SCÈNE TROISIÈME
MIETTE, l'air triste, demeure muette, se de'tourne tin peu, tire son mouchoir , fait mine de pleurer.
BERTiiE (l'embrassant).
Demi-jour seulement?...
MIETTE
Non ! non ! (Faisant un effort.) Je suis toute raisonnable maintenant! (Elle porte la main à la poitrine, à la place de l'estomac.) Je crois que j'ai des battements de cœur!
Ou des tiraillements d'estomac .. Veux-tu une tartine de confiture ?
MIETTE
De laquelle?
BERTHE
De la tienne.
C'est ça, oui... aux abricots. (A Robert.) Vous verrez, elle est excellente. C'est moi qui l'ai faite. Aimez-vous les abricots ?'
(Berthe sort )
ROBERT
Je les adore.
MIETTE
Vous en goûterez... si vous êtes sage.
ROBERT
Que faut-il faire pour être sage?
MIETTE (long jeu de scène , sur cette réplique ' elle va prendre son album, le lui apporte, en marchant à pas de loup, et lui dit à mi-voix d'un air mystérieux).
11 faut... il faut écrire quelque chose dans mon album... ma tirelire à pensées... Vous me l'avez promis.
C'est ça le secret ?
MIETTE
Non, c'est la condition du secret... Si vous refusez, je croirai que vous n'êtes pas curieux et
il est parfois très impoli de ne pas être curieux... Je vous en prie... puisque je vais partir, une petite pensée, s'il vous plaît ! (Elle lui avance une chaise, il s'assied ; elle lui prépare les objets de l'écritoire, pendant qu'il feuillette l'album.) Pas là, c'est la liste des pensionnaires. A cette page-ci; — une plume, de l'encre, tout ce qu'il faut pour faire l'aumône.
ROBERT
C'est qu'il faut être très riche pour. .. MIETTE (brusquement , comme si elle le prenait sur le fait).
Vous êtes avare ! Je vais le dire à Berthe. (Doucement.) Ne vous faites donc pas prier.
ROBERT (la plume à la main).
C'est si joli vos prières!
MIETTE (méfiante).
Vous dites ça parce que vous avez peur... Etes vous bien ?
ROBERT
Très bien.
MIETTE
Allez-y ! Je ne regarde pas.
(Robert trempe la plume dans l'encre et refléchit.)
MIETTE
Ça n'a pas besoin d'être long, pourvu que ce soit gentil. (Un temps. Robert écrit en s' interrompant de temps à autre. Miette, installée dans un fauteuil et un peu détournée de lui, attend de l'air d'un juge qui accorde quelques minutes à l'accusé pour qu'Use recueille. — Bertlie rentre, avec une assiette. Miette lui fait un signe : chut.) Les voilà ! avez -vous fini ?
(Robert ne répond pas.)
BERTHE
L'album ! J'en étais sûre! Tu mériterais que je remporte...
Je le mériterais, mais je ne le mérite pas. Et puis c'est M. Robert qui serait puni, il adore la confiture d'abricots. (Il se lève. Elle court à lui.) C'est fait ?
(Elle lui prend l'album des mains et lit. Sa physionomie exprime le ravissement; elle le remercie du regard et d'un murmure des lèvres et passe l'album à Berthe. Pendant que Berthe lit à mi-voix, lentement et distinctement, elle se tient auprès d'elle et relit des yeux.)
BERTHE (lisant).
" Je cherchais le chemin qui mène à vos pensées ; mais quelqu'un m'a dit que vous les aviez fourrées toutes dans votre cœur, avec d'autres objets de voyage. „
" Un cœur de pensionnaire, ça n'est jamais chez soi ! Sait-on où ça se promène, où ça loge, où ça aime ? „
" Cœurs vagabonds, cœurs de bohème qui retrouvez une patrie en vous dépaysant, et passez votre vie à essayer les nids, qu'il serait bon de vous surprendre au petit lever, parmi vos cœurs intimes ! „
(La figure heureuse, répétant la pensée de Miette.)
Oh! oui, que c'est gentil!
(Regard de remerciement à Robert.)
MIETTE
Mais que voilà une pensée qui a l'air de me demander mon secret !
(Elle revient à ce secret qu'elle meurt d'envie de dire, nuiis elle y revient sur un ton f/ui signifie : décidément, vous y tenez .')
Io8 ÉTUDE DE JEUNE FILLE
ROBERT (implorant).
Eh! bien! ne l'ai-je pas encore mérité ce secret ?
Si. (Elle regarde Berthe.) Je vais vous le dire. Ce secret, c'est que Berthe vous aime bien et que je vous aime de tout soji cœur. Voilà !
ROBERT
Il y en a deux là-dedans.
MIETTE
Deux... qui n'en font qu'un.
ROBERT
Et puis, je connaissais un peu le premier. Merci pour l'autre.
(Serrement de mains.)
AUETTE.
Maintenant que vous savez où loge le cœur de la pensionnaire, si vous ne le surprenez pas...
ROBERT (mi-voix).
Au petit lever.
ETUDE DE JEUNE FILLE lOQ
MIETTE (mi-voix).
Oui... c'est que vous n'êtes qu'un maladroit. (Sur CCS derniers mots, la voix de Marguerite cric : Miette !)
BERTHE
On t'appelle,
■ MIETTE (à Robert).
Une promesse...
MARGUERITE (au dcliors).
Il faut que vous veniez me voir un jeudi à la pension avec Berthe et maman. (On cric plus fort. Miette cric à son tour.) Mais, oui, j'arrive! ! (A Robert.) Est-ce juré ?
ROBERT et BERTIIE.
C'estjuré,
MIETTE
Alors, vous êtes gentil. Nous sommes gentils tous les trois !
(Elle met la main de Berthe dans celle de Robert et s'enfuit vers la porte.)