CHAPITRE VI
Origine de la croyance au chrislianisme de Sénèqae. — A quelles causes faut-il attribuer la faveur qu'elle a obtenue au iv siècle ? — A quel hjoinent précis et en quel lieu ce recueil a* t-il été composé ?
Nous Pavons dit et démontré: la correspondance apocryphe que nous possédons encore a été composée au lY^ siècle au plus tard. Nous ajoutons que selon toute apparence elle est de la première moitié de ce siècle, et du temps même où vivait saint Jérôme. Plusieurs raisons nous portent à le supposer.
D'abord, pourquoi saint Jérôme et saint Augustin seuls en ont-ils fait mention? Evidemment, parce que c'était une publication récente ou contemporaine qui jouissait de quelque crédit parmi lès fidèles. Pourquoi, en effet, les autres Pères, si elle avait existé de leur temps, n'eii auraient-ils pas parlé ? Ils avaient pour le faire les mêmes motifs que saint Jérôme et saint Augustin. Pourquoi Lactance *, par exemple, qui admire Sénèque et montre, en mille endroits, la conformité de ses maximes avec PEvangîle, n'a-t-il rien dit de ce document curieux? On peut supposer qu'il lé méprisait, mais en ce cas il pouvait en parler avec dédain ou avec indifférence. Car il répugne de croire que le même écrit ait pu paraître ridicule et méprisable à Lactance, et digne d'intérêt à saint Jérôme et à saint Augustin. Publié du vivant de Lactance, il eût excité la curiosité publique, comme il le fit un peu plus tard, et ce Père eût été naturellement amené à en dire quelque chose. Vraisemblablement, il n'existait pas alors.
Voici une deuxième preuve. L'empereur Constantin,
' Lactance est mort en 525.
dans son discours à l'assemblée des fidèles, dit que Cicéron et Virgile, éclairés par les prédictions de la sibylle Erythrée, ont cru secrètement à la divinité de Jésus- Christ. i( Le poëte, dit-il, a caché ses sentiments, de peur d'être accusé d'avoir violé les lois de son pays et d'avoir ruiné la religion autorisée par l'antiquité. Je ne doute pas qu'il n'eût connaissance du mystère de la rédemption et du salut * . >^ Eùt-il omis le nom de Sénèque, si à cette époque la tradition relative à ce philosophe eût existé, si ses prétendues lettres à saint Paul avaient couru dans les mains des fidèles? Nous croyons donc que ces lettres ont été composées à Rome, sous le règne de Constance, et vers le temps où saint Jérôme, né en 331 , fréquentait les écoles de cette ville. Sans doute aussi, c'est à Rome que saint Augustin en entendit parler, lorsqu'il y vint enseigner la rhétorique à une jeunesse bruyante et indocile^. Peut-être l'auteur de ces lettres apocryphes est-il quelqu'un des maîtres chrétiens de cette époque, ou un rhéteur récemment converti, comme Victorinus^, ou simplement un écolier, un compagnon obscur de saint Jérôme, dont le nom est resté secret et ne méritait pas la publicité. Telle est, selon nous, la date précise et l'origine de cette correspondance *.
Une autre raison nous frappe encore ; c'est que cetécrit nous paraît inspiré par l'esprit du iv* siècle, eV conforme à ses idées. Baronius se trompe, selon nous, lorsqu'il veut que ce soit le faux saint Lin qui ait en-r gendre le faux Sénèque ; l'un et l'autre sont les in-
' Ch. XIX, XX, XXI.
^ Confess. iv, 12.
^ VictoriDus professait avec éclat la rhétorique à Rome. 11 fut converti en 354 par un ami nommé Simplicien. Victorinus est l'auteur d*un traité De orthographia, c'est une sorte de De copia verborum.
'* Constance a régné de 557 à 361.
terprètes d'une croyance, sinon générale^ du moins répandue. Comment donc est née cette opinion? U est clair que ee n'est pas dans les esprits sérieux, et instruits^ ni parœi les éloquents et profonds défenseursda christianisnie, puisqu'aucun d'eux ne TexprioMi, et que nulle part elle ne s'est produite sons, une forme savante et avec l'appareil de la discussion : ce n'est pas une ihèse i^U)6ophiqiie, soutenue par de nombreux arguments^, comme celle qu'Eusèbe et saint Clém^ent défendent avec ardeur au sujet de Platoa et des anciras philosophes) c'est an bruit» c'est une croyance qui a du naître dans le monde; crédule et oisif des» auiateur& de merveilles et des lecteurs d'apocryphes. Leur curiosité^ probablement, a été mise en éveil, et teur imagination s'est enflammée à la lecture de l'Ëpitre aux Philrppiens^ qui parle des chrétiens de. la mawm.de César: parmi ces néophytes, oa a rangé Sénèqne. Mais nous allons dire pourquoi cette interprétation n'a d4 ê^re trouvée qu^ assez, tard.
Dans les premiers temps , ceux qui peysonneliement ou par tradition avaient connu la pirimitive Ëglisa de Some savaient bien que les convertis du palais ne comptaient dans leurs rangs ni sénateurs ^ ni ministres, ni philosophes; durant le \t et le ui'' siècle^le peu de faveur que le christianisme obtint para» les m^aibres^ de r aristocratie romaine^ parmi les savants et les lettrés, et surtout à la cour, éloigna des espritsl'idée dece contre-sens. Ce ne sont ni les chrétiens des catacombes^ ni les martyrs qui ont inventé cette explication erronée ; ils voyaient trop clairement les obstacles de toute sorte qui s'opposaient au triomphe de la foi, et la dure réalité leur apprenait que les conversions ne s'opèrent pas facilement au sein des richesses, des honneurs, du pouvoir, et sous les yeux d'un Néron et d'un Doroitien. En effet,
aucun des anciens interprètes de cette Epître ne mentionne le nom de Sénèque. Mais au iv* siècle Terreur était possible, et l'illusion facile. Dès le règne de Dioclétien et de Constance-Chlore> on avait vu des officiers du palais et des courtisans impériaux embrasser en secret ou au grand jour le christianisme ; la foi nouvelle comptait des sectateurs influents, illustres^ dans les plus hauts rangs de la société, et dans les classes éclairées ; si elle n'avait pas encore conquis lemond6,ellele partageait avec le paganisme. Ceux même qui s'opiniàtraient à la repousser, étaient obligés de compter avec le nombre de ses partisans, avec le talent de ses chefs, avec la puissance de ses protecteurs, avec les vertus de tous ses membres. Une erreur commune à la plupart des auteurs d'écrits apocryphes, ce fut de transporter au premier siècle, les mœurs et les opinions du iv% de peindre le règne de Néron avec les couleurs qui convenaient au règne de Constantin, et de supposer dès les commencements de l'Eglise des événements qui n'avaient été possibles que bien longtemps après. Il était moins invraisemblable, en efiTet, de raconter que Sénèque avait été sensible aux beautés des livres saints, lorsque la lecture des Evangiles ou de r Ancien Testament convertissait journellement des rhéteurs et des philosophes ; on pouvait persuader sans peine que Sénèque avait connu et entendu les chrétiens, depuis que le christianisme était défendu, attaqué, propagé en tous lieux, sur les places publiques, dans les écoles, dans les églises, dans les maisons privées ; témoins des accroissements de la religion nouvelle, les contemporains avaient oublié l'obscurité mystérieuse de ses origines. Quoi d'étonnant que l'Apôtre eût été l'ami du philosophe! La plupart des conversions n'étaient-elies pas dues à l'heureux ascendant d'un ami chrétien sur un ami incrédule? C'est l'amitié qui gagna
à la foi saint Cyprien, le rhéteur Victorînus, saint Augustin et tant d'autres défenseurs de l'Eglise ^ Les autels ont vu plus d'un Néarque y conduire par la main un Polveucte arraché à Terreur.
Tel est Tensemble des raisons qui nous déterminent à penser que la correspondance de Sénèque et de saint Paul a été composée au iv* siècle , et que le bruit de leurs prétendus rapports a pris naissance vers le même temps probablement parmi la jeunesse chrétienne des écoles de Rome.
* Saint Cyprien fut converti par le prêtre Cécilias son ami , Victorinu» par un chrétien, nommé Simplicien, avec qui il était lié d'amitié.