‹ Etude de l'Immunité dans le Paludisme Expérimental du Rat BlancChapitre 70 sur 81 · A. — L'IMMUNITÉ NATURELLE · texte numérisé non relu

A. — L'IMMUNITÉ NATURELLE

Le Rat neuf, bien que très réceptif à l'hématozoaire, présente cependant un certain degré de résistance naturelle : des hématozoaires sont détruits, il n'y a qu'une partie des mérozoites libérés qui parasitent des globules rouges. D'autre part, l'infection n'a pas la même intensité chez tous les animaux.

Cette immunité naturelle peut être mise en évidence par le fait que l'augmentation de la parasitémie ne correspond pas au nombre de mérozoïtes produit par rosaces : et ceci est montré à l'évidence, le phénomène étant comme «grossi», par l'impaludation au moyen de grandes quantités d'hématozoaires,. qui en 24 heures provoquent une parasitémie de 1 à 3 p. 100 : le chiffre se maintient à ce niveau où même décroît légèrement pendant 3 à 4 jours.

Les épreuves de splénectomie pratiquées avant impaludation massive nous ont montré que la rate ne jouait aucun rôle dans l'immunité naturelle, puisque la splénectomie ne modifie le tableau parasitémique ni durant les premières heures ni durant les premiers jours. Ainsi les résultats obtenus avec P. berghei concordaient avec ceux trouvés dans d'autres paludismes,.

L'affinité du Plasmodium pour les hématies jeunes à substance réticulo-filamenteuse explique en majeure partie la réceptivité plus ou moins grande des rats. Ce parasitisme électif mentionné par divers auteurs a été étudié par Bazpr, qui pensait que l'on peut expliquer ainsi diverses particularités de l'infection, en particulier la gravité du paludisme du jeune Rat et de la Souris chez lesquels la réticuloeytose est élevée, gravité que l'on retrouve signalée dans les constatations faites par H. GagziarD et LAPIERRE.

Nos recherches systématiques sur la réticulocvtose sanguine au cours de l'infection à P. berghei ont montré d’abord le parallélisme des deux courbes de réticulocytes et d'hématies parasitées lors de l'évolution de la maladie : c'est dans la mesure où la courbe de réticulocytose s'élève que la courbe de parasitémie s'élève aussi. Les variations expérimentalement provoquées du taux des hématies jeunes entraînent des variations parallèles de la gravité de la maladie. mesurée par le nombre absolu ou relatif des globules rouges parasités. Puisque les réticulocytes indiquent le degré de réceptivité naturelle, indépendamment de l'intervention de toute immunité acquise, il y à là possibilité de mesurer un élément fondamental du terrain sur

lequel se développe l'infection, et le paludisme du Rat apparaît comme une des très rares maladies infectieuses au cours desquelles on peut mesurer et faire varier le facteur qui joue un rôle prédominant dans la réceptivité de l'hôte au microbe parasite.

Nous avons ainsi l'explication d’une constatation paradoxale qu'il nous a été donné de faire grâce aux inoculations massives : l'allure stationnaire, pendant plusieurs jours, de la parasitémie chez le Rat infecté par de grandes quantités d’hématozoaires, alors qu'on s'attend à une infection très rapidement ascendante. Pour que l'infection sanguine puisse s'élever, il faut que la moelle osseuse, excitée par la destruction des hématies parasitées, ait eu le temps de réagir, produisant et libérant un nombre élevé de réticulocytes ;: jusque là, la réticulocyte persiste à son taux normal de 4 à 2 p. 100, et la parasitémie se maintient à ces mêmes chiffres.

On constate ainsi la baisse de la résistance naturelle provoquée par l'infection qui, en véritable cercle vicieux, augmente la réceptivité (c'est-à-dire le nombre des réticulocytes) qui va favoriser l'apparition d’une parasitémie très élevée.

Nous avons pu ainsi constater que résistances naturelle et acquise peuvent varier indépendamment l’une de l’autre et que

la réponse de l'organisme à une inoculation — ou réinoculation — est la somme de ces deux facteurs. Ces variations indé-

pendantes de l’immunité naturelle et acquise, chez le Rat immun, n'apparaissent pas toujours tant qu'un artifice expérimental ne les révèle pas, par exemple une épreuve d'immunité pratiquée immédiatement après splénectomie ou même parfois la constatation d’une forte réticulocytose contrastant avec une faible parasitémie. Ce qui nous fournit lexplication de deux autres paradoxes révélant une réceptivité anormale malgré l'immunité acquise : (1) la rapidité d’ascension de la courbe parasitémique observée dans les rechutes du Rat immun splénectomisé, alors qu’une montée aussi rapide n'existe jamais dans l'accès de primo-infection, même chez l'animal privé de sa rate : (2) l’évolution anormale d’une réinoculation forte pratiquée immédiatement après la splénectomie chez un Rat immun.

Ainsi la réticulocvtose peut traduire l'intervention d’une immunité spécifique quand il y a de nombreux réticulocytes non parasités alors que la quantité de plasmodies préséntes dans l'organisme aurait dû aboutir à un parasitisme de toutes les hématies granulo-filamenteuses.

Soulignons enfin Pintérêt pratique de cette notion pour

l'expérimentateur qui veut obtenir rapidement une infection très intense ou au contraire freiner l'ascension de la parasitémie.

Ce parasitisme électif des réticulocytes n'est pas l'apanage de tous les paludismes ; car si dans le paludisme à P. vivax on observe un pareil tropisme des hématozoaires — à tel point que Barpr [2] en provoquant artificiellement une élévation de la réticulocytose provoque une augmentation du taux de la parasitémie — on ne le retrouve pas dans les autres paludismes humains. Kircnex [51, 52, 53], a montré aussi l’affinité du P. vivax pour les réticulocytes, a vu que le P. falciparum est indifférent à l’âge de la cellule envahie et que P. malariae semble préférer les érythrocytes mürs. Dans les paludismes simien et aviaire, il ne semble pas que ce tropisme pour le réticulocyte soit marqué ; bien plus, selon Ricnon et Mc Cain [62], le P. lophurae à une affinité particulière pour les globules rouges adultes. On saisit là une des dissemblances qui donne à chaque paludisme, sous des aspects généraux communs, sa physionomie propre.

Page 1