CONCLUSION DU CINQUIÈME CHAPITRE
Si Ion me demandait quelle est la meilleure de toutes les formes de gouveniement, je répondrais 1 : « La solution de ce « problème exige des notions exactes sur une multitude de cir- « constances qui varient, pour chaque peuple, et qu'il est bien « difficile d’apprécier. Le gouvernement étant la loi des rapt ports sociaux, il doit s’adapter aux climats, à la position géo* « graphique du pays, à l’étendue du territoire, à la nature du « sol, au nombre des habitants, à leur caractère, à leur vie « passée, à leurs mœurs présentes, à leur religion, à leurs opi- « nions, à leurs préjugés, enfin à leurs habitudes industrielles ou « agricoles, pacifiques ou guerrières. » J’ajouterais que le meilleur gouvernement est le plus juste, lé plus humain, le plus ferme, c’est-à-dire le plus propre à faire régner, parmi les hommes, une sage liberté, à concilier l’égalité absolue du droit avec les inégalités relatives de la nature, à protéger l’individu, la famille, la propriété, et à faire de la vertu la base du bonheur privé et du bonheur public.
La perfection d’un gouvernement étant subordonnée à tant de conditions, à de si nombreux devoirs, est-il possible que les gouvernés soient affranchis de toute obligation envers lui? La raison ne permet pas de le croire; et c’est pourtant la prétention delà multitude. Erreur déplorable! Avec les intentions les plus droites, avec l’amour le plus sincère du bien public, quel gouvernement pourrait satisfaire les exigences injustes, et souvent contradictoires des partis et des individus? Comment garderait-il un complet équilibre entre des forces opposées? Comment serait-il calme et modéré, quand il est attaqué avec
1 Je pencherais cependant pour la monarchie constitutionnelle, malgré tous ses dangers, mais avec des garanties égales contre les abus du pouvoir et contre ceux de la liberté.
acharnement et avec mauvaise foi? Les hommes qui lui reprochent le plus de ne pas leur procurer le bien-être sont les plus ardents à détruire la tranquillité qui en est la source. Il est sans doute nécessaire de moraliser les gouvernements; mais il l’est bien plus encore de moraliser les gouvernés.
Chaque parti, chaque individu , veut un gouvernement qui lui donne le pouvoir et la fortune. Pour une révolution inspirée par l’intérêt public, il en est cent qui sont l’œuvre égoïste de quelques intrigants secondés par une foule envieuse et ignorante. Mais, dès que cette foule commence à sentir l’atteinte inévitable des maux dont elle est la cause, elle retourne ses colères contre ceux qu'elle avait proclamés ses sauveurs, et n’aspire qu’à une révolution nouvelle, souvent pour rétablir ce qu’elle a détruit. Son repentir venge les principes; mais il ne guérit pas les plaies sociales. Le temps seul peut les cicatriser.
Quelle force de conviction, ou quelle perversité ne doit-on pas supposer à ceux qui, vivant, même sous des lois imparfaites et un mauvais gouvernement, exposent leur pays aux chances effrayantes d’un bouleversement social ! En améliorant ce qui existe, on sait le bien que l’on peut faire ; en renversant pour reconstruire, peut-on prévoir tout le mal que l’on fera?
L’art de gouverner est le choix des moyens les plus propres à concilier l’intérêt de chacun avec le bien-être et la sécurité de tous. Une profonde connaissance de l’esprit, des mœurs, des croyances et des préjugés d’une nation est indispensable à celui qüi doit diriger ses destinées. L’expérience complète le savoir, et le génie l’applique. ,
Sans la stabilité du gouvernement, point de grandeur pour les peuples. Le temps seul crée les grandes choses. Des trans-