‹ Étude de jeune fille [par] Henry MaubelChapitre 10 sur 20 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ROBERT entre seul, va à une table, y de'pose son chapeau, feuilleté un album, lit....

ROBERT (lisant).

" De ta tige détachée

„ Pauvre feuille desséchée

„ Ou vas-tu? - Je.... Je.... „

fil essaie de déchiffrer le reste.)

iAUETTE (apparaît, jette sa serviette, descend en scène et achève le vers qu'elle sait par cœur).

" Je n'en sais rien. „

ROBERT (se retourne surpris).

Précisément!...

MIETTE (à côte de lui, continuant à lire ce qu'il a commencé).

" Je vais où va toute chose „ Où va la feuille de rose. „

MIETTE ET ROBERT (cnscmblc comuic uu vefrain).

" Et la feuille de laurier. „

MIETTE fun peu choquée).

Ce n'est pas beau? C'est d'Arnault.

ROBERT (proteste).

" Élise. „ C'est signé " Elise „.

MIETTE

Oui mais....

ROBERT (insiste et lit).

" Chère Miette, en relisant ces lignes tracées par l'amitié, songe à ton amie sincère : Élise. „ Pourquoi signe-t-elle Élise les vers d'Arnault?

MIETTE

Parce qu'elle pensait la même chose, tiens!

ROBERT

Pas mal! la poésie est le jardin des pensionnaires; gare au jardinier quand elles ont envie de s'y promener!

C'est naturel! puisque c'est nous qui inspirons les poètes!

ROBERT

La poésie vous appartient comme le parfum à la....

.MIETTE (lui plaquant l'album devant la hoxiche).

N'achevez pas, c'est aftreux! si vous mettez de pareilles choses dans mon album, je déchirerai la page.

Dans votre album! Il paraît que l'indiscrétion se paie.

MIETTE

Par une discrétion, oui; mais vous avez le temps.

ROBERT

Je ne suis pas poëte, moi.

Ça ne fait rien. Je vous aime bien en prose comme vous êtes. Asseyez -vous. Berthe va venir, maman aussi. (Un temps.) Je suis bien

contente, et vous, n'êtes-vous pas content? — J'ai fait un rêve cette nuit! —

ROBERT

Content de vous voir, sans doute.

MIETTE

Mais non, de Vautre chose.

ROBERT

De l'autre chose?

MIETTE (agacée).

Oh! vous n'allez pas aussi m'agacer de vos mystères!

ROBERT

MIETTE

Puisqueje sais tout.

ROBERT

Tout?

MIETTE

Je sais que vous épousez Berthe, là! Y a-t-il quelque chose de plus?

ROBERT (souriant).

Je ne crois pas.

-MIETTE

Alors, on peut le dire.

ROBERT

A moi, certainement. — Je suis discret.

MIETTE

Vous êtes même moqueur. Et aux autres?

ROBERT

Dites-leur de préférence....

y\v^-i-\^( interrompant).

Quoi, de préférence! Voilà des cachotteries! Si j'étais fiancée, moi, j'ouvrirais toutes les fenêtres pour crier mon bonheur au monde.

ROBERT

N'auriez-vous pas peur qu'on vous en prenne un peu?

MIETTE

Oh! lejaloux, jaloux! déjà?

ROBERT (en aven).

Ce secret-ci, nous pouvons le partager sans crainte.

MIETTE

Elle est si douce, ma petite Berthe, si délicate,

si tendre. J'aime bien Marguerite aussi, mais ce n'est pas la même chose. Avec Berthe, nos idées se promènent côte à côte pendant des heures par le même sentier, et c'est si bon de penser à deux sans rien se dire. Trouvez-vous pas? Figurezvous qu'on m'accuse d'être bavarde!

ROBERT

Rêvasser, c'est encore bavarder, d'un bavardage qui vaut mieux que l'autre.

MIETTE

C'est bavarder en dedans.

ROlilCRT.

Et se raconter à soi-même toutes les bonnes choses que vous vouliez étourdiment envoyer par la fenêtre.

MIETTE (intrigiic'e).

Il me semble.... que vous n'avez pas les idées de tout le monde. — Dites-moi, aimez-vous les vers de Boileau?

ROBERT

Peuh!

MIETTE (encouragée dans son antipathie).

Moi, ça me fige, cette poésie-là! En classe on nous en fourre tout le temps. Un jour, pour me

venger, j'en ai orné toutes mes figures de géométrie.... J'ai mis en épigraphe ceux dont je ne savais que faire.

ROBERT

Pauvre Boileau !

MIETTE

Tant pis pour lui!

ROBERT

On avait mis le code en musique; la géométrie en vers, c'est une nouvelle idée d'opérette!

.AUET lE (le regarde intéressée).

D'opérette?... Comment?

ROBERT

.... Une idée amusante.

MIEITE.

.... Amusante!... Ça vous amuse les opérettes?

ROBERT

Quand j'ai envie de rire.

MIETTE

Tiens, moi c'est le contraire.... ça m'amuse quand j'ai envie de pleurer.

ROBERT (étonné et amusé).

Est-ce qu'on y mène le pensionnat?

MIETTE (effrayée).

Chut! Je n'y ai été qu'une fois, à Paris, par liasard. Ne dites pas à maman que je vous l'ai dit. Elle serait furieuse. — Ça m'a fait un effet bizarre, plutôt du chagrin, mais un chagrin très drôle et pas désagréable. Après ça, la gaîté, la tristesse, ça se mélange si bien qu'on ne les distingue plus. Ne vous est-il jamais arrivé au milieu d'un flot de larmes, d'être pris d'éclats de rire, sans savoir pourquoi?

(Robert sourit et va repondre.)

Ah! c'est vrai! Les hommes, ça ne pleure pas. En pension, ce qu'on pleure à propos de tout! Il suffit d'une élève qui commence. On se regarde; aussitôt, tous les mouchoirs sortent et c'est une chaîne de larmes. Au commencement, ça m'étonnait; maintenant, j'y suis habituée et je fais comme les autres. Je pleure, je pleure parce qu'elles sont tristes. Mais je le suis aussi et je ne voudrais pas ne pas l'être. C'est si amusant d'être triste! Cela fait tant de bien! On se penche, en laissant couler de longues larmes; on se noie dans un chagrin qui vient de si loin,

qu'on ne sait d'où. On se sent tout un univers de compassion dans le cœur. On se dit qu'on est bonne, bonne! Et l'on s'aime éperdùment!

Un jour, mademoiselle nous a surprises, Valentine et moi, pleurant devant la glace du salon. C'était doux! Valentine sanglotait, la figure dans son mouchoir. J'étais penchée sur son épaule, le regard détourné d'elle pour voir glisser les larmes au long de mes joues.

Quand mademoiselle est entrée, j'en avais une qui me berlicotait au bout du nez, sans vouloir tomber. J'étais si inquiète de savoir ce qu'allait devenir cette larmichonne, que je n'avais pas pensé à rire. — Alors, nous avons éclaté toutes les deux. Mais nous étions honteuses, honteuses! — Nous aurions voulu pouvoir nous cacher tout au fond de nos cœurs.

ROBERT

Est-ce si grand, un cœur de pensionnaire?

.AUETTE.

On y met tant de choses!

ROBERT

En voyage, surtout!

]\iiETTE (intcrcssc'e).

En voyage? (Elle a laisse tomber un peu la

pensée dans le rêve sur ces derniers mots; elle relève tout à coup le ton au diapason précédent et reprend l'allure gaie de son discours.) Il est vrai qu'il m'arrive de pouffer au beau milieu de la fontaine. Je fais le plongeon dans leur chagrin : Paf ! Alors, le décor change et c'est une illumination générale!

ROBERT

Une illumination sur l'eau.

MIETTE

Avec, comme des lampions de soleil à tous les cils.

ROBERT

Et le pensionnat entier " sanglote de rire. „

MIETTE

Absolument! On dirait que vous savez ce que c'est ?

ROBERT

Ce que c'est qu'une pensionnaire?

Je commence à le savoir un peu. On m'a tant parlé de vous !

MIETTE (vivement).

On vous a parlé de moi? Qui? (Doux.) Berthe

n'est-ce pas? (Puis d'une voix caressante, très douce et unie, faisant la phrase longue :) Ditesmoi où vous étiez ensemble quand vous avez parlé de moi?

ROBERT

Au bal, hier soir!

.^iiETTE (c'miie).

Au bal ! Vous avez eu le temps de parler de moi au bal? Ah ! c'est gentil! Moi qui me sentais si abandonnée, si seule, si triste ! Et... qu'avezvous dit de moi?

ROBERT

Ce que...

MIETTE

Oui... j'aimerais tant savoir ce que vous avez dit de moi!

ROBERT

Beaucoup de choses !

.MIETTE (en se rapprochant).

N'en dites qu'une, une seule, mais dites-là bien! (Elle attend en le regardant dans les yeux.)

ROBERT

Que vous étiez la plus aimante petite sœur...

Vrai ?

ROBERT

Et le plus mauvais sujet de pensionnaire qui soit.

MIETTE (en doux reproche).

Mauvais sujet?... parce que je suis remuante et que je fais du bruit?... J'en fais bien plus en pension!... je suis bien plus gaie!

ROBERT

Vous n'avez pas l'air triste!

MIETTE

Ici? Oh! ici, je suis heureuse! C'est si bon ici ; c'est si... " meilleur! „

On est comme en prison là-bas dans sa gaîté! On vit comme derrière une haie d'éclats de rire.

ROBERT

Une haie vive — pas moyen de s'enfuir!

MIETTE

On n'y songe pas. (Avec un peu de mépris.) On n'entend que s'amuser, la pensée n'arrive pas à autre chose. (Lentement.) Ici,... c'est plutôt de la joie!... Mais, il faut dire le mot très doucement pour qu'il ressemble à ce que je ressens ici.

Avant; je cro3'ais que c'était chanter, sauter, se jeter au cou de tout le monde, la joie... il me semble maintenant que c'est plutôt se pencher..^ par exemple au bras de quelqu'un... de quelqu'un " qui vous écoute l'aimer „... et parler bas... parler loin... et voir mystérieusement comme tout le monde ne voit pas — par le regard intérieur^ là... — en cachette des yeux...

ROBERT (intéressé).

Et puis?...

MIETTE

Et puis?... (Un peu égarée, elle revient à son idée.) Et puis pleurer aussi... quelquefois. (Plus en dehors.) Quand je sors du pensionnat, je suis bien joyeuse; pourtant je n'ai jamais envie de courir. C'est drôle, hein? Je marche gravement, sans me presser, en regardant par ici, et toutes les jolies images qui me viennent, me viennent lentement, sans faire de bruit. On dirait que j'ai en moi des flammettes bleues qui brûlent... mais qui brûlent... je ne sais pas bien expliquer... (Geste.) en mijotant !...

ROBERT

Qui brûlent à couvert!

AiiETTE (vivement).

C'est ça!... et des pensées toutes chaudes....

6o ÉTUDE DE JEUNE FILLE

Toutes parfumées.

MIETTE (signe : oui).

C'est que j'approche d'ici! Et c'est la joie de mon petit nid de bonheur tout proche, tout proche, dans lequel je n'ai qu'à descendre.

Approcher de ce qu'on aime, cela vaut presque mieux que d'y être. Ne trouvez-vous pas? Je voudrais arriva- toujours, moi et ne jamais être arrivée.

Il y a une minute infiniment douce; c'est quand je vois maman et mes sœurs; quand leur sourire commence; quand elles se lèvent vers moi; quand j'envoie en avant un peu de ma joie et qu'il y a comme la maison qui s'éclaire. — Oh! vous ne pouvez pas vous figurer!... Cette seconde-là, c'est mon bain de Paradis!

(Rapide.) Alors, viennent les " bonjours „, les embrassades; tout saute, tout flambe!... Je suis grise!... et je ne sais plus ce que je dis. — Ou je le sais trop tard.

Tâchez de ne pas le savoir trop tôt.

.MIETTE (tressaille et se lève brusquement). J'avais cru voir entrer quelqu'un. (Uti temps.)

ÉTUDE DE JEUNE FILLE 6l

Mais, que font-elles donc? Vous voudriez que Berthe arrive!... Si j'allais l'appeler!...

ROBERT

Pour que nous parlions encore de vous?

MIETTE (simulant une fâcherie).

C'est méchant! Je n'irai y^z.sl ( Elle se rassied.— Un silence.) Alors, c'est tout ce que vous avez dit de moi, hier soir?

ROBERT

Devinez le reste, vous devinez si bien.

MIETTE

Et vous vous êtes amusés?

ROBERT

Beaucoup.

MIETTE

Follement?

ROBERT

Follement.

MIETTE

Y avait-il des débutantes?

ROBERT

Trois ou quatre.

MIETTE (profond soupir).

Encore toute une année avant que vienne mon tour! C'est long!

(Robert la regarde longuement).

.AiiETTE (avec lin geste qui correspond à une nouvelle pensée).

Regardez-moi donc encore comme ça! (Elle le fixe à son tour; puis se met à rire.) Figurezvous.... (Rire.) que j'ai fait cette nuit un rêve....

ROBERT

Un rêve!

MIETTE

Je crois que je vous l'ai déjà dit.

ROliERT.

Racontez-le moi. Je n'ai jamais pu en faire un entier.

MIK TTE.

Moi non plus; le mien ne finit pas, mais le commencement est d'un cocasse!... (Elle s'arrête.) Je n'oserais pas vous le raconter.

ROBERT

Pourquoi?

MIETTE

Pourquoi ?../7>;?/(^^?./.. parce que vous en étiez.

ROBERT (ahuri).

Moi?

MIETTE (avec assurance).

Oh! absolument! Je vous retrouve des pieds à la tète.

Raison de plus. Vous voilà engagée.

MIETTE (après un temps d'Ji(^sitation).

Figurez-vous que je débutais, toute en blanc, décolletée; seulement.... (Elle rit.) d'avoir passé des années en pension, j'étais devenue très vieille et on m'avait coiffée d'un bonnet à rubans verts comme Victorine. Vous connaissez Victorine?

ROBERT (souriant).

Oui.

MIETTE

Comme j'avais froid aux épaules ! /^G^^'^/r.y Je frissonnais. — Maman était allée chercher ma sortie de bal quand vous êtes venu m'inviter à valser....

ROBERT

Et nous avons valsé?

MIETTE

Délicieusement!... pendant des heures!... C'était si bon que nous ne pouvions pas finir. La tête me tournait un peu. Insensiblement, tout, autour de nous, s'est transformé, et nous sommes arrivés dans un beau pays. C'était la nuit, mais tellement douce! le ciel était très bleu foncé.... avec, dessus, des flocons de nuages blancs, assez serrés par place.

ROBERT

Je ne vois pas bien...

Mais si! comme, par exemple, une grosse voilette immense trouée par places ; alors, c'est tout bleu aux trous.

RORERi (grimace exprimant qu'il trouve ça bizarre et un peu confus).

iMIETTE.

Il y avait encore de jolies étoiles, très brillantes; un palais entouré d'un parc splendidc et puis la campagne.... la campagne infinie, ombrée de vapeurs molles pareilles à des montagnes de

rêve. Et il n'y avait personne au monde que nous deux, et nous n'avions pas peur.

... (A Robert.) Vous valsez adorablement; et puis vous tenez très bien.... Ce qui n'empêche que, tout à coup, j'ai fait un faux pas.

ROBERT

Je vous ai retenue, au moins!

MIETTE

Pas assez pour m'empêcher de m'éveiller en sursaut. Ce que j'étais furieuse! D'autant plus que vous aviez commencé une phrase dont j'aurais tant voulu savoir la fin. Vous ne pourriez pas me la dire ?

En plein jour, achever une phrase de rêve!.... Et puis, il faudrait que vous remettiez le bonnet de Victorine!

.MIETTE (Rit. — Redevenant sérieuse).

C'est dommage, cela avait si gentiment commencé! (Elle tressaille encore comme tantôt.) Mon Dieu! Voilà maman! Est-ce que je ne viens pas de dire un tas de bêtises?

Page 1