DES SENSATIONS
L’homme a senti avant dépenser. Mais la pensée peut faire naître en lui des sensations nouvelles *. Pour bien comprendre les idées, il faut se rendre compte des sensations. Une notion exacte des unes et des autres est donc nécessaire pour expliquer le caractère complexe d’une grande partie des perceptions de
ame.
La sensation est une impression produite sur notre âme, soit par les fonctions naturelles de nos organes *, soit par l’alté-
* Une personne douée d’une imagination vive peut ressentir, pendant ses rêveries, des émotions presque égales à celles que lui ferait éprouver la réalité. Son corps tressaille ou frémit de plaisir, de colère, d’effroi; son cœur bat avec viplenee, sa poitrine se gonfle, et quelquefois une larme s'échappe de ses paupières. Ne sont-ce pas de véritables sensations? Et ces sensations, n’est-ce pas la pensée seule qui les a éveillées?
* On se sent vivre, on sent battre son cœur, on sent la faim, etc.
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ration de quelque partie de notre corps, soit par les relations actuelles de nos sens avec les objets extérieurs, soit enfin par le souvenir ou la prévoyance de ces relations. L’âme, dans les trois premiers cas, reçoit la sensation qui lui est transmise : et, dans le quatrième, c’est l'âme elle-même qui provoque la sensation. Mais c’est toujours elle qui ressent l’impression, l’apprécie et en règle les effets. A elle seule appartient le sentiment du bien-être et de la souffrance, ou la conscience de la vie, en un mot, l'idée de la sensation. Il paraît, dès lors, évident que, sans l’idée, la sensation ne serait qu’une impression confuse *. Qui n’a pu remarquer que les sens ne sont pas affectes par les objets avec lesquels ils sont en rapport, quand l’attention en est fortement détournée, et qu’une personne absorbée par quelque passion violente reçoit, sanss’en apercevoir, un coup qui, dans un état plus calme, lui aurait fait ressentir une vive douleur*? 11 faut considérer la sensation comme le thème que les sens donnent à l ame, et quelquefois comme une réaction de l’âme sur les sens. Lorsqu'une sensation est assez énergique pour exalter l'homme jusqu’à la passion, elle peut étouffer en lui l’intérêt personnel, et même le sentiment de la conservation ; elle peut absorber toutes ses pensées, et le pousser dans une voie funeste, ou l’élever au-dessus des proportions ordinaires de l’humanité. Quelques actions héroïques, qu’on a sans doute raison d’admirer, semblent plutôt dues à la sensation qu’au raisonnement. Mais
' L’homme a-t-il (tes idées innées? Si l’on entend par ces mots des idées spontanées, précises, et cependant indépendantes des rapports des sens avec les objets extérieurs, il nous semble impossible d’en admettre l’existence ; mais, si l’on entend par idées innées des affinités nécessaires entre notre àme, notre intelligence, ou notre conscience, et les principes éternels de l’ordre moral, on ne peut les mettre en doute. Dieu, qui est, par essence, l’ordre, la justice, la vérité, a mis, dans notre àme, le besoin instinctif et la faculté de les comprendre.
* Celte observation ne s’applique point au cas où, deux causes physiques de douleurs aiguës venant à agir presque en même temps, la première aurait concentré la sensibilité sur un point unique et rendu le reste du corps momentanément inerte. Ce dernier effet est une interruption de la vie dans certains organes; c'est un phénomène tout physiologique dans lequel l’àme n’a aucune part.