‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 13 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l’imagination.

Lorsqu'on veut étudier l’imagination, la première chose à faire est de marquer la différence qui existe entre les sens et l’imagination. Or 'voici quelle est cette différence. Les organes des sens sont composés de petits filets qui d’un côté se terminent aux parties extérieures du corps et à la peau, et qui aboutissent de l’autre vers le milieu du cerveau. Lorsque ces filets sont mis en mouvement par l’impression des objets, c’est-à-dire par un choc extérieur, alors l’âme sent et elle juge que ce qu’elle sent est au dehors, c’està-dire qu’elle aperçoit un objet comme présent ; au contraire, lorsqu’il n’y a que les filets intérieurs qui sont ébranlés par le cours des esprits animaux, l’âme imagine, et elle juge que ce qu’elle imagine n’est point au dehors, mais au dedans du cerveau, c’est-à-dire qu’elle aperçoit un objet comme absent. (. Recherche . L. IL Première partie. Ch. i, n° I).

Mais cette différence n’est qu’une différence du plus

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au moins. Supposez que dans certaines personnes les esprits animaux soient agités par quelque fièvre chaude ou par quelque passion violente, il arrivera alors que ces personnes sentiront ce qu’elles ne devraient qu’imaginer, qu’elles croiront voir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. Ainsi, les sens comme l’imagination et l’imagination comme les sens ne sont rien d’autre que l’esprit lui-même lorsque le corps est la cause naturelle ou occasionnelle de ses pensées. Mais l’imagination se trouve placée sous la dépendance des sens. D’autre part, en dehors même des cas particuliers qui les rapprochent au point qu’ils se confondent, les sens et l’imagination ont ce caractère spécial et commun qu’ils expriment un rapport de l’esprit au corps. Mais de quel genre, plus précisément, est ce rapport ? Pour le savoir, il faut observer que de tout ce que nous avons dit jusqu’à présent il résulte que Malebranche adopte la physiologie cartésienne des organes des sens. 11 y a donc lieu d’examiner sommairement en quoi consiste cette physiologie.

Selon Descartes, il y a trois choses dans les nerfs : d’abord les peaux qui les enveloppent, et qui sont comme de petits tuyaux divisés en plusieurs branches qui se répandent dans tous les membres de la même façon que les véines et les artères; ensuite leur substance intérieure, constituée dans ces tuyaux mêmes par de petits filets qui s’étendent du cerveau jusqu’aux extrémités des membres, de telle sorte que dans chacun de ces tuyaux il peut y avoir plusieurs de ces petits filets indépendants les uns des autres , enfin les esprits animaux qui, comparables à un air ou à un vent très subtil né du sang échauffé par le

cœur, rendent le cerveau propre à recevoir les impressions des objets extérieurs et aussi celles de l’âme, et coulent du cerveau dans les muscles pour donner le mouvement aux membres. ( Les Passions de l’âme. Première partie. Article XII. — Dioptrique. Discours IV.) La partie principale du cerveau à laquelle Pâme est liée est la glande pinéale, petit orgaùe de forme conique suspendu entre les hémisphères cérébraux par deux fibres blanches. L’importance attachée par Descartes à cet organe venait de ce que, d’après lui, les autres parties du cerveau sont toutes doubles, de même que tous les organes de nos sens extérieurs sont doubles; et, comme il faut bien qu’il y ait quelque lieu où les deux impressions qui viennent d’un même objet se puissent assembler avant de parvenir à Pâme pour ne lui présenter qu’un objet, il jugeait qu’il n’y a que la glande pinéale qui remplisse ces conditions. (Les Passions de l’âme. Première partie. Article XXXI.)

Laissons de côté cette dernière hypothèse qui peut paraître singulière et qu’au surplus Malebranche a écartée comme vraisemblablement fausse. Ce qui est à noter dans cette doctrine générale de Descartes, c’est un certain nombre de notions encore aujourd’hui très recevables. 1° Le nerf n’est pas un organe simple : il comprend des parties qui sont indépendantes les unes des autres. 2° Les nerfs ne sont que des filets conducteurs: c’est dans les centres que s’accomplissent les opérations principales. 3° Il y a une double direction des courants nerveux, l’une apportant les impressions et allant de la périphérie au centre, l’autre transmettant l’excitation aux muscles et allant du centre à la périphérie. Notons encore que, pour Descartes, il n’est pas nécessaire d’invoquer l’intervention de l’âme pour expliquer les mouvements de nos membres et leur adaptation aux nécessités ou aux intérêts du

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corps. ( Les Passions de l’âme. Première partie. Article XY1). Quant aux esprits animaux, si l’on veut comprendre le sens exact de cette expression, il faut se rappeler que, étymologiquement, esprit veut dire souffle. Les stoïciens en particulier entendent par rivsup.x, que traduit en latin le mot spiritus, ce qu’il y a de plus souple, de plus subtil et comme de plus immatériel dans la matière même. Galien, médecin et philosophe du deuxième siqcle de notre ère, — éclectique comme philosophe, mais avec un goût marqué pour la doctrine et la terminologie stoïciennes, — admettait comme intermédiaires entre les humeurs des esprits, IIveûuaTx, fluides légers et subtils. Il en reconnaissait trois sortes : les esprits naturels qui naissent dans le foie, les esprits vitaux qui naissent dans le cœur et les esprits animaux qui naissent dans le cerveau. Vésale, le grand anatomiste du xvie siècle, et Van llelmont, le célèbre médecin du xvne siècle, ont admis de semblables théories. C’est dire que les esprits animaux ont survécu à l’influence du système de Galien et que, quand Descartes en accepta l’idée qui concordait avec ses conceptions sur la matière subtile, il pouvait se réclamer d’une tradition médicale ancienne et respectable. Il est clair qu’on ne peut retenir telle quelle la théorie des esprits animaux. Mais c’est surtout le nom qu’elle porte qui tend à la déprécier dans notre estime. La chose même qui est conçue et désignée sous ce nom se retrouve sensiblement la même dans des doctrines contemporaines sous l’appellation de force nerveuse, de courant nerveux, ou sous toute autre appellation analogue. Ainsi, même sur ce point, la physiologie cartésienne n’est pas entièrement périmée.

En adoptant l’ensemble de cette physiologie, Malebranche conserve scrupuleusement les vues mécanistes qui l’inspirent. 11 écrit dans la Recherche de la Vérité: « Or il faut bien remarquer que tout cela ne se fait que par machine, je veux dire que tous les différents mouvements de ces nerfs dans toutes les passions différentes n’arrivent point par le commandement de la volonté, mais se font au contraire sans ses ordres, et même contre ses ordres : de sorte qu’un corps sans âme disposé comme celui d’un homme sain serait capable de tous les mouvements qui accompagnent nos passions. » ( Recherche . L. II. Ch. iv, n° III.) Nous sommes donc ici en présence de la notion d'une réalité spirituelle qui est vraiment et uniquement un esprit dans l’acception rigoureuse du mot, et non pas une âme, au sens étymologique et primitif de ce terme. LTâme, la 'fup des Grecs, est essentiellement un principe de vie. Elle n’est rien de tel chez Malebranche, pas plus d'ailleurs que chez Descartes. Elle est simplement le siège de la pensée et elle n'a aucunement pour fonction de donner la vio au corps, qui de son côté n'est qu’une machine. — Et cependant, dès le début de son livre sur l'imagination, Malebranche, recherchant les causes principales de la différence des imaginations, les trouve dans des données physiques. Cette différence s’explique « d’un côté par l’abondance et la disette, par l’agitation et la lenteur, par la grosseur et la petitesse des esprits animaux ; et de l’autre par la délicatesse et la grossièreté, par l'humidité et la sécheresse, par la facilité eL la difficulté de se ployer dec fibres du cerveau, et enfin par le rapport que les esprits animaux peuvent avoir avoir avec ces fibres ». ( Recherche . L. II. Première partie. Ch- i, n° III). Ce

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sont donc des causes physiques, aussi bien externes qu’internes, qui déterminent des changements dans les esprits et par contre-coup dans l’imagination ; car, aux causes déjà signalées, qui se ramènent en fin de compte à l’agitation involontaire do certains nerfs, il faut ajouter la qualité de l'air que l’on respire, la nature des viandes dont on se nourrit, le genre de boisson dont on fait usage. — Mais dès lors une question se pose. Etant donnée la conception de l'âme que nous avons relevée chez Malebranche, comment la configuration du corps, comment les changements qui se produisent en lui peuvent-ils déterminer des idées dans l’esprit et des modifications dans ces idées? C’est ici qu’intervient la théorie de la distinction et de l’union de l’âmc et du corps telles que Malebranche les définit. Il écrit : « L’âme n’est point répandue dans toutes les parties du corps, afin de lui donner la vie et le mouvement, comme l'imagination se le figure; et le corps ne devient point capable de sentiment par l’union qu'il a avec l’esprit, comme nos sens faux et trompeurs semblent nous en convaincre... Toute l'alliance de l’esprit et du corps qui nous est connue consiste dans une correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l’âme avec les traces du cerveau, et des émotions de l’âme avec les mouvements des esprits animaux ». ( Recherche . L. II. Prejmière partie. Ch. v.) Ailleurs, dans le Traité de Morale , Malebranche dit: « L'âme pense et n'est point étendue, le corps est étendu et ne pense point. On ne peut donc unir l’âme au corps par l’étendue, mais par la pensée ; ni le corps à l’âme par des sentiments, mais par des situations et des mouvements. Le corps est piqué, l’âme le sent; l’âme craint un mal, le corps la suit. L’âme veut remuer le bras ; il se remue aussitôt et l’âme est avertie de ce mouvement. Ainsi il y a une correspondance mutuelle entre certaines pensées de l’âme et certaines

modifications du corps, en conséquence de quelques lois naturelles que Dieu a établies et qu’il suit constamment. C’est cequi fait l’union de l’âme et du corps.» (: Traité de Morale. Première partie. Ch. x, n° XIII.) Ainsi il n’y a pas de passage de l’âme au corps, ni du corps à l’âme. La correspondance entre les idées de l’âme et les mouvements du corps, entre les mouvements du corps et les idées de l’âme vient d’une union établie par Dieu entre deux séries qui concordent sans se pénétrer. C’est, dans toute sa force, la théorie du parallélisme. — Ainsi i s’il y a des idées que Dieu produit pour ainsi dire en nous directement et qui sont, comme nous le verrons plus tard, les idées de l’entendement, il y a des idées que Dieu produit en nous indirectement, à l’occasion de ce qui se passe dans notre corps. L’imagination, comme les sens, est constituée tout entière par des idées de cette dernière sorte. Le terme idées doit être pris ici au sens large d’états de conscience. Et voilà en quel sens nous pouvons dire que, « dès que l’âme reçoit quelques nouvelles idées, il s’imprime dans le cerveau de nouvelles traces et (que), dès que les objets produisent de nouvelles traces, l’âme reçoit de nouvelles idées. Ce n’est pas qu’elle considère ces traces puisqu’elle n’en a aucune connaissance, ni que ces traces renferment ces idées puisqu’elles n’y ont aucun rapport, ni enfin qu’elle reçoive ses idées de ces traces ». ( Recherche . L. IL Première partie. Ch. v, n° I.) Mais il y a un rapport réciproque entre les idées de l’esprit et les traces du cerveau ; il y a aussi, dans le cerveau même, un rapport mutuel entre les traces. D’où l’étude que Malebranche est amené à faire de la liaison des idées avec les traces et de la liaison des traces entre elles.

La liaison des idées avec les traces résulte de l’action de trois causes différentes. — i° « La première, et que les autres supposent, est la nature ou la volonté

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constante et immuable du Créateur ». ( Recherche . L. II. Première partie, Ch. v.)Elle donne naissance à un premier genre de liaisons, qui sont les liaisons naturelles et involontaires, liaisons généralement semblables chez tous les hommes et absolument nécessaires à la conservation de la vie. Telle est par exemple la liaison qui existe entre la trace que produit dans le cerveau un arbre et l’idée d’arbre, entre celle que produit la vue d’un homme qui souffre et l’idée de douleur, entre celle que produit le visage d’un homme qui nous menace et l’idée de crainte. — 2° « La seconde cause de la liaison des idées avec les traces, c’est l’identité du temps. Car il suffit souvent que nous ayons eu certaines pensées dans le temps qu’il y avait dans notre cerveau quelques nouvelles traces, afin que ces traces ne puissent plus se produire sans que nous ayons de nouveau ces mêmes pensées ». ( Recherche . L. II. Première partie. Ch. v.) Par exemple, si l’idée de Dieu s’est présentée à mon esprit en même temps que tel caractère d’écriture ou tel mot prononcé, il suffira que les traces de ce caractère ou de ce mot se reproduisent pour que je pense à Dieu, et d’autre part ces traces seront réveillées dès que je penserai à Dieu. — 3° « La troisième cause de la liaison des idées avec les traces, et qui suppose toujours les deux autres, c’est la volonté des hommes ». (Ibidem.) — En d’autres termes les hommes peuvent lier par institution ou par convention certaines idées et certaines traces. Mais comme, dans le cas présent, la liaison n’est pas naturelle, il faut des répétitions de la rencontre des mêmes idées avec les mêmes traces. Or, comme ces répétitions ne se produiraient pas si elles dépendaient du seul hasard, il faut une volonté constante des hommes pour maintenir et fortifier ces rapports. L’exemple que donne Malebranche porte exclusivement sur les liaisons des idées avec les signes qui les représentent

aux autres hommes pour les leur communiquer ; par conséquent il vise uniquement l’institution du langage, qu’il s’agisse d’ailleurs du langage usuel ou qu’il s’agisse du langage technique des savants. Nous sommes donc ici en présence des liaisons qui relèvent de la troisième cause énoncée par Malebranche et qui constituent le troisième genre de sa classification. La différence entre les liaisons de ce troisième genre et celles du premier peut se caractériser ainsi : les liaisons du premier genre se rencontrent dans tous les hommes, tandis que celles du troisième ne se rencontrent pas les mêmes chez tous, mais varient selon les groupes d’hommes. Tous les hommes ont l’idée d’un carré à la vue d’un carré, car cette liaison est naturelle ; mais ils n’ont pas tous l’idée d’un carré lorsqu’ils entendent prononcer ce mot de carré , parce que cette dernière liaison est arbitraire. De là vient, pour le dire en passant, l’extrême difficulté qu’ont les hommes à retenir les vérités qui leur sont exprimées par des signes qui ne représentent pas les choses : lorsqu’on exprime en algèbre un carré par le signe a a, la trace n’ayant point do liaison naturelle avec l’idée, l’esprit a beaucoup plus de peine à concevoir le rapport de l’idée au signe, tandis que dans la géométrie commune les démonstrations se comprennent et se retiennent mieux, parce que les idées de carré, de cercle et autres semblables sont liées naturellement avec les traces des figures correspondantes. De là résulte aussi, pour les écrivains qui aiment à fabriquer des mots, la nécessité qui s’impose à eux de ne pas choquer et irriter la nature dans l’usage conventionnel qu’ils font des termes inventés par eux, même quand ils ont soin de les bien définir au préalable. — Malebranche affirme que la troisième cause qui préside à la formation des liaisons suppose les deux autres causes. Sur la cause qui consiste dans l’identité

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du temps, il n’insiste pas expressément et cela se conçoit assez, la justification de son dire se présentant d’elle-mème. Mais quel rapport y a-t-il entre les liaisons arbitraires et les liaisons naturelles? D’abord une idée insinuée plutôt que développée par Malebranche, c’est que les liaisons arbitraires seront d’autaut plus sûres qu’elles s’appuieront davantage sur des liaisons naturelles et qu’elles mettront en jeu, à la place de l’immuable volonté divine, la constante volonté des hommes. Ensuite, si ces liaisons sont arbitraires parce qu'elles procèdent d'un libre choix sans être nécessairement artificielles au sens que nous donnons communément à ce mot, l’inclination dont elles dérivent n’est-elle arbitraire en aucun sens. Sans doute ces liaisons ne sont point indispensables aux hommes pour vivre ; mais elles leur sont indispensa* blés pour vivre comme des êtres appelés à former entre eux une société raisonnable. Or la formation d’une telle société répond à une inclination naturelle des hommes. « Ainsi la volonté des hommes est néces-r saire pour régler la liaison des mêmes idées avec les mêmes traces, quoique cette volonté de convenir ne soit pas tant un effet de leur choix et de leur raison qu’une impression de l’Auteur de la nature qui nous a tous faits les uns pour les autres, et avec une inclination très forte à nous unir par l’esprit autant que nous le sommes par le corps ». (Ibidem.)

A la théorie de la liaison des idées avec les traces, il faut joindre la théorie de la liaison des traces entre elles, liaisons d’où résulte bien entendu la liaison entre elles des idées qui répondent à ces traces. Il suffit que plusieurs traces aient été produites en même temps pour que ces traces ne puissent plus se réveiller quê toutes ensemble. En effet les esprits animaux, trouvant entr’ouvert le chemin de toutes les traces qui se sont faites en même temps, y poursuivent plus libre-

ment leur trajet que dans les autres parties du cerveau. Quand on a assisté à une cérémonie, il suffit de s’en rappeler une circonstance, même accessoire pour s’en rappeler toutes les autres. ( Recherche . L. II, Ch. v, n° II). Cette loi devient le principe de conséquences nombreuses applicables à la rhétorique, à la morale, à la politique et à toutes les sciences qui ont quelque rapport à l’homme. « La cause de cette liaison de plusieurs traces est l’identité du temps auquel elles ont été imprimées dans le cerveau. » D’ailleurs, ces liaisons des traces ne s’accompagnent pas toujours d’une émotion des esprits, car les choses que nous voyons sont souvent indifférentes. De plus, il est à remarquer qu’elles peuvent aussi changer et se rompre.

Enfin il y a également des liaisons naturelles de traces entre elles, et de traces qui déterminent certaines émotions des esprits, parce que ces traces entrent dans des liaisons qui sont nécessaires à la conservation de la vie et doivent en conséquence rester les mêmes. Ainsi la trace de quelque grand corps qui va tomber sur nous est naturellement liée avec celle qui nous représente la mort et avec une émotion des esprits qui nous dispose à la fuite et au désir de fuir. La raison qui intervient ici pour assurer la persévérance des liaisons naturelles des traces est la même qui rend susceptibles des changements dont il vient d’être fait mention les liaisons des traces qui forment la première classe. Malebranche dit expressément : « Toutes les liaisons qui ne sont point naturelles se peuvent et se doivent rompre, parce que les différentes circonstances des temps et des lieux les doivent changer, afin qu’elles soient utiles à la conservation de la vie». Il admet donc, en ce qui regarde la liaison des traces entre elles et des idées correspondant à ces traces, une nécessité d’adaptation fondée sur le principe de la conservation de la vie.

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Dans cette doctrine de Malebranche, nous avons comme un essai d’explication physiologique de l’association des idées. Il y a posé les fondements d’une théorie psycho-physiologique de l’association ; et, pour lui, la condition principale qui fait que nos idées s’associent avec des traces organiques ou s’associent entre elles comme s’associent les traces correspondantes, c’est la simultanéité ou la contiguïté dans le temps. Mais, en même temps, il se différencie nettement des associationistes. La qualification d’associationisme doit être réservée aux doctrines qui font dériver de l’expérience l’origine et la force des liaisons. Or, tel n’est pas le sens de la théorie de Malebranche. Pour lui, il y a des liaisons naturelles antérieures à l’expérience et dont la force est indépendante de l’expérience ; et il y a d’autres liaisons qui doivent sans doute à l’expérience et à la répétition la force qui leur est propre, mais dont l’origine doit être cherchée dans la volonté humaine. Ici encore, s’il convient de rapprocher, il importe de ne pas confondre.

La théorie de Malebranche relative aux liaisons réciproques ou respectives des idées et des traces permet d’expliquer la mémoire et les habitudes.

Du moment que nos différentes perceptions sont attachées aux changements qui surviennent dans les fibres de la partie principale du cerveau, une fois que ces fibres ont reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux et par l'action des objets, elles gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. Or c’est précisément dans cette facilité que consiste la mémoire : on pense aux mêmes choses, lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions. Par là s’expliquent les différences de nos

souvenirs: comme les esprits animaux agissent tantôt plus, tantôt moins sur la substance du cerveau, et que les objets sensibles font des impressions bien plus profondes que l’imagination toute seule, on se souvient plus distinctement des choses que l’on a vues que de celles qu’on a imaginées, de celle qu’on a aperçues plusieurs fois que de celles qu’on a aperçues une ou deux fois. Il faut d’ailleurs se délivrer de ce préjugé que le cerveau est trop petit pour conserver des traces et des impressions en grand nombre.

On peut rendre compte semblablement des habitudes : pour cela songeons que les mouvements de notre corps résultent d’une enflure des muscles par les esprits animaux, et qu’il y a dans quelques endroits du cerveau quelque réservoir de ces esprits. Que si ces esprits viennent à être moins abondants, on a peine à marcher et à se soutenir. Mais en outre, si ces esprits ne trouvent pas assez ouverts et assez libres les chemins où ils doivent passer, alors les mouvements s’accomplissent lentement et avec peine. Supposez au contraire que par leur cours continuel les esprits aient ouvert et aplani ces chemins, ils ne trouvent plus de résistance: c’est cette facilité qui constitue les habitudes. Voilà pourquoi les enfants peuvent plus aisément acquérir des habitudes que les personnes âgées ; pourquoi on perd difficilement les vieilles habitudes ; pourquoi on arrive à parler avec une vitesse incroyable et même sans y penser.

Ainsi Malebranche explique par sa théorie la mémoire d’une part, les habitudes de l’autre. De plus, il relève entre la mémoire et les habitudes des rapports intimes qui les rendent solidaires et qui aboliraient toute différence entre elles, s’il n’y avait pas d’ailleurs des perceptions attachées au cours des esprits animaux et aux traces dans le cerveau. Mais les perceptions qui accompagnent le passage des esprits et

L'IMA GINA TIOS

qui s’adaptent à la nature des traces ont pour effet de nous amener à distinguer des autres habitudes cette habitude particulière qui s’appelle la mémoire.

Toutes ces thèses de Malebranche procèdent d’une conception rigoureusement mécaniste. L’exercice de la mémoire par exemple suppose purement et simplement le renouvellement delà disposition cérébrale qui a été déterminée une première fois par l’influence de l’objet. Il reste à savoir si cotte doctrine mécaniste est exclusive de l'existence d’une mémoire et d’une habitude proprement spirituelles. Dans le VIIe Éclaircissement de la Recherche de la Vérité, Malebranche déclare que la question lui a été posée. Or, il prétend que le problème ainsi soulevé ne peut pas être positivement résolu, parce que nous n’avons pas d’idées claires de l’âme et qu’on ne peut pas connaître distinctement les changements dont un être est capable quand on ne connaît pas distinctement la nature de cet être. Ce qu'on pourrait sans doute dire de mieux serait ceci : — La volonté de Dieu étant conforme à l’ordre et à la justice, il suffit d’avoir droit à une chose pour l’obtenir : or les esprits qui ont souvent pensé à quelque objet ont le droit d’y repenser d’une façon plus claire et plus vive que ceux qui y ont peu pensé ; par conséquent Dieu doit représenter à leur esprit, dès qu’ils le souhaitent, l’idée claire et distincte de cet objet. Et peut-être peut-on et doit-on croire, pour des raisons de théologie, qu’il y a dans l’âme qui a agi dans un sens des dispositions effectives à agir de nouveau dans ce sens, ou, si l’on veut, à recevoir de nouveau l’action de Dieu dans ce même sens ; mais cette affirmation n’est pas susceptible de preuves certaines et évidentes.

Toujours est-il que Malebranche tend à éliminer de l’âme tout ce qui peut ressembler à une faculté. De là il résulte qu’il a peu de sympathie pour l’admission d’une mémoire intellectuelle. Il professe qu’il faut repousser toute idée de facultés cachées ou de dispositions occultes dont nous n’aurions pas conscience. Or une mémoire et une habitude spirituelles supposeraient précisément un élément caché, une donnée occulte. Voilà pourquoi, au fond, il est enclin à exclure la notion de mémoire et d’habitude spirituelles. Si l’on veut une formule qui résume sa pensée la plus ferme et la plus constante, il faut dire que, pour lui, la mémoire et l’habitude dépendent du corps.

En cela, il va même plus loin que Descartes qui est cependant l’inspirateur direct de sa doctrine. Descartes, lui aussi, avait tout le premier fait dépendre la possibilité de la mémoire des traces laissées dans le cerveau par les objets antérieurement perçus et de la facilité plus grande qu’ont les esprits animaux à les suivre de préférence à toute autre voie; il avait exprimé dans les termes les plus mécanistes ces conditions de la reviviscence des images, les comparant au pli reçu par une feuille de papier et qui, une fois reçu, se conserve et se reproduit aisément ; il avait même noté que la mémoire n’est pas seulement dans le cerveau, mais aussi dans les autres parties du corps, comme l’habitude d’un joueur de flûte n’est pas seulement dans sa tête, mais aussi en partie dans les muscles de ses mains. La limitation elle-même de la mémoire s’explique par le fait que les plis s’empêchent les uns les autres et qu’il ne peut pas y avoir une infinité de tels plis dans le cerveau. Descartes remarquait au reste que les plis peuvent n’ètre pas en fort grand nombre, car un même pli se rapporte à toutes les choses qui se ressemblent. En tout cas, l’idée qui domine ces explications mécanistes plus ou moins in-

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certaines et aventureuses dans le détail, c’est que 1 exercice de la mémoire suppose le renouvellement de la modification cérébrale qui a été antérieurement provoquée par l’impression de l’objet. Mais Descartes ne reste pas lié à un mécanisme aussi exclusif que celui de Malebranche. De la mémoire qui se rapporte aux choses corporelles, il a bien soin de distinguer une mémoire intellectuelle ou des choses intellectuelles, et il admet formellement que cette seconde sorte de mémoire est indépendante des organes du corps h Malebranche est loin d’avoir suivi Descartes dans cette nouvelle direction de sa pensée : il s’est appliqué tout au contraire à tirer du mécanisme cartésien toutes les conséquences qu’on en pouvait logiquement déduire et il s’est délibérément renfermé dans la considération des données qui relèvent de l’ordre corporel.

Telles sont les vues générales de Malebranche sur l’imagination. Elles comportent une grande richesse d’applications. Et l’étendue de ces applications n’est elle-même explicable que par le caractère extrêmement compréhensif de la notion d’imagination qu’il a cherché à faire prévaloir. i

Pour comprendre les états de prime abord si divers que Malebranche a étudiés sous le nom d’imagination, il faut se reporter à l’explication générale que luimême en a fournie, non à la signification d’ailleurs peu consistante qu’on lui attribue communément. Dans le Traité de Morale (Première Partie. Ch. xii),

1. Pour toute cette théorie de Descartes voir notamment : — Lettres à Mersenne des Ier avril, 11 juin et 6 août 1640 ; Édition Adam et Tannery, Tome III, pp. 48, 84, 143 ; — Lettre à Thyssonnier du 29 janvier 1640 ; A. T. III, p. 20 ; — Bertrand de Saint-Germain : Descartes comme physiologiste et comme médecin, p. 230. —

nous trouvons une déclaration très suggestive à cet égard. « Imagination, y est-il dit, est un de ces termes que l’usage autorise et n’éclaircit pas ; car l’usage ordinaire n’éclaircit que les mots qui réveillent des idées sensibles. Ceux qu’il substitue aux idées pures sont tous ou équivoques ou confus. Comme l’imagination n’est visible que par les effets, et qu’il est difficile d’en connaître la nature, chacun prononce le même mot sans en avoir la même idée; peut-être même que bien des gens n’on ont nulle idée. » Quelle est donc l’idée que Malebranche se fait de l’imagination? Par ce mot il entend tout juste ceci : du côté du corps, un cerveau capable de traces et des esprits animaux propres à former ces traces et à agir sur la partie principale du cerveau ; du côté de l’âme, des images qui répondent aux traces et une attention capable de former ces images ou ces idées en agissant, à titre de cause occasionnelle, sur le cours des esprits par lequel se forment les traces auxquelles les idées sont attachées : images ou traces qui déterminent, dans les parties intérieures ou extérieures du corps, des mouvements en rapport avec l’objet représenté. Il en résulte que Malebranche entendra par imagination toute influence exercée sur le corps et tout état de l’âme répondant à cette influence. A cet égard, les sens déjà font partie de l’imagination et nous savons que la différence qu’on peut établir entre les deux n’est que relative. Mais, en tant que l’action des sens peut être reproduite par le cerveau sans la présence de l’objet, il y a, dans une acception plus stricte, imagination.

L’imagination est pour nous essentiellement principe d’union avec les autres êtres, mais, entre eux et nous, elle crée des liens plus ou moins étroits selon les cas. « Il est, ce me semble, écrit Malebranche, assez évident que nous touchons à toutes choses et que nous avons des rapports naturels à tout ce qui nous

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environne, lesquels nous sont très utiles pour la conservation et pour la commodité de la vie. Mais tous ces rapports ne sont pas égaux. Nous tenons bien davantage à la France qu’à la Chine, au soleil qu’à quelque étoile, à notre propre maison qu’à celle de nos voisins. Il y a des liens invisibles qui nous attachent bien plus étroitement aux hommes qu’aux bêtes, à nos parents et à nos amis qu’à des étrangers, à ceux de qui nous dépendons pour la conservation de notre être qu’à ceux de qui nous ne craignons et n’espérons rien. Ce qu’il y a principalement à remarquer dans cette union naturelle qui est entre nous et les autres hommes, c’est qu elle est d’autant plus grande que nous avons davantage besoin d’eux ». ( Recherche . L. II. Première partie. Ch. vii.)

De ces espèces d'unions naturelles, la première de toutes est l’union de l’enfant avec sa mère avant la naissance. Le corps de l'enfant étant immédiatement uni à celui de sa mère, « on doit penser qu’ils ont les mêmes sentiments et les mêmes passions, en un mot toutes les mêmes pensées qui s’excitent dans l’âme à l’occasion des mouvements qui se produisent dans le corps. Ainsi les enfants voient ce que les mères voient ; ils entendent les mêmes cris ; ils reçoivent les mêmes impressions des objets ; et ils sont agités des mêmes passions ». C’est ainsi que Marie Stuart, étant grosse du roi Jacques, vit tuer en sa présence par des seigneurs d’Écosse son secrétaire qui était Italien ; son fils demeura toute sa vie sans pouvoir regarder une épée nue. Cette communication du cerveau de la mère avec celui de l’enfant est donc cause d’une certaine uniformité d’émotions corporelles, et, par suite, de sentiments et d’idées de l’âme. Et il est trop aisé de signaler les fâcheuses conséquences que plus d’une fois elle peut avoir. De là résultent bien des désordres physiques et moraux ; de là viennent les monstres. Mais

il faut regarder, par delà ces faits anormaux, la simplicité des voies par lesquelles Dieu a assuré la persistance des espèces et l’hérédité est à placer ici en première ligne. — Malebranche a donc insisté, non sans force, sur l’influence de l’hérédité physique et morale. On n’a, dit-il, que trop d’expériences de ces choses, et tout le monde sait assez qu’il y a des familles entières qui sont affligées de grandes faiblesses d’imagination qu'elles ont héritées de leurs parents.» (. Recherche . L. II. Première Partie. Ch. vu.) Malebranche hésite d’autant moins à signaler l’influence de l’hérédité, même l’influence la plus lointaine, qu’il y voit comme une sorte de confirmation naturelle du dogme du péché originel. « Nos premiers parents, déclare-til, après leur péché, ont reçu dans leur cerveau de si grands vestiges et des traces si profondes par l’impression des objets sensibles qu’ils pourraient bien les avoir communiquées à leurs enfants... Ainsi nous devons naître avec la concupiscence et avec le péché originel. » (Ibidem.) Il s’est expliqué à ce sujet non-seulement dans la Recherche de la Vérité , mais encore dans le VIIIe Éclaircissement où il complète l’exposition de sa pensée.

Une autre influence qui se rattache à l’imagination, c’est celle de l’éducation première. Malebranche institue le plan d’une psychologie et d’une pédagogie de l’enfant pleines de pénétration et de délicatesse. Il a nettement analysé cette éducation en grande partie inconsciente qui est donnée à l’enfant par son entourage immédiat. Il note les fortes surprises que doivent causer à l’enfant tous les objets qui l’environnent et l’assaillent. Sans force et sans expérience, les enfants résistent mal à de pareilles impressions. Aussi n’est-il pas étonnant qu’ils subissent sans effort de réaction l’ascendant de leurs parents. Or, il serait bien singulier que cette constante influence fût bonne en tout

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point. Car « nous avons tous, ou presque tous, l’esprit faux en quelque chose, et nous sommes presque tous sujets à quelque espèce de folie, quoique nous ne le pensions pas. » ( Recherche . L. II. Première Partie. Ch. vm.)

« La conversation ordinaire que les enfants sont obligés d avoir avec leurs nourrices, ou même avec leurs mères, lesquelles n’ont souvent aucune éducation, achève de leur perdre ou de leur corrompre entièrement l’esprit. Ces femmes ne les entretiennent que de niaiseries, que de contes ridicules ou capables de leur faire peur... Elles jettent dans leurs esprits les semences de toutes les faiblesses qu’elles ont elles-mêmes, comme de leurs appréhensions extravagantes, de leurs superstitions ridicules et d’autres semblables faiblesses... De là vient (aux enfants) une certaine timidité et bassesse d’esprit qui leur demeure fort longtemps ; car il y en a beaucoup qui, à l’âge de quinze et de vingt ans, ont encore tout l’esprit de leur nourrice. » Malebranche est très opposé aux systèmes d’éducation qui ont recours aux impressions et aux sollicitations sensibles : il est porté à croire que les enfants sont capables de plus de raison qu’on ne l’admet d’habitude.

« Il faut les accoutumer à se conduire par la raison puisqu’ils en ont; et il faut les exciter à leur devoir 1 en ménageant adroitement leurs bonnes inclinations. C’est éteindre leur raison et corrompre leurs meilleures inclinations que de les tenir dans leur devoir par des impressions sensibles. » (Ibidem). En somme il ne faut recourir à l’instruction par les sens que lorsque la raison ne suffit pas ; et, quand il n’y a pas urgence ou nécessité morale, peut-être vaut-il mieux s’abstenir et attendre que la raison soit mieux éveillée. S’il y a urgence ou intérêt moral, il y a lieu d’user de châtiments. Si Malebranche accepte dans une certaine mesure le recours aux châtiments, il blâme l’usage des récompenses. « Il ne faut se servir de ce qui touche

les sens avec quelque force que dans la dernière nécessité. » Or, « les peines ne remplissent pas la capacité de l’esprit comme les plaisirs. On cesse facilement d’y penser dès que l’on cesse de souffrir et qu’il n’y a plus sujet de les craindre. Car alors elles ne sollicitent pas l’imagination, elles n’excitent point les passions, elles n’irritent point la concupiscence, enfin elles laissent à l’esprit toute la liberté de penser à ce qu’il lui plaît. » (Ibidem.)

Troisième effet de l’imagination qu’il convient de noter : l’influence que les hommes exercent les uns sur les autres grâce à l’esprit d’imitation qui les anime. Malebranche dit à ce sujet : « Il y a certainement dans notre cerveau des ressorts qui nous portent naturellement à l’imitation, car cela est nécessaire à la société civile. Non-seulement il est nécessaire que les enfants croient leurs pères, les disciples leurs maîtres et les inférieurs ceux qui sont au-dessus d’eux : il faut encore que tous les hommes aient quelque disposition à prendre les mêmes manières et à faire les mêmes actions que ceux avec qui ils veulent vivre. Car, afin que les hommes se lient, il est nécessaire qu’ils se ressemblent, et par le corps et par l’esprit. Ceci est le principe d’une infinité de choses ». ( Recherche . L. II. Première Partie. Ch. vu). Et l’esprit d’imitation, comme l’hérédité, comme l’influence de l’éducation, repose sur un principe physiologique : « Les esprits animaux se portent naturellement dans les parties de notre corps pour faire les mêmes actions et les mêmes mouvements que nous voyons faire aux autres ». C’est grâce à cette disposition de la nature humaine que se forment ces liens d’affection et de compassion qui servent si utilement les intérêts de la société civile et qui remplacent, imparfaitement du reste, les liens de la pure charité.

Hérédité, éducation, imitation : autant de causes qui entrent en jeu pour créer entre les hommes des

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diversités qui apparaissent sur le fond commun des ressemblances comme les traits distinctifs des individus. Mais ces causes sont extérieures : il y en a une autre qui est intérieure à chacun et qui réside dans sa constitution naturelle ou acquise. La consistance ou la délicatesse des fibres du cerveau, l’agitation ou la lenteur des esprits animaux aussi bien que leur puissance d’action et de diffusion concourent, suivant leurs divers rapports, à déterminer les divers tours d’imagination. C’est par là que Malebranche explique les différences d’imagination chez les enfants, accessibles à toute impression ; chez les femmes, sans intelligence pour l’abstrait, aptes à saisir tout ce qui concerne les manières extérieures et les apparences ; chez les hommes faits, plus capables de résister aux impressions sensibles, mais qui mettent aussi^de la consistance dans leurs erreurs ; chez les vieillards plus attachés encore à eux-mêmes et à leurs préjugés, parce que leur imagination est languissante, ou devenus, comme les enfants, incapables de réagir contre les impressions du dehors. — A l’influence de la constitution, s’ajoute celle qu’exercent sur notre manière de penser et d’agir nos différentes conditions et nos différents emplois. Car les esprits animaux vont d’ordinaire dans les traces des idées qui nous sont les plus familières, et c’est cette inconstance qui empêche de juger sainement des choses. Par là s’explique la difficulté qu’ont les hommes d’étude, les érudits, à comprendre les choses autrement que par rapport à euxmêmes, à leurs pensées et à leurs connaissances favorites. Les inventeurs de nouveaux systèmes se heurtent à un obstacle analogue: ils abondent dans leur sens propre et dans leur fantaisie sans souci de la vérité. Enfin la même remarque peut être appliquée aux beaux esprits, aux esprits efféminés qui ne songent qu’à plaire, aux esprits superficiels qui sont incapa-

blés de saisir la différence des choses. Le caractère commun de ces diverses sortes d’esprits, c’est qu’ils sont dominés par une imagination qui les rend incapables de juger par raison, avec la parfaite indépendance qu’exige le jugement rationnel.

Pour terminer, Malebranche étudie ce qu’il appelle la communication contagieuse des imaginations fortes. Il entend par là « la force que certains esprits ont sur les autres pour les engager dans leurs erreurs ». (Recherche. L. II. Troisième Partie. Ch. i.) « Les imaginations fortes, observe Malebranche, sont extrêmement contagieuses; elles dominent sur celles qui sont faibles ; elles leur donnent peu à peu leurs mêmes tours et leur imprime leurs mêmes caractères. » (Ibidem). Or cette influence des imaginations fortes s’explique par une certaine disposition du cerveau qui porte naturellement les hommes à se composer de la même manière que quelques-uns de ceux avec qui ils vivent. C’est la source des modes nouvelles, des nouveautés extravagantes et bizarres. Avant d’agir sur les autres, les personnes d’imagination forte sont conduites par leurs propres impressions à tel point qu’elles sont incapables de faire attention à quelque autre chose. Malebranche a très nettement signalé ces cas, que confirment des expériences sur le somnambulisme, dans lesquels les sujets ont l’esprit absolument occupé par une idée et une hallucination, et ne sont, plus en état de percevoir les sensations qui pourraient contredire et rectifier la pensée et la vision qui les obsèdent. Ce sont là sans doute des cas extrêmes et qui sont moins contagieux que d’autres parce qu’ils détruisent ou altèrent la correspondance de ces sujets avec autrui, et que le dérèglement dont ils sont atteints est trop visible. Mais la différence n’est que du plus ou du moins entre ces cas et les cas bien plus fréquents où se manifestent sous des formes moins

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choquantes l’incapacité à voir les choses comme elles sont, la disposition à les grossir, la tendance à en exagérer la réalité et 1 importance. Les personnes qui sont ainsi affectées, excessives' en toute rencontre, sont des visionnaires, non pas des visionnaires des sens, mais des visionnaires de l'imagination. La faculté qu’elles ont de sentir vivement les choses leur communique le don de l’expression imagée et véhémente, et par là elles réussissent à séduire et à persuader les autres. Cette influence extraordinaire peut s’exercer par la mise en œuvre du talent littéraire. Au regard de Malebranche, Sénèque, Tertullien et Montaigne sont des exemples du pouvoir qu’ont certains auteurs de persuader sans aucune raison. Enfin Malebranche attribue aux effets de cette contagion imaginative la foi dans les histoires prodigieuses de la puissance et de la malice des sorciers. Il étudie les causes qui font que les hommes se persuadent de l’existence do scènes extraordinaires et croient même y avoir assisté. Nous sommes ici en présence de véritables fait,s de suggestion et d’auto-suggestion. Et c’est par des effets contagieux du genre de ceux que Malebranche a si finement décrits que l’on explique aujourd’hui bien des maladies mentales et que l’on peut rendre compte des effets de la suggestion dans les phénomènes d’hypnotisme.

Cette étude si pénétrante de tous les faits qui se rapportent à l'imagination telle que la conçoit Malebranche implique une métaphysique extrêmement compréhensive. Mais il est à remarquer que cette métaphysique est liée à une psychologie qui est tout le contraire d’une psychologie intellectualiste. On ne pourrait à aucun degré, sans manquer à la vérité historique, rattacher Malebranche à ceux des philosophes contemporains qui voient dans les faits psychologiques obscurs de la pensée encore confuse, mais enfin de la pensée en marche vers la conscience. Pour Malebranche, c’est

tout le contraire qu’il faut apercevoir et affirmer: à ses yeux, cet ordre psychologique, où il se meut avec tant d’aisance par de vives et subtiles analyses, est étranger au domaine de la pensée véritable et nous place nettement dans l’irrationnel.

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