DES ROMANS
Le roman est une œuvre d’imagination. Il n’a pas de règles plus précises, de formes plus arrêtées, ni de but plus déterminé que cette capricieuse faculté. Tous les genres et tous les sujets lui conviennent. 11 ne se contente pas d’embrasser le monde réel, il crée celui qui lui plaît, et le peuple suivant ses goûts ou ses fantaisies.
Le roman emprunte quelquefois à l'histoire des personnages, des mœurs, des événements, et il y ajoute ceux qu’il juge nécessaires à l’effet dramatique de ses tableaux. Il puise, dans la philosophie, dans la religion, dans l’étude du cœur humain, des idées morales qu’il présente aux hommes, avec la dignité d’un enseignement on la puissance apparente d'un fait. Les passions, les malheurs, les plaisirs et tous les hasards de la vie se pressent et se succèdent, avec rapidité, sur la scène qu’il ouvre aux regards du lecteur. C’est un vaste kaléidoscope dans lequel les hommes et les choses, les idées et les sentiments, le passé et le présent, les réalités et les chimères, le vraisemblable et 1 impossible sont jetés pêle-mêle, et produisent sans cesse des combinaisons tantôt compliquées et bizarres, tantôt ingénieuses et nattendues, tantôt simples et attachantes comme la belle navre. Le ciel ou l’enfer, la terre ou les mers, servent de cadre, e ue fond à ses innombrables arabesques. Le romancier raconte et montre à la fois. On croit et on voit, un moment au moins,
< e qu’il affirme et ce qu’il décrit. Les génies des Mille et me
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Nuits sont des êtres fantastiques; niais leurs sentiments, leurs actions et les événements qui en résultent s'enchaînent et deviennent vrais, pendant que l’imagination du lecteur s’y intéresse. La fiction étant adoptée, tout ce qui en découle est naturel. Les passions des personnages mis eu scène éveillent celles des lecteurs, et souvent les développent avec une prodigieuse rapidité. Les âmes sensibles et indolentes trouvent un plaisir infini dans ces émotions rapides et variées. Elles en jouissent, comme si les faits racontés se passaient sous leurs yeux : mais elles se croient à l’abri des orages qu’ elles contemplent. Sécurité trompeuse ! Dès que le sentiment est né pour la fiction, il est tout prêt pour la réalité. <
Parmi tant de romans publiés, de nos jours, je ne sais s’il en est un sur cent dont une personne sage puisse dire : <t Le but en est bon, et aucun des détours par lesquels il mène ne peut égarer l’imagination, la foi, ni les mœurs. » Mais j'ose affirmer que tous les autres lui sembleront très-propres à rendre les sens accessibles aux tentations, à persuader que le plaisir et le profit doivent seuls déterminer le choix entre le bien et le mal, à gâter l’esprit et le cœur, enfin, à conduire la jeunesse de l’habitude des rêves séduisants au mépris des affections pures et des graves devoirs. De là ce besoin de jouissances immodérées, qui pousse souvent au crime ou au désespoir. Il existe probablement une corrélation étroite entre l’augmentation récente du nombre des romans et celle des suicides *.
Les romans peu nombreux qui sont sans danger pour les mœurs ne sont peut-être pas sans danger pour l’esprit. Presque tous amusent plus qu’ils n’instruisent, ôtent le goût des lectures sérieuses, et finissent par diminuer la puissance de l’attention.
Mais, dira-t-on, « l’étude du cœur humain a bien son importance : or personne ne contestera que certains romans, tels
1 Le nombre des suicides s’est élevé, en 1847, à 3,647, et en 18' à 3,3<H. (Voir le compte rendu, pour ces deux années, par le mine de la justice.)
que Tom-Jones, Claris.tr Harlowe ot Gil-Blax ne renferment d'admirables peintures de mœurs et de caractères; et. que la lecture n'en puisse être profitable aux esprits réfléchis. » Aux esprits réfléchis, je l’accorde : niais aux esprits ardents, aux âmes passionnées, j’en doute. Est-il un jeune homme dont la lecture de Tom-Jonrs et de Cil-lilas n’ait pas stimulé les sens? En est-il un qui n'ait secrètement envié l’esprit audacieux, la grâce, le pouvoir fascinateur de Lovelacc, jusqu’au moment où il se rend coupable d’une action infâme? Si ces immortels chefsd’œuvre peuvent être dangereux, que dire des autres romans? Ceux qui ne corrompent pas la jeunesse l’amollissent, lui ôtent la force d’accomplir ses devoirs et l’habituent au monde des fictions. Déjà exposée à ses propres illusions, doit-elle en chercher hors d'elle-même? Qu’elle laisse à la vieillesse ce moyen de se distraire des tristes réalités dont l cxpérience a chargé ses souvenirs.
On peut lire quelquefois de bons romans, quand on veut reposer son esprit, et quand on ne peut plus avoir le désir de les mettre en action.