CHAPITRE VI
DE LA G U Eli HE.
Le droit n’est qu’un principe abstrait, quand il n’est pas protégé par un pouvoir capable de le l'aire respecter. Moins le pouvoir protecteur du droit s’appuie sur la force matérielle, plus il prouve de perfection morale dans ceux qui s’y soumettent. Deux sauvages se battent pour un droit auquel ils ont des prétentions rivales : deux hommes civilisés le règlent d’après leur conscience, ou le font régler par les organes de la loi. Mais, dans les questions dont l'importance résulte presque entièrement des préjugés du monde, et sur lesquelles la loi se trouve muette ou insuffisante, souvent ces derniers se font aussi justice eux-mêmes. Ils bravent la société, comme pour se venger de son imprévoyance. Cet usage brutal est également celui des peuples qu’un intérêt divise. Aucune juridiction humaine n’étant instituée pour prononcer entre eux, ils ont recours aux armes, et cherchent, dans la force brutale, un moyen d’établir leur droit. Pour eux, la guerre en est donc la sanction et, souvent, par un étrange abus, l’unique fondement. La victoire, à leurs yeux, légitime la conquête. Plus elle a coûté de sang, plus ils y attachent de gloire. Cette morale barbare encourage les inclinations guerrières ; et l'histoire, complice ordinaire des conquérants, les pare de ses plus brillantes couleurs.
Un peuple peut être forcé de faire la guerre, comme un in-
tlividu, de commellre un homicide, pour défendre sou existence. Un peuple n’est donc pas plus excusable de spéculer sur le meurtre et l’usurpation, pour accroître sa puissance, qu’un individu, de tuer son voisin, pour se debarrasser d’une rivalité, ou agrandir son domaine. Quand les souverains ou les peuples déclarent la guerre, ils prennent la plus grande responsabilité dont ils puissent se charger devant Dieu. Si l'assassinat particulier est un crime affreux, une violation des lois divines et des lois humaines, du moins, dans toute société bien organisée, l’expiation en est terrible, et l’opprobre qui s’y attache la prolonge au delà du tombeau. Mais une guerre injuste ! c’est le plus détestable effet de la fureur humaine; c’est le plus abominable des attentats; et cependant le succès de cet attentat excite, au lieu de l’indignation, les applaudissements du monde.
Peuples insensés ! voulez-vous savoir ce que vous coûte une seule de vos victoires? Jetez les yeux sur un champ de bataille. Qu’y voyez-vous? Vingt mille hommes peut-être, tout à l’heure encore brillants de jeunesse, de force et d’intelligence, actuellement étendus sans vie, mutilés, déchirés par la mitraille, confondus, dans la fange sanglante, avec des débris d’annes, de caissons, de chevaux. Ce spectacle vous fait horreur; détournez vos regards, et cherchez le but de tant cl de si douloureux sacrifices. Ce but est le triomphe de votre orgueil, ou de l’ambi lion d’un chef; c’est aussi de faire proclamer par l’histoire que vous avez vaincu dans tel lieu, et dans telle journée. Mais quel est l’espoir de tous ces soldats qui donnent héroïquement leurs vies? Est-ce un rang élevé? Presque tous savent qu’ils resteront soldats. Est-ce la gloire? ils ont vu les noms de leurs frères d’armes s’évanouir avec la fumée du canon qui les avait frappés.
Les plus funestes effets de la guerre ne sont pourtant pas ceux que présente le champ de bataille. La séve féconde de l’humanité les a bientôt réparés. Mais les blessures que les luttes des peuples font à la. civilisation se guérissent moins vite. Pendant la guerre, la force matérielle est tout ; l’homme
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devient machine; on le ménage moins que le cheval, parce qu'on prend l’un et qu’on achète l’autre; le soldat perd le souvenir de scs affections et de ses intérêts, renonce à sa volonté, et n’a plus que l’instinct des animaux féroces, celui de tuer.
Pour le conquérant, qu’est-ce que la morale? une superstition; les lois? des entraves*; l’amour de la liberté? une menace; la critique? une révolte ; les sciences et les arts? des auxiliaires de la mort.
Au milieu de celte confusion, l’esprit humain s’obscurcit, et la société se couvre de ruines.
Bientôt aussi le sang des vainqueurs s’épuise ; et la population ne se compose plus que de femmes, d’enfants, de vieillards, rebuts ou débris de la guerre. Alors tous les vaincus se rallient, attaquent, à leur tour, et triomphent sans peine d’un ennemi aux abois. Que devient cette nation si hère dans la victoire ? Une victime que le vainqueur foule aux pieds pour venger ses outrages; une proie qu'il déchire pour en partager les lambeaux.
Peuples, éclairez-vous, et sachez que la morale ne vous oblige pas moins que les individus ! Nul ne s’en écarte, sans recevoir, tôt ou tard, iui châtiment cruel. Tout peuple conquérant sera conquis.
Qu’il y a loin de cet amour insensé de la guerre au courage calme cl réfléchi qui se voue uniquement à la défense de la patrie ! Quelle force celui-ci ne puisc-t-il pas dans le sentiment du droit ! Quand il est contraint d’accepter la guerre, aucun sacrifice ne lui semble impossible. Si le sort des armes lui est contraire, il se soumet, sans faiblesse, aux décrets de la Providence. Cette infortune noblement supportée n’a pas seulement droit au respect : elle a bien aussi quelque droit à la gloire.
1 Nous avons vu, de nos jours, une glorieuse exception. l/un dos plus grands conquérants du monde a été, en même temps, l'un des plus grands législateurs.