‹ Étude de l'hommeChapitre 74 sur 235 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le cœur a des phases qui répondent à celles de la vie. Nul ne les distingue nettement s'il ne les a parcourues. Lit jeunesse sent autrement que l’àge mur; Page mûr, autrement que la vieillesse ; et nos observations ne seront appréciées que par les personnes dont les souvenirs pourront en continuer l’exactitude. On ne commence guère à comprendre la vie qu’au moment de la quitter. La religion chrétienne peut cependant tenir lieu de savoir et d’expérience; car elle a tout prévu.

Le monde n’est qu’une agglomération confuse de [tassions et d’intérêts, tantôt unis, tantôt engagés dans des luttes violentes. Au milieu de ce tumulte, la raison vacille, sa lumière scleint, et le bien comme le mal semblent perdre les caractères qui les distinguent. La solitude, au contraire, calme d’abord les sens, favorise le recueillement, raffermit l’esprit , et fait poindre des sentiments vertueux, même dans les cœurs ravagés par les [tassions. En mettant l’àme à l’abri des orages, elle lui inspire le goût d’une existence paisible et doucement échauffée par les affections de la famille. Mais, si les sentiments religieux ne viennent pas seconder ces dispositions, les images de la volupté et les souvenirs irritants des jouissances passées raniment des désirs auxquels la privation et le repos donnent une nouvelle énergie. Alors le feu des [tassions sèche la rosée qui avait rafraîchi le cœur, étouffe les germes de la vertu qui commençaient à y croître, et fait voir, comme un rêve, l’apparition du bonheur véritable. Quand la religion manque, rien n’est moins sur que la sagesse, et la solitude même n’e-l point un abri contre le danger.

Les croyances ont des phases diverses dans la vie de la plu part des hommes. Jusqu'à quinze ans, ils croient sans examen : leurs passions ne sont pas encore développées. A vingt ans, ils ne croient plus qu'au plaisir : les passions offusquent leur raison. A trente ans, ils se font un système d'indifférence ou d’in-

crédulité pour satisfaire librement leurs passions et se donner en même temps une apparence d’esprits forts. À quarante ans, ils commencent à reconnaître quelques-unes des erreurs de leur jeunesse, et à dégager leur pensée des liens de la matière. A cinquante ans, ils flottent entre le regret du passé et l’envie d’en réparer le mal, entre le doute et la foi; et cette incertitude, rendant stériles leurs meilleures intentions, laisse aux vieilles habitudes un empire absolu. Bientôt leur intelligence s’affaiblit, et trop souvent leur vie finit sans qu’ils aient pu prendre un partie sans qu’ils aient su bien positivement à quoi ils ont cru .

Quand on calcule la durée probable du séjour de l’homme sur la terre, on sourit tristement des efforts qu’il fait pour s’v préparer une position stable et pour l’améliorer sans cesse. On songe alors aux générations sans nombre enfouies dans le sol que nous foulons, à la nôtre, qui bientôt ira s’y joindre, et à toutes celles que les siècles futurs y entasseront encore. Dans cent ans, peut-être, tout ce qui est animé aura disparu, et la vie se sera entièrement renouvelée sur la terre. Voilà cette existence que nous prenons au sérieux ! Le sentiment de la durée, qui existe au fond de notre âme, est vrai sans doute; mais il ne peut obtenir satisfaction dans ce monde.

DÉSIR Dl’ BONHEUR, PRESSENTIMENT D’UNE AUTRE VIE.

L’homme, presque en naissant, aspire au bonheur; et il passe sa vie à le chercher. A chacune de ses jouissances, il est averti, par une prompte satiété et par la mobilité de ses sentiments ou de ses goûts, qu’il s’est trompé d’objet. La raison lui montre quelquefois, dans l’uniformité d’une existence régulière, le seul bien-être auquel il doive prétendre; mais rarement il est assez sage pour s’en contenter. Il préfère les agita -

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