CHAPITRE U
la vie, et prouvant que la plus ferme raison est incapable de se diriger sans le secoure d’une autre lumière, il s'écrie: Que sais-je?
Comme lui, et avec plus d’écjat encore, Pascal montre par ses doutes ou sa foi tourmentée, par les agitations de sou âme, et par son impuissance avouée de se diriger, avec ses seules lumières, toute l’insuffisance de la raison humaine, et même du génie.
Quand, au contraire, Bossuet arrête sur l’homme son regard inspiré, il sonde les abîmes de son cœur, et découvre les mystérieux rapports de la créature avec le Créateur.
Fénelon, guidé par sa haute raison et par les instincts de son âme, démêle tout ce (pie nos penchants renferment de bon ou de dangereux. La douce chaleur dé son éloquence nous attendrit et nous dispose à la vertu.
La Rochefoucauld, ce moraliste chagrin, ce juge malveillant, surprend les motifs les plus cachés et toujours les moins nobles des sentiments et des actions de l’homme, et le met en garde contre lui-même.
La Bruyère, observateur profond, censeur hardi, a peint les caractères et les mœurs de son siècle avec une vigueur de style et uue variété de tours qui donnent à tous ses tableaux le relief, la vie et le mouvement. Avec quelques figures savamment étudiées, mais laissant apercevoir un peu trop de recherche, il nous montre la grandeur et les travers, les grâces et les difformités de la société ou il a vécu. Non content d’en retracer les aspects mobiles, il y découvre et met sons nos .yeux les invariables ressorts du cœur humain.
Vauvcnargues, esprit aussi fin «pie juste, semble devoir son principal mérite à la délicatesse de sou goût et de ses sentiments. Mais ces qualités qui charment d’abord eu lui ne sont que la parure de la vérité et la perfection de la grandeur. Exempt de préventions sociales et d’enthousiasme, il juge le mal, comme le bien, avec le calme d’une raison impartiale. Son regard porte loin, et va droit au but. Il montre ses bonnes intentions et sa franchise dans ces mots adressés à l’un de se»
amis : « Voudriez-vous qu'on ne tâchai pas du moins d’être sage dans ses écrits, lorsqu'on ne peut l'être encore dans ses actions 1 ? »
La Fontaine contant, dans un langage plus naïf que sa pensée, toutes ses fines observations sur la nature humaine, ressemble à un enfant malin qui s'amuse à trahir d’intimes confidences, ou des secrets qu’il a surpris.
Corneille et Racine, aussi profonds penseurs que grands poètes, ont décrit , dans leurs vers immortels, l’un, avec une mâle vigueur, les sentiments les plus sublimes et les passions les plus terribles de lame humaine ; l’autre, avec une élégante et noble précision, les délicatesses, comme les égarements de l’amour, les tourments de l’ambition et de l’orgueil, le calme et l’impétuosité du courage, le saint enthousiasme de la foi.
Molière enfin, cet observateur sans égal, a su tout voir, tout comprendre et tout peindre. 11 a fait plus: il a réuni, combiné et mis en jeu les ressorts les plus secrets et les plus délicats de l’àme. Ridicules et perfections, vices et vertus, tout s’anime au souffle de son génie ; et ses fictions prennent un aspect plus saisissant que la réalité. Osons regretter pourtant que son style manque parfois de correction et de naturel; et que, dans ses piquants tableaux, une morale peut-être un peu équivoque laisse aux vices quelque prétexte pour rire aux dépens de la vertu.
Montrons aux jeunes gens le côté moral de tant d’œuvres admirables. Les uns y apprendront, au moins, à discerner les nuances diverses des sentiments, les funestes clfets des passions, les défauts et les qualités, les vices et les vertus qui s’entrechoquent sans cesse dans l’arène sociale, et peut-être à traverser cette mêlée dangereuse sans dommage pour la conscience*.
* Vauvenargues, mort à Page de trente-deux ans (en 1747), est un phénomène parmi les moralistes. Il a dû deviner plutôt que voir. C’est le propre du génie.
1 l.a morale évangélique est sans doute la seule parfaite; mais il faut tenir compte des faits et reconnaître que, même parmi les chrétiens de nom, il en est bon nombre qui ne vont pas chercher dans l'Evangile la