanciers ? Il exprime en traits énergiques et redoublés ce que d'autres disent plus simplement. Peut-être aussi Pancien partisan de la métempsycose, le disciple d'Attale et de Sotion trouvait-il dans sa santé débile quelque amertume et quelque aigreur à ajouter aux dédains traditionnels de la philosophie pour le corps.

Cette vile chair, pétrie de passions et de vices, doit être combattue sans relâche dans ses instincts et ses appétits. De là, pour ceux dont elle incommode la sagesse, obligation ou nécessité de T abstinence. Ce n^est pas que Sénèque ait vécu en pythagoricien ou en thérapeute ; il ne recommande même pas ce genre de vie; il ne veut rien d^étrange ni d'affecté dans la conduite du philosophe; on peut vivre comme le vulgaire, mais avec plus de modération et de frugalité. Une frugalité élégante et une belle demeure ne lui déplaisent pas. '( Hanc ergo sanam et salubrem formam vitaB tenete, ut » corpori tantum indulgeatis, quantum bonae valetu* )) dûii satis est. Durius tractandum est, ne anime maie » pareat : cibus famem sedet, potio sitim exstingual, » vestis arceat frigus, domus munimentum sit adversus » infesta corpori. Hanc utrum cespes erexerit, an varius » lapis gentis alienae, nihil interest : scitote tam bene » hominem culmo, quam auro tegi. » (Ep. 8.) — « Hoc

» contra naturam est, torquere corpus suum, et faciles » odiese munditias, et squalorem appetere, et cibis non » tantum vilibus uti, sed tetris et horridis... fnigalita- )> tem exigit philosophia, non pœnam : potest autem » esse non incompta frugalitas. Hic mihimodas placet. » Temperetur inter bonos mores et publiées. » (Ep. 5.) — Les détails qu'il donne dans l'Epître 1 08 sur son genre de vie montrent qu'il fut fidèle à ce principe de modération, il s'abstint constanunent d'huîtres, de champignons, et d'autres mets délicats et superflus ; il renonça de bonne heure à l'usage du bain, des parfums, et du vin, mais il est permis de croire que le soin de sa santé fut pour quelque chose dans certaines de ces résolutions. Du reste, il suivit les communs usages, après son essai de pythagorisme : « Cetera projecta re* » dierunt, ita tamen ut, quorum abstinentiam interrupi » modum servem. » (Ep.108.) Ailleurs il parle du pain sec qu'il mangeait après ses exercices, mais c'était au déjeuner, prandium^ et bon nombre de Romains en usaient ainsi sans être philosophes. Chez quelques-uns cette frugalité était tempérance, chez d'autres nécessité. C'est donc faire Sénèque plus sobre qu'il n'était que de voir dans ce passage a un renoncement à l'usage de la viande , comme par application du conseil de S. Paul : « Bonum est non manducare carnem et non bïbere mnum.y) (Rom. xiv, 21 .) — Horace, qui ne connaissait pas ce verset, dînait au moins aussi modestement que Sénèque, toutes les fois qu'il dînait chez lui :

Inde domum me Ad porri et ciceris refero laganiqne catinum. Cœna ministratur... (Sat, i, 6, y. 114.)

Voici ce qu'il dit de son déjeuner :

Pransas non avide, quantum interpellât inani

Ventre diem durare... (Ibid., v. 127.)

C'est le repas fait à la légère et sans s^asseoir, tel que le pratiquaient les Romains. Les plébéiens de l'Art poétique, qui, après avoir applaudi une mauvaise pièce, rentraient chez eux manger leurs noix et leurs pois grillés, surpassaient, sans y prétendre, plus d^un stoïcien, et Sénèque compris, en sobriété. Nulle vertu n'était plus facile en Italie et en Orient; et quand les cyniques prétendaient que l'eau des fontaines et Tail de leurs be*saces leur suffisaient pour vivre, les gens du peuple, je pense, n'y voyaient pas grande exagération, car ils en faisaient assez souvent Texpérience. Quoique les vins grecs et les débauches romaines aient quelque célébrité , il n'en est pas moins incontestable que les anciens menaient un genre de vie plus frugal et plus sobre que les peuples modernes d'Occident : ce qui leur ôte tout mérite, c'est qu'ils le faisaient naturellement et sans effort. Nous sommes assez tentés de voir des figures de style, ou des traits de ce caractère attribué par Juvénal aux Grecs, Grœcia mendaa:, quand nous lisons dans les poètes et les philosophes anciens quelque éloge de la tempérance, ou quelque description d'un régime frugal : cela ne paraissait qu'austère à leurs contemporains. Les pythagoriciens défendaient de manger la viande des animaux ; mais rhistorien Josèphe ne parle-t-il pas d'hommes de Judée qui vivaient d'écorces d'arbres? Les esséniens, qui n'avaient d'autre toit que les feuilles des palmiers, se nourrissaient continuellement de racines. Il était plus facile alors qu'aujourd'hui d'atteindre à cette perfection, qui, suivant Socrate, consiste à n'avoir besoin de rien. « Tu me parais mettre le bonheur dans la somptuosité ei les délices, disait-il à un sophiste ; pour moi je crois que n'avoir besoin de rien est une perfection vraiment divine, et que manquer de peu est ce qui nous rapproche

le plus de la félicité de Dieu K » En quoi consistait ce peu, dont un philosophe grec devait se contenter? Le pain et Teau suffisent, disaient Euripide, Ëpicure et les cyniques; le reste est raffinement. <c L'homme n'a besoin que de deux choses, des dons de Cérès et de Peau des fontaines, qui se présentent à nous en abondance. Mais notre sensualité invente des mets délicats et recherchés ^. » — On lisait sur la porte des jardins d'Epicure : « Cher hôte, tu trouveras dans cette demeureun maître hospitalier, humain et gracieux, qui te recevra avec du pain blanc et te servira abondamment de l'eau claire, en te disant : N'es- tu pas bien traité ? Ces jardins ne sont pas faits pour irriter la faim, mais pour l'éteindre, pour accroître la soif par la boisson même, mais pour la guérir par un remède naturel, et qui ne coûte rien. Voilà l'espèce de volupté dans laquelle j'ai vécu, j'ai vieilli ^. » Saint Jérôme, qui sans doute avait lu cette inscription, propose Epicure comme un modèle de tempérance, et dit que sa sobriété et celle de Pythagore peuvent donner de la confusion à beaucoup de chrétiens ^. Cicéron, dont le bon sens est ennemi de toute exagération, se contente de dire, que la nourriture et les soins donnés au corps doivent se rapporter à la santé et aux forces, et non pas à la volupté. « Ita- )} que victus cultusque corporis ad valetudinem refe-

' Xénopb.» Entr. mém,, i, 6.

2 Euripide. Slobée, Flor,, t. V.

^ a Quum adierint islos borlulos et inscriptum hortalis : a Hospes, hic x> bene manebis, bic summum bonum voluptas est : paratus erit istius » domicilii eustos, hospflalis, bumanus, et te polenta excipiet, et aqaam » quoque large miaistrabit, et dicet : Ecqaid bene aceeptus es? Non » irritant, inquit, bic bortuli famem, sed exslinguunt; nec majorem » ipsis potionibus silim facinnt, sed naturali et gratuito remedio sedant. m In bac voluptate consenui. » Sénéq., Ep. zxi.

* Contre /ovtnien, I. II.

N rantur, et ad vires, non ad voluptatem. Atque etiam » si oonsiderare volumus, quse sit in natura exœllentia » et dignitas, intelligemus quam sit tnrpe diffloere » luxuria, et délicate ac moUiter vivere ; quamqueho- » nestum, parce, continenter, severe, sobrie. » {De Ojff. I, 30.) Sénèque ne dit pas autre chose, mais il s'exprime avec plus d'emphase. — Cest aussi la doctrine enseignée par le christianisme. Le christianisme admire les vertus extraordinaires qui montrent jusqu'à quel point rame peut dominer et humilier le corps, mais il ne commande pas de les imiter ; il conseille la tempérance, l'impose même dans certaines limites, parce qu'elle afEaiblit en noas la partie sensuelle, et réprime ces désirs impétueux qui rabaissent l'homme jusqu'à cet état décrit par Platon : a toujours penchés vers la terre comme les animaux, se livrant brutalement à la bonne chère et à l'amour, et se disputant la jouissance de ces plaisirs à coups de leurs sabots et de leurs ongles de fer,' sans jamais songer à cette partie d'eux-mêmes, qui tient de l'être, et qui seule est capable d'une vraie plénitude, c'est une nécessité qu'ils ne goûtent que des plaisirs mêlés de douleurs, des fantômes de plaisir K » Faitesdonc mourir ces membres de l'homme terrestrequi est en vous, s'écrie l'Apôtre, c'est-à-dire la fornication, l'impureté... « Mortificate ergo membra vestra, quse » sunt super terram; fornicationem , immunditiam, » libidinem, concupiscentiam malam, et avaritiam, » quae est idolorum servitus ^. » — Pourquoi tant de désirs ? avec des aliments et des vêtements, n'avonsnous pas assez ? « Habentes autem alimenta et quibus » tegamur, his contenti sumus ^. » Que veulent la

• Rép,, I. IX (585).

^ Coloss. III, 5.

* 1. Timolh. VI, 8.

religion et la philosophie en recommandant Tabstinence? Assurer à Tâmela prééminence sur le corps. Poursuivant un même but, elles se rencontrent naturellement dans le choix: des moyens. Uune et l'autre aussi nous ordonnent d'extirper de notre cœur les passions mauvaises, (c Si votre œil droit est un objet de scandale pour vous, arrachez-le ; si votre main est un sujet de scandale pour vous, coupez-la et jetez-la au loin, car il vaut mieux sacrifier un des membres de votre corps que de faire tomber votre corps tout entier dans Tenfer * . » Sénèque va plus loin : « Faites la guerre aux vices ; poursuivezles sans trêve ni relâche. Car ils ne nous laissent euxmêmes ni relâche ni trêve. Rejetez bien loin toutes les passions qui déchirent votre cœur, et si Ton ne pouvait les extirper autrement , il faudrait les arracher avec le cœur lui-même : « Projice quœcumque cor tuum la^ niant; quœ si aliter extrahi nequirent^ cor ipsum cumillisres^ellendum erat. » (Ep. 52.) C'est une image fort juste de l'exagération stoïcienne qui pour délivrer rhomme de ses passions, prétend les retrancher, et qui sous prétexte d'épurer et d'ennoblir la nature humaine, l'anéantit. Le christianisme, moins excessif, rejette les penchants mauvais, mais ne détruit pas la sensibilité. C'est donc sans tenir compte de la différence des sens, et du caractère bien distinct des deux doctrines, qu'on a voulu voir dans cette phrase de Sénèque une copie du passage correspondant de saint Matthieu, et établir, ici encore, un de ces vains et faciles rapprochements de mots, qui prouvent que des pensées qui ont quelque analogie, ne peuvent pas s'exprimer d'une manière entièrement opposée. Par suite de cette manie de rapprocher des syllabes, on assimile cette réflexion de

• s. Mallh. V, 29, 30.

Sénèque : « Unam quamUbet rem vix adperfectum perducit assidua vigilia et intentiOj » à ces paroles bien connues : k Vigilate et orate, ut non intreiis in tentationem. Spiritus quidem promptuSj caro autem infirma. » (S. Matth. xxvi, 41 .) Bt cela, parce qu'il y a dans l'une vigiUa^ et dans l'autre, vigilate^ Yp?}-

yopeÎTe.

On compare plusjustement l'opinion de Sénèquesur les athlètes à celle de saint Paul. Dans la lettre xv, Sénèque se rit de ces hommes qui passent toutes leurs journées entre le vin et Vhuile^ occupés à nourrir, à fortifier leurs membres, et peu soucieux de leur esprit, qui demeure enfoncé et enseveli dans la matière. Qael emploi du temps ! dit-il ; avec tous leurs muscles et tout leur embonpoint, ils n'auront jamais ni la taille ni le poids d'un bœuf. Ce n'est pas qu'il s'interdise à lui-même tout exercice; il en est de plusieurs sortes qu'il conseille, et qu'il pratiquait. Mais il veut que l'homme exerce avant tout son âme : « Stulta est enim, mi Lucili, et minime » conveniens Utterato viro, occupatio exercendi lacertos » et dilatandi cervicem ac latera flrmandi^.. Itaque^ » quantum potes, circumscribe corpus tuum, et anime » locum laxa ! . . Sunt exercitationes et faciles et brèves » qudB corpus et sine mora laxent et tempori parcant... » Quod libet ex bis elige ; usu fit facile. Quidquid faciès » cito redi a corpore ad animum ; illum noctibus ac » diebus exerce ; labore modico alitur ille. » — En parlant ainsi, Sénèque, diton, avait dans l'esprit le précepte de saint Paul à Timothée : « Ineptas autem et aniles » fabulas devita : exerce autem te ad pietatem. Nam » corporalis exercitatio ad modicum utilis est : pietas » autem ad omnia utilis est, promissionem habens vil^

» qusB nunc est, etfuturae. » (iv, 8.) Mais il nous semble qu'un stoïcien, qui, suivant l'esprit de sa secte, professait pour le corps ce dédain superbe dont nous avons parlé, pouvait bien blâmer les athlètes et tour* ner leurs exercices en ridicule, sans s'inspirer pour cela des maximes chrétiennes. Il est impossible en effet de servir à la fois deux maîtres, et de s'exercer dans la même journée bien sérieusement à la vertu et au pugilat; ceux qui mettent tout leur soin à observer, comme dit Sénèque, si le boire et le manger, aidés d'un exercice constant, profitent au développement de lears muscles, ceux-là ne font pas chaque soir, suivant Tusage des pythagoriciens, leur examen de conscience. Réciproquement, les sages, dont toutes les pensées sont pour l'âme, et qui traitent le corps de fardeau, de prison, de gêne, de tombeau infect, ne sont pas portés à estimer beaucoup un travail qui n'a d'autre but que d'accroître la force et la beauté de cette enveloppe méprisée. Zenon était si peu partisan de la gymnastique, qu41 défendait de bâtir des gymnases ^ ; Cratès se fit un jour expulser à coups de fouet par un maître de palestre, à Thèbes, sans doute parce qu'il y développait la maxime âire^ou, abstiens-toi ^ ; Ariston, que Sénèque cite souvent, comparait les athlètes aux colonnes mêmes du gymnase ; ils sont brillants comme elles, disait-il, et de pierre comme elles ^. On demandait à Diogène pourquoi les athlètes n'avaient point d'esprit ; c'est, répondit-il, parce qu'ils sont formés de chair de porc et de chair de bœuf *. Ces paroles et cette conduite ne témoignent pas d'une vive admiration pour les combats du ceste et du pancrace, et

* Diog. Laer., tu, I.

' Ibid., 1. VI, 5.

' Sénéq.,Ep, xy, note de Juste Lipse.

' Ibid.

nous paraissent ressembler fort à la lettre xv de Sénèqae. Il n'était pas besoin d'être cynique ou stoïcien, pour penser ainsi ; c'était le sentiment de tous les gens d'esprit, c'est-à-dire de tous ceux qui éprouvent plus de plaisir à remuer des idées qu'à mouvoir les bras ou les jambes. Horace et VirgQe s'abstiennent, est-il raconté quelque part, de faire à Mécène sa partie de paume; c'était, dit le narrateur, pour ménager, l'un, ses yeux malades, l'autre son estomac languissant ; je suppose qu'ils aimaient mieux rêver à quelque vers. Cicéron parle là-dessus avec son bon sens ordinaire : exerçons le corps, dit-il, afin qu'il devienne bon serviteur de l'âme, mais n'oublions pas que l'âme est le principal. {De Off. 1. xxin.) — C'est, à peu près, l'opinion de Sénèque.

Sénèque, avons-nous dit ailleurs *, ne croit pas à l'immortalité de l'âme ; il a rassemblé dans un morceau brillant les anciennes opinions de Pythagore et de Platon, modifiées par le stoïcisme, et ce développement oratoire d'un lieu commun philosophique n'a pas même l'originalité d'une conviction personnelle, car il l'appelle le récit d'un rêve. Malgré l'incertitude et la médiocrité de ses espérances, il est souvent porté par les tendances mêmes de sa philosophie à exprimer cette ardente aspiration de l'âme vers un étal meilleur où, loin des misères et des combats de cette vie, jelle doit rencontrer le comble de la félicité dans la plénitude de la science et de la sagesse. Il représente le philosophe cherchant à se dérober, par une fuite anticipée, aux liens qui l'attachent ici-bas, saisi d'un avant-goùt des jouissances célestes. Qu'est-ce que la terre pour le sage? dit-il. Un lieu de passage, une hôtellerie, une prison

^ Voyez plus haut, p. 379.

d'un jour ; il se mêle aux hommes comme un étranger, son cœur est loin d'eux, il est dans sa véritable patrie* « Veniet qui te revelet dies, et ex contubemio foedi atque » olidi yentris educat. Hue te nunc^ quantum potes, sul> » vola carisque etiam ac necessariis cohaere , ut alie- » nus. (Ep. 102.) — Nec domum esse hoc corpus, sed » hospitium, et quidem brève hospitium, quod relin- >i quendumest, ubi tegravemhospitivideas. (Ep. 420.) » — Magnus animus, conscius sibi mêlions naturae » dat quidem operam ut in hac statione qua positus est, » honeste se ac industrie gerat : caeterum nihil horum » quds circa ipsum sunt, suum judicat, sed ut commoda* » tis utitur, peregrinus et properans * . (Ibid.) — Quid- » quid circa te jacet rerum, tanquam hospitalis loci » sarcinas specta : transeundum est... Proinde intrepi- » dus horam illam decretoriam prospice ; non est animo » suprema, sed corpori... dies iste, quem tanquam » extremumreformidas, aeterninatalisest. (Ep.102.) » Ces pensées et ces images sont conformes à l'esprit, et quelquefois au texte des livres saints : « Conversatio i* nostra in coêlis est... Quae sursum sunt sapite, non » quœ super terram^... — Scimus enim quoniam si » terrestris domus nostra hujus habitationis dissoi vatur, yf quod sedificationem ex Deo habemus, domum non » manufactam, aeternam in cœlis. . • Dum sumus in cor* » pore, peregrinamur a Domino ; ev^YîfiiôijvTeç èv tô <T(i- » (xaTt, è>6^v)(jiou(jiev âico toO Kuptou ^. — Peregrini et hos- » pites super terram, Ecvot xal Trapeici^TipLoi btA rHç y^ç... » Qui enim haBc dicunt, significant se patriam inqui- » rere... meliorem appetunt, id est cœlestem*. » —

* Horace emploie la même expression dans le même sens :

Dum peregre est animas sine corpore velox. (L. I, Ep. xu, 45.) ^ Coloss. m, 1, 2.

' n. Corinth. v, 1, 6.

* Hebr. XI, 14, 16.

Mais écoutons maintenant le chœnr des philosophes spiritaalistes : (c La vie est une mort, dit Euripide, et la mort est sans doute une vie. Le corps retourne à la terre, et rame s'envole dans les airs d'où elle est venue. Or l'âme c'est nous-mêmes ^ » — « Il ne faut point, comme quelques-uns le recommandent, n*avoir que des pensées et des sentiments humains, parce que nous sommes des hommes ,* que des pensées et des sentiments mortels, parce que nous sommes mortels ; il faut, au contraire, nous affranchir autant que possible de la mortalité^. » — « La foule a bien Tair d'ignorer que les vrais philosophes ne s^appliquent en ce monde qu'à mourir ou qu'à vivre comme s'ils étaient déjà morts... En général, le philosophe ne doit point s'occuper du corps, mais s'eû séparer autant que possible pour donner tous ses soins à l'âme. Il travaille donc plus particu- Uèrement que les autres hommes à détacher son âme de la société de la matière. Et cette séparation, ce divorce, ce détachement, cet affranchissement, n'est-ce pas ce qu'on appelle la mort ^ ? » — « Le vrai philosophe ignore dès sa jeunesse le chemin de la place publique; il ne sait où est le tribunal, où est le sénat, et les autres lieux de la ville où se tiennent les assemblées. Il ne voit ni n'entend les lois et les décrets prononcés ou écrits; les factions et les brigues, les réunions, les festins, les divertissements, rien de tout cela ne lui vient à la pensée, même en songe... S'il s'abstient d'en prendre connaissance, ce n'est pas par vanité : mais, à vrai dire, il n'est présent que de corps dans la ville. Son âme, regardant tous ces objets comme indignes d'elle, se promène de tous côtés, mesurant les profondeurs de la

^ Sappl. 530.

^ Aristote, Elh. Nicom. x, 8, fin.

' Platon, Phédon.

DES ÉPnHES DE SAINT PAUL. 385

terre, s^ élevant jusqu'aux deux... et ne s^abaissant à aucun des objets qui sont tout près d'elle... *. » — w Aussi, celui qui s'est livré sérieusement à l'étude de la philosophie doit voir arriver la mort avec tranquillité... Bien plus, il la verra avec une grande volupté, car il est fermement persuadé que nulle part que dans l'autre monde il ne rencontrera cette pure sagesse qu'il cherche. N'y aurait-il pas de l'extravagance pour un tel homme à craindre la mort ^ ? » — « Est animus coe- » lestis, ex altissimo domicilie depressus, et quasi de- » mersus in terram, locum divinœ naturae, «ternitati- » que contrarium ^. . . Quum autem causam justam Deus » ipse dederit (demigrandi), nae ille, médius fidius, vir » sapiens laetus ex his tenebris in lucem illam excesse- » rit... Tota enim philosophorum vita commentatio » mortis est... Quare hoc commentemur, mihi crede, » disjungamusque nos a corporibus, id est, consuesca- » mus mori . Hoc, et dum erimus in terris, erit illi cœ- » lesti vitae simile, et, quum illuc, ex his vinculis emissi, » feremur, minus tardabitur cursus animorum... Quo » quum venerimus, tune denique vivemus. Nam haec » quidem vita mors est ; quam lamentari possem, si » liberet... *. Nos vero, si quid taie accident, ut a Deo » denuntiatum videatur, ut exeamus e vita, laeti et » agentes gratias pareamus, emittique nos e custodia, » et levari vinculis arbitremur, ut aut in aeternam, et » plane in nostram domiun remigremus, aut omni sensu » molestiaquecareamus... portum potius paratum no- » bis, et perfugium putemus^. » — On reprochait à

* Id. Theététe.

^ Phédon.

3 Cicéron. Cato major.

* Cicéron, Tusc, 1,31.

* Id. ibid. ï, 49.

Anaxagore d'oublier ses devoirs envers sa patrie : ce Prends garde, répondit-il, je suis tout entier à ma patrie j » et en même temps il montrait le ciel *.

Ne sont-ce pas là les prédécesseurs naturels et les vrais modèles deSénèque?

* Diog. Laert. n, Z.

CONaUSIONS DE LA TROISIÈME PARTIE.

Rappelons en peu de mots quelle méthode nous avons suivie dans cet examen de la philosophie de Sénèque comparée à la doctrine des livres saints.

Notre premier soin a été de distinguer les citations fausses ou inexactes : elles étaient plus nombreuses qu'on aurait pu le croire. En effet, tantôt le sens se trouvait mal saisi et mal interprété; tantôt on attribuait à Sénèque ce qui, de son propre aveu, était emprunté par lui aux anciens; tantôt on supprimait certains détails, nécessaires à rintelligence complète du passage, et Ton obscurcissait en tout ou en partie la pensée de l'auteur.

Restaient les citations où le sens et le texte étaient respectés. Mais cette exactitude littérale n'indiquait pas toujours que le rapprochement établi fût fondé. Ou bien l'on confrontait des passages qui n'avaient qu'un rapport très-éloigné ; ou bien, une ressemblance extérieure d'expressions cachait un désaccord profond dans les doctrines : c'est ainsi, par exemple, qu'on assimilait des principes panthéistes aux dogmes chrétiens, sous prétexte que, des deux côtés, on se sert de quelques termes semblables. C'était là comparer des lettres et des sons, mais non des idées.

Venons aux rapprochements fondés. Il se rencontre dans Sénèque, en métaphysique et surtout en morale, bon nombre de principes et de maximes qui ne sont pas sans analogie avec certains points de la doctrine évangélique. Mais que résulte-t-il de l'examen auquel nous

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