CHAPITRE VIII
RI
Que gagne-t-on à ne pas prendre résolument son parti de vieillir? On ne trompe personne, et on échange un droit au respect contre un ridicule.
Un vieillard sans dignité est comme une femme sans pudeur.
Dans les chances de la vie que le calcul ne peut régler , la vieillesse éprouve souvent des échecs où la jeunesse obtient des succès. Le bonheur n’aimerait-il que les visages disposés au sourire? Ami peu constant, il ne revient guère à ceux qu’il a quittés. Que la jeunesse n'oublie pas cet avis.
Dans cet âge privilégié où. l’intelligence et le cœur ont tant d’activité et de puissance, il faut amasser, pour la vieillesse, des trésors de connaissances et de bons souvenirs ; car les fronts ridés n’attirent guère les gens qui recherchent et dispensent les plaisirs. Je plains le vieillard qui ne sait pas se suffire à luimême, et qui attend d’autrui tout son bonheur. Quelques bons cœurs pourront lui donner des témoignages d’intérêt qu’ils compteront à Dieu, avec leurs aumônes; mais il est plus digne de savoir s’en passer, et de n’v voir, quand on les reçoit, qu’une faveur inespérée.
Comment un homme dont la vie a été consacrée à d’utiles et glorieux travaux est-il souvent réduit, dans ses vieux jours, à un complet abandon, tandis qu’un autre, à la fin d’une vie égoïste, trouve des prévenances pour tous ses goûts, des adoucissements pour toutes ses douleurs? L’un est pauvre et l’autre est riche.
92 DE L’IIOMME SENSITIF.
Quelques vieillards sont prodigues par habitude et par irréflexion; d’autres sont économes par prévoyance 7 d’autres enfin (et c’est le plus grand nombre) sont avares par égoïsme. Ceuxci voient dans la richesse le plus sûr moyen d’acquérir l’indépendance personnelle, des esclaves dociles, la prééminence sur la jeunesse, l'esprit et les talents, enfin la plupart des biens que le monde convoite; et, pour eux, le pouvoir de posséder est préférable à la possession même; car il satisfait autant que la réalité, sans leur causer les soucis qui l’accompagnent.
Un vieillard impatient de faire des heureux se dépouille de scs biens en faveur d’héritiers tendres et dévoués, et se croit assez riche de leur reconnaissance. Son sentiment est généreux; mais sa conduite est-elle prudente? Il pourra nous répondre lui-même quand on saura qu’il n’a plus rien à donner. Soyez libéral avec mesure, pour rester indépendant et respecté.
Les vieillards sont peu accessibles à la commisération. Souvent préoccupés de leurs propres souffrances, ils n’aiment pas à s'en laisser distraire par celles d’autrui ; et, près de quitter ce monde, ils sont rarement disposés à plaindre les malheureux qui ont des chances d’y rester encore longtemps et d’améliorer leur sort.
Quand un vieillard condamne dans les autres ce qu’il a fait lui-même, on devrait le croire inspiré par l’expérience et par le repentir ; on aime mieux lui supposer un sentiment jaloux.
Avant, de blâmer l’humeur chagrine de la vieillesse, réfléchissez à sa situation. Douleurs passées, douleurs actuelles, privations, abandon, ou soins dus à la pitié, tout est pour elle
CH APITHE VIII.
ua sujet de tristesse; et il ne lui reste, pour se distraire, ni le travail ni l’espoir d’un changement favorable. Sa consolation, c’est la perspective d’une mort prochaine. Plaignez donc un vieillard aigri par la souffrance; admirez celui qui se résigne et se montre bienveillant.
Les impressions reçues pendant notre enfance forment dans notre mémoire une espèce de noyau. L'àme, pendant sa période de développement et pendant sa maturité, le recouvre, chaque jour, d’impressions nouvelles. Puis, au déclin de la vie, il se fait un travail de destruction, qui commence par les souvenirs les plus récents, remonte successivement aux autres, et n’épargne que ceux de nos premières années *.
Dans cc siècle de matérialisme, où tout sentiment repose sur quelque intérêt présent, la vieillesse, même ennoblie par d’éclalants services, ne peut échapper, à la faveur de sa gloire, aux dédains insultants et aux sarcasmes grossiers des jeunes gens. Les leçons qu'ils donnent à nos enfants seront rendues aux leurs. Us sèment le mépris, ils recueilleront l’outrage.
Quand la mort nous a ravi les objets de nos affections les plus chères, quand toutes nos illusions sont détruites, quand notre àme est en proie à tous les soucis de la vieillesse, au lieu de chercher ce qui pourrait nous intéresser encore, nous nous complaisons dans l’isolement et dans nos plus amers souvenirs. Il semble que nous veuillions rendre ainsi notre départ moins regrettable pour les autres et pour nous-mêmes.
* Dans l’ extrême vieillesse, on raconte, avec les plus minutieux délails, les événements de son enfance, de sa jeunesse, de son âge mûr, et c’est à peine si l’on se souvient de cc qu’on a fait le matin, souvent même de ce qu’on vient de dire ou d’entendre.