‹ Étude de l'hommeChapitre 33 sur 235 · DE LA PERSONNALITÉ · texte numérisé non relu

DE LA PERSONNALITÉ

La personnalité est l'exagération de l’amour de soi, et la manifestation naïve de la préférence qu’on s’accorde : c’est un égoïsme naturel et sans calcul. Tous les enfants sont personnels. On commence donc par la personnalité; et, quand on a réfléchi , ou l’on s’en corrige, ou l’on se décide pour l'égoïsme.

La personnalité se montre sans le moindre embarras. Elle se croit toujours dans son droit, et trouve tout simple de l’exercer. Les prétentions rivales l’étonnent et la blessent. Un homme personnel, dans sa confiante tendresse pour lui-même, ne regarde les autres hommes que comme des instruments de ses volontés. Quand, par hasard, il se laisse distraire au point de soupçonner à autrui quelques sentiments ou quelques désirs, il les identifie avec les siens, et se garde bien de supposer qu'ils en puissent différer. Ce qui lui plaît ou lui déplaît doit, suivant

lui, produire les mêmes impressions sur tout le monde. C’est l’humanité réduite à l’uiiité.

La personnalité est le défaut ordinaire des âmes peu élevées et des intelligences médiocres. Un homme personnel ne voit et ne sent que ce qui est en contact avec lui. 11 ne comprend pas un goût qu’il n’a jamais eu, et il a de la peine à se rappeler, souvent même à supporter, dans les autres, celui qu’il a cessé d’avoir.

Avec une raison supérieure, à moins quelle ne soit unie à une, grande bonté, on tient rarement compte de la faiblesse humaine ; et, par un excès de justice, on s’écarte de l'équité ; mais un homme d’une sévérité outrée peut en être corrigé par ses erreurs ou ses souffrances. L’indulgence et la pitié qu’il s’accorde lui font apercevoir sa dureté pour les autres; et quelquefois alors la personnalité devient la source d’un bon sentiment.

Les profondes douleurs nous rendent personnels. Elles absorbent toute notre sensibilité, et nous persuadent qu’elles n’ont point d’égales; mais, lorsqu’elles s’affaiblissent, elles laissent dans notre cœur le germe de la compassion, et nous disposent à verser des larmes sincères sur les maux d’autrui, surtout quand ils réveillent en nous le sentiment ou le souvenir des nôtres. On ne se met guère en frais de pitié sans en garder une partie pour soi.

On se réjouit volontiers du bien des autres, pourvu qu’on les juge encore moins heureux que soi.

Page 1