CHAPITRE VF
cile d’y reconnaître, avec une tendre sollicitude pour des êtres faibles et pleins de charmes, une vive impulsion des sens, la confiance d’une force qui accepte, en jouant, des liens qu'elle peut rompre, et l’orgueilleuse soumission d’un pouvoir toujours maître de reprendre sou ascendant. Aussi mettons nous un peu de réserve dans les hommages que nous adressons à des femmes capables de rivaliser avec nous de courage et d’intelligence, et ne trouvons-nous qu’une froide politesse pour celles dont nous sentons la supériorité. Mais l'intérêt que nous refusons à cette prééminence de la femme, nous l’accordons, sans hésiter, à sa bonté et à ses vertus. Notre amour-propre ne tourne pas de ce côté sa jalousie ; et nous acceptons volontiers, en ce point, une infériorité qui assure notre bonheur.
Deux personnes unies par un amour véritable se croient animées d’une même vie; mais le premier dissentiment qui rappelle à chacune son existence propre ne lui permet plus de l’oublier.
On émeut un cœur délicat, bien plus par la crainte de lui déplaire que par le désir de lui plaire. On désir manifesté ressemble à une espérance : c’est déjà une sorte de témérité. Mais la crainte de déplaire est un sentiment si modeste et si respectueux, qu’il est bien diftîcile de n’en être pas touché.
Comment l’amour se contenterait-il de l’amitié? 11 y voit, non ce qu’elle donne, mais ce qu’elle refuse.
Quand l’amour résiste au dédain, il devient redoutable.
DK L’HOMME SENSITIF.
L’amour profond n’ose guère se déclarer que quand il n’est plus besoin ou plus temps de le faire.
L’homme le plus sincère prend, à son insu, le masque qui plaît à la femme qu’il aime.
L'homme parle de son amour avant de l’avoir senti; la femme n’avoue le sien qu’après l’avoir prouvé.
L’amour est une espèce de folie ; car le plus vrai est celui qui raisonne le moins.
L’amour, qui corrompt souvent les cœurs purs, purifiequelqucfois les cœurs corrompus.
Une tête saine ne laisse guère le cœur s’engager dans un amour sans espérance; mais, si l’obstacle naît après la passion, la raison la plus forte vient souvent s’y briser.
Les scènes d’amour, toujours fort intéressantes pour les acteurs, sont d’ordinaire, pour les spectateurs, plus ou moins ridicules. Il est donné à peu de personnes de les jouer avec dignité.
La jeunesse, entraînée par ses désirs et sa curiosité, est naturellement inconstante.
L'àge mûr, dont l’expérience est faite et l’ardeur apaisée, se fixe volontiers.
La vieillesse, ranimée quelquefois par des souvenirs volup-
CHAPITHB VI.
lueux, promène encore çù et là ses tièdes désire; mais l’étonnement et le dédain qui les accueillent l'avertissent de son illusion et la rappellent au respeol d'elle-mème.
Dans les rapports de cœur, les hommes sérieux semblent toujours engagés, quoiqu'ils n’aient l ien promis, et les hommes légère, toujours libres, malgré leurs promesses.
Le libertinage est nécessairement aggravé par l'hypocrisie ou par le scandale.
Plus l’amour sensuel a obtenu, plus il est près d’èlre ingrat.
La satiété l’éteint bientôt, quand la jalousie ne vient pas le ranimer.
Si un homme prêt à tout sacrifier pour la femme qu’il aime la voyait tout à coup telle qu’elle sera, vingt ans plus tard, croyez-vous qu’il persisterait?
L'amour, qui ose braver la mort, s’évanouit devant une ride, et pourtant nous le prenons au sérieux pendant une grande partie de notre vie ! Mais, si nous pouvions renoncer à l’amour, ce qui le remplacerait vaudrait-il beaucoup mieux?
L’amour ressemble à ces météores qui s'allument sous un ciel calme et serein, répandent une éblouissante clarté, puis, eu s’éteignant, font tout retomber dans une nuit profonde.
86 DK L’HOMME SENSITIF.
La confiance et la défiance de l'amour ont ordinairement le même principe, l’amour-propre.
Dès que l’amour a senti sa chaîne, il a compris qu'il doit finir.
L’effet de la plainte .sur un amour qui s’affaiblit est celui de l’eau sur un feu près de s 'éteindre.
La résignation d'une femme délaissée, ou son empressement à chercher des consolations, fait plus d'impression que sa douleur et ses regrets sur un homme inconstant. Aussi surpris qu’humilié de ce dénoûment paisible, il se rapproche par curiosité, veut faire un essai de son pouvoir, et se rattache sans s’en douter. L’amour-propre ramène l’amour.
Un homme vain se plaît à faire couler les pleurs de la femme qui l’aime; un homme délicat en souffre plus ques’il les versait; et pourtant un amour passionné paye souvent la dureté de l’un, et le dédain ou la tyrannie, la bonté de l’autre.
' La bonne réputation d’une femme est d'un tel prix aux yeux des hommes, que celui-là même qui l'a ternie, subit, presque irrésistiblement, l’empire de l'opinion ; et que, par un injuste sentiment de vanité, il règle ordinairement son amour sur l’estime du monde.
Quand un homme, longtemps renommé par ses succès dans le monde, y obtient encore, dans sa maturité, quelque attention des jeunes femmes, il ne faut pas qu’il s’abuse : elles honorent en lui un dignitaire à la retraite.