CHAPITRE VI
la voix, la naissance de la barbe; et, dans la femme, la ferme rondeur des membres et du corps, le rapide développement du sein, le rayonnement du regard, la timide mobilité des traits et radoucissement de la voix. Dès que ces changements se manifestent, l’enfance cesse, une vie nouvelle s’ouvre, et l’amour va paraître. Comme la puberté, il prend un caractère distinct dans chacun des deux sexes : ardent, impétueux et exigeant dans l’homme, il est timide, tendre et dévoué dans la femme. D’un côté, il attaque et veut vaincre; de l'autre, il résiste et désire être vaincu. Quel spectacle intéressant que la naissance et la marche de celte passion dans deux cœurs jeunes et purs ! Elle fait d’abord circuler, dans l’homme, une chaleur inaccoutumée, éveille en lui une inquiète énergie. Bientôt après, viennent les vagues désirs et les agitations ou les langueurs. Cel adolescent, tout à l’heure si léger, si bruyant, si indifférent à toutes choses, est subitement électrisé par un courant de sensations nouvelles. Jusque-là il n’avait fait aucune attention aux beautés de la nature ; elles se déroulaient devant ses yeux sans parler à son cœur; et maintenant il y découvre mille charmes qui l’émeuvent et le captivent. Pour lui, la lumière a plus d’éclat, les fleurs exhalent des parfums plus suaves, le chant des oiseaux est plus tendre et plus voluptueux, les nuits sont à la fois plus animées et plus mystérieuses; mais toutes les délicieuses impressions qu’il ressent ne lui semblent encore que le présage d’une félicité plus grande. 11 l’espère, il l’attend, sans se la représenter sous une image précise. Tout à coup son regard devient fixe; son visage se couvre de rougeur; son cœur bat avec violence; ses genoux fléchissent; il semble près de tomber. Qu’a-l-il vu? Que se passe-t-il en lui? 11 a vu l’objet de ses rêves, et il ne peut dominer son émotion.
Cependant il sort de son extase; sa vie reprend son cours, * et sa passion éclate. Toutes les forces de son âme s’unissent à celles de son corps pour s’élancer vers la femme qui l’a charmé. Il veut la suivre, respirer l’air qu’elle respire. Des obstacles se présentent, il les franchit; des dangers le menacent, il les dédaigne, ou plutôt il ne les aperçoit pas; la mort se lève pour le
frapper, il la brave. L’amour est tout pour lui; il est la vie de ce monde; il est l'éternité. Ce nouveau sentiment suffit si bien alors à son bonheur, qu’il croit pouvoir se passer d’espérance. La nature ne lui a encore révélé ni tous ses secrets ni toutes ses vues : elle lui inspire ces nobles illusions et celte chaste horreur du plaisir matériel, pour donner aux organes le temps de s’achever et le pouvoir d’atteindre le but qu’elle a marqué. Dans un premier amour, on aime d’abord pour aimer, pour contempler quelquefois l’objet de sa passion, pour obtenir un regard ; puis, enfin, pour plaire, pour être aimé et pour posséder. Chaque jour on fait un pas; mais tant que le cœlir désire, il compte pour peu ce qu’il a obtenu ; et c’est à l’inconnu qu’il aspire.
Dans la femme, l’amour prend un aspect tout différent. Considérez celle dont l’àme ressent la première atteinte de celte passion : la veille encore, ce n’était qu’une enfant. Ouïe reconnaissait à son regard hardi, ou sans expression, à son teint calme et immobile, à sa voix haute et vibrante, à sa gaieté insouciante, à ses éclats de rire immodérés. Quelle révolution s’est faite dans son àme et dans ses sens? Son front se baisse timidement sous le regard d’un homme; ses yeux humides ont pris une langueur et une transparence pleines de charmes ; ses narines se soulèvent fortement, pour donner passage à l’air nouveau qui doit entretenir le feu dont elle est consumée; ses lèvres, devenues plus vermeilles, ont amolli leurs contours, et s’entr 'ouvrent, comme pour exprimer l’attente et l’espérance; ses joues sont alternativement pâles ou vivement colorées ; sa tête, légèrement inclinée sur sa poitrine, indique une douce rêverie, une préoccupation sans but; sa peau, naguère froide, s’échauffe et s’assouplit. Si sa bouche prononce quelques paroles, elle y met un accent harmonieux et tendre. Parfois elle éprouve une sorte d’inquiétude et d’impatience sans motifs. Son cœur bat rapidement, et les soulèvements marqués de son sein annoncent un désir indéfini. Quelle est cette révolution?... L’enfant est devenue femme; elle a le pressentiment de l'amour. Dès qu’elle entrevoit l’homme qui doit le réaliser, son cœur