CHAPITRE V
Est-ce une part arbitraire dans les biens qui excitent son envie, la part du vainqueur dans les dépouilles du vaincu? Alors c’cst le pillage sous le nom de communisme.
Est-ce un droit à une part de la richesse nationale? Mais cette part se composera d’un peu de terre plus ou moins féconde, d’une habitation misérable ou splendide; c'est-à-dire que cette part ne sera presque jamais égale à aucune autre. Pour qu’elle pût l’ètre, il faudrait détruire les villes, les châteaux, les palais et toutes les industries de luxe qui fournissent au riche des jouissances, au pauvre un bien-être honorablement gagné par le travail; laisser périr les arts, les lettres et les sciences, et envoyer chacun vivre, comme un sauvage, dans une cabane, près de son champ. Mais quels seraient les résultats de cette tentative Insensée? La misère universelle, et l’égalité dans la souffrance. Les réformateurs, victimes eux-mêmes de leur aveuglement, s’apercevraient trop tard qu’ils ont tué la poule aux œufs d’or.
Est-ce seulement une part dans les produits de la terre et des travaux de tous?
Le communisme ainsi conçu est, à peu près, celui qu’ont mis en pratique les Esséniens, les frères moraves et les missionnaires du Paraguay. Rousseau et Ilabrruf l’ont préconisé, comme la parfaite application de leur principe : Les fmits sont à tous ; la terre n'est à personne. Ce communisme est, en effet, le seul qui justifie son nom, le seul qui semble compatible avec la bonne foi. Toujours enveloppé de mysticisme, il a donné un caractère de sincérité à l’enthousiasme des novateurs et frappé l’imagination des néophytes. Il a séduit surtout les malheureux, en leur montrant une apparente égalité, avec toute la sécurité possible, dans la satisfaction de leurs besoins matériels. Mais des lois factices ne peuvent changer la nature de l’homme Aussi les Esséniens et les républiques communistes du Paraguay ont disparu ; et si les frères moraves existent encore sur un point de l’Allemagne, c’est comme une secte religieuse, soutenue par sa ferveur, comme une association de fermiers, protégée par un maître puissant et géné-
roux'. De semblables communautés pourraient-elles s’établir sur un territoire peuplé de vingt ou trente millions d’individus? Les plus simples réflexions empêchent de le croire. Comment parviendrait-on à rendre le travail unilbrme, à centraliser et à répartir, en temps opportun, tous les fruits de la terre et des diverses industries, à régler la part de chacun, suivant ses besoins? Toutes les divisions et subdivisions possibles du territoire et de la population ne donneraient pas le moyen de réaliser ces conditions indispensables. Le communisme le plus vrai et le moins contraire à la raison est donc très-heureusement impraticable; car il ne serait qu’un esclavage déguisé, un déplorable abandon de la dignité humaine, l’oubli des plus doux sentiments de la nature, l’abdication de la volonté, de l’intelligence et du génie, l’anéantissement de la conscience et de la responsabilité morale, enfin l’obligation imposée à l’homme de prendre pour objets de son émulation l'abeille ou le castor.
Si le communisme peut encore séduire quelques âmes généreuses, ce n’est qu’en les trompant sur les lois essentielles de la nature humaine et de la vie sociale.
Tous les autres partisans de celte doctrine funeste y sont poussés par la paresse et une crédulité inepte, ou par l’envie et la perversité.
Le communisme, sous toutes ses formes, est, en définitive, un rêve insensé, ou le prétexte d’une odieuse spoliation; et le socialisme en est un travestissement hypocrite. Tous deux ne sont que l’exagération d’une idée juste qui résume tout le bienêtre présent et tout l’avenir des peuples, l’idée de l'association. Qu’on la propage; voilà le légitime progrès ! Mais la morale et l’expérience doivent seules le régler. Aller ou plus vile ou plus loin, est crime ou ignorance.
1 Le comte de Zinzindorf.