CHAPITRE XV
rigent. C’est à peine si l’usage du inonde suflit pour la dégager des trivialités de la vie commune. La personnalité en fait un vaste champ où elle se plaît à étaler ses joies, ses contrariétés, ses craintes, ses espérances, tout ce qui peut enfin attirer sur elle l’attention, et souvent le ridicule. Elle prend tout l’espace, s’y agite sans cesse, et vous permet seulement de la voir s’ébattre.
11 n’appartient qu’aux gens d’un esprit distingué et d’un goût sûr de donner à la conversation l’attrait d’un plaisir délicat, la vivacité d’un plaisir partagé. Eux seuls savent y apporter une aisance contenue, une élégance sans recherche, un savoir sans pédanterie, une raison bienveillante, une chaleur tempérée, et cette fine plaisanterie qui aiguillonne et ne pique jamais. Chacun prend à ce jeu la part qui lui convient. Celui qui écoule s’y intéresse, comme celui qui parle, soit qu’il s’en amuse, soit qu’il épie le moment de répliquer. Dans ce continuel exercice de l’esprit, l'âme sort de la monotonie des habitudes domestiques, oublie ses peines, et reprend sa force avec sa liberté.
Le calme est l’état régulier de la conversation. Quand la contradiction l'anime, le plus pétulant obtient rarement l’avantage.
La conversation dans un cercle nombreux, ou sur des sujets sérieux, doit avoir de la tenue, de la réserve, de la suite. La conversation intime, que l’on peut appeler causerie, veut, au contraire, de l’abandon, de la familiarité. L’une est l’exercice des esprits qui désirent briller ou s’instruire; l’autre est la récréation des âmes simples et modestes, ou l’épanchement des cœurs affectueux. Celle-ci est une promenade sans but dans un espace sans limites ; celle-là est une lutte d’esprit où la palme est donnée le plus souvent à l’imagination et à la gaieté piquante, quelquefois à la grâce, rarement à la seule raison.
Savoir écouler est une preuve de bon sens, de politesse et d’expérience : c’est un des devoirs de la bonne compagnie; mais
c’est celui qu’on observe le moins. On n’est pas plus disposé à écouter, qu’à croire les autres plus spirituels que soi. Pendant qu’ils parlent, on prépare son trait.
L’attention d’une personne qui écoute, révèle tout à la fois le sentiment qui pénètre dans son âme, la nature et la portée de son esprit. Ses impressions s’expriment par son regard, souvent même par les mouvements rapides et presque imperceptibles de ses traits. Quel encouragement et quel plaisir trouve celui qui parle, dans cet air de satisfaction, dans cet épanouissement progressif d’une physionomie où la conviction vient se peindre ! Il semble qu’elle arrive, comme la lumière du soleil qu’un nuage découvre lentement. Quel embarras, au contraire, font naître la contraction des traits, et l’incertitude polie, ou la fine ironie du regard ! On croit y lire ces mots : Ce que vous dites est sans force, sans esprit, sans clarté , je ne vous comprends pas. Il faut cesser, à l’instant même, l’entretien, et attendre une revanche, ou, mieux encore, se bâter de reproduire son idée sous un aspect nouveau, avec des expressions plus piquantes, avec un accent plus convaincu.
Si l’expression vraie d’un sentiment délicat ou d’une belle pensée, le récit animé d'une grande catastrophe, la discussion d’une question importante, laissent à votre interlocuteur un œil sans feu, une bouche sans passion, en un mot, une figure impassible, taisez-vous : le sentiment ni l’intelligence ne peuvent émouvoir la matière.
La sottise et la fatuité, qui 11 e doutent de rien, produisent le bavardage : la raison et le tact, qui vont de pair avec la réflexion, sont quelquefois des causes de lacilurnité. Parler et se taire à propos sont deux points importants de l’esprit du monde. Mais un peu de hardiesse anime la conversation et y met le piquant de 1 imprévu.