CHAPITRE IV
(1 est assez rare que la méfiance ne doive pas attirer quelque blâme sur celui qui l’éprouve, et la défiance sur celui qui l’inspire.
La méfiance enseigne, et, suivant bien des gens, excuse' l’infidélité.
Le soupçon accuse aussi souvent celui qui le conçoit que celui qui en est l’objet.
2° Jalousie, vive excitation de la personnalité, ombrageuse anxiété d’une àme dominée par la crainte de perdre ou de ne pas acquérir un bien que a'autres peuvent convoiter. La jalousie naît d’une rivalité réelle ou imaginaire, et de l’incertitude du succès. Accidentelle et légitime quand elle détend un droit, elle n’est pas un défaut. Cette passion ne prend racine que dans des âmes ardentes bu capables d’une certaine énergie. Elle n’exclut ni la noblesse ni la générosité du caractère; mais elle peut descendre aux acllbns les plus basses, pour se convaincre, ou pour se venger.
La réflexion modère les accès de jalousie; mais elle ne jieut rien sur le penchant.
Il y a deux sortes de jalousie : l’une est une blessure du cœur ; l’autre, de l’amour-propre.
Effets (le la jalousie du cœur.
Tout sentiment affectueux a sa jalousie. Elle est d’autant plus vive que ce sentiment est plus profond.
La jalousie inspirée par l’amour en reçoit une ardeur qu’elle
1 Sénèque dit : Autorise. Quelle étrange morale!
lui rend au centuple ; et, dans l’action réciproque de ces deux sentiments, l’Ame, incapable de maîtriser longtemps son agitation, s’abandonne à des douleurs insensées, à des fureurs brutales. Cette jalousie ronge le cœur, pousse à la cruauté les Ames les plus tendres, et leur fait trouver un horrible plaisir dans la vengeance. L’amour jaloux trouble quelquefois les esprits les plus sensés, et quelquefois aussi donne à des esprits naturellement obtus une pénétration singulière. Attentif à saisir toutes les apparences, il s’en irrite peut-être plus que des faits, parce qu’il ne peut rien ajouter à ceux-ci, et qu’il croit toujours découvrir, dans celles-là, les circonstances les plus propres à enflammer sa colère. On peut être frappé une fois par un jaloux qui voit; on peut l’être mille par celui qui soupçonne.
L’amour met dans la jalousie une violence inconnue aux autres sentiments affectueux, tous beaucoup moins personnels que lui. Une mère, heureuse de l'amour qu’inspire son enfant, pleure souvent, en secret, sur l’amour qu’il ressent *. Le père le plus ferme a besoin, pour se préserver d’une semblable faiblesse, d’appeler à son secours la. raison et le devoir. Un bon frère, une tendre sœur, ne se soumettent pas, sans regrets, à la rivalité du sentiment qu’ils approuvent le plus. Les amis, engagés seulement par le choix de. leur cœur, s’inquiètent de ce qui pourrait les séparer. Mais la jalousie n’inspire à aucun d’eux des transports bruyants, ni des actes de vengeance : l’amour seul est enclin à s’y livrer.
Effets de la jalousie inspirée par l'amour-propre.
La jalousie la moins pardonnable est celle qu’excitent les succès et le bonheur d’autrui. C’est le premier pas qui conduit à l’envie.
Une Ame jalouse est toujours offensée des éloges qui ne lui
' Telle esl la jalousie presque inséparable de l’amour maternel le plus raisonnable.