CHAPITRE II
établi. Qu'en résultera-t-il? Que l’être collectif deviendra propriétaire, au lieu de l’individu. Voilà toujours le droit de propriété! Passons à la jouissance des biens communs. Chacun devra en obtenir sa part : mais qui la fixera ? Devra-t-elle être rigoureusement égale, pur tous les associés, ou proprlionnée aux besoins de chacun? J’admets encore que le partage soit fait de manière à contenter tous les intéressés. Alors il leur donnera un droit exclusif sur les choses qui leur seront attribuées; et si l’un d’eux s’avise de faire des économies, l’égalité cessera, et l’on verra commencer la richesse. Encore la propriété ! 11 faudra se hâter d’en arrêter les progrès. Est-ce par la crainte de quelque châtiment? Mais conçoit-on une loi pénale qui obligerait tout individu à manger au delà de sa faim, à user ses vêtements dans un temps donné, à chercher des jouissances dont ii n’aurait pas le goût, à dépenser enfin tout ce qu’il aurait reçu? Ce serait une tyrannie d’une espèce nouvelle.
Tant que l’homme conservera l’amour de soi et de sa famille, le besoin de la vie sociale, le sentiment de la justice, le désir d’employer sou intelligence, le goût de la liberté et du progrès; en un mot, tant qu’il n’aura pas cessé d’être homme, son cœur, sa conscience et sa raison lui diront que le droit do propriété est aussi essentiel à sa. nature qu’indispensable à son bonheur. Mais le bonheur qu’il y trouve n’est pas seulement une satisfaction personnelle ; c’est aussi le bien-être de ses enfants, la considération de sa famille, la dignité de son nom. Est -ce uniquement pour soi que l’on travaille, jusqu’à son dernier jour, à l’amélioration de son domaine? Ne pense-t-il qu’à lui, ce vieillard octogénaire qui bâtit un château? Il songe à ses enfants, à ses arrière-neveux. Hôte prévoyant, il veut leur préparer une noble demeure. Il espère qu’un souvenir, un regret payera son hospitalité.
La propriété individuelle est nécessaire, comme le légitime amour de soi; la transmission héréditaire, comme l’amour de la famille, comme l’ordre social, comme la civilisation.
Si l’on pouvait réaliser l’utopie d’une communauté universelle, ou seulement des communautés nationales, on ôterait à
l'homme son vif désir d’améliorer et d’embellir la terre ; on éteindrait la concurrence, et, en même temps, l’émulation et le génie de l’invention ; on arriverait, par le nivellement des positions, des ressources individuelles, et, jusqu’à un certain point, des intelligences, au plus bas degré de l’échelle sociale, c'est-àdire à la destruction des sciences, des lettres, des arts, des industries de luxe, du commerce, enfin de la civilisation tout entière. Oserait-on demander, à ce prix, l’ anéantissement de la propriété'?
"L’amour de la propriété, bien différent de l’extension ridicule de l’amour de soi, unit la force à la stabilité. Comme l’amitié, il s’alimente de souvenirs, et s'accroît avec le temps. C’est un désir de conservation et de perpétuité qui attache les familles au sol, qui s’associe toujours aux idées d’ordre et au respect des traditions. Il se transmet de génération eu génération, et finit par se confondre avec l’honneur du nom. Ce sentiment sait ennoblir l’intérêt même, en l'élevant parfois jusqu’à l’amour de la patrie. Mais autant il est utile dans sa juste mesure, autant il est funeste dans scs excès.
Quelle différence d’attitude entre celui qui peut donner et celui qui est forcé de recevoir ! Comme tous les autres animaux, l'homme s’apprivoise par la faim.
L'homme, que la misère n'abaisse pas, ou que la fortune n’a pas enorgueilli, est seul digne d’être riche.
Entre certains hommes honorés par le monde, et d'autres qui sont au bagne, il n’y a eu souvent d’autre différence que celle de la richesse.