LA POSITION DU PROBLÈME ET LA RÉFUTATION DES FAUSSES DOCTRINES
L’examen de la valeur et de la portée des informations qui nous viennent des sens (et de l’imagination prépare dans la philosophie de Malebranche l’établissement d’une de ses données essentielles, la doctrine des Idées. Quel a été en effet le principal résultat des analyses qui ont porté sur la fonction des sens et sur le rôle de l’imagination? Ç’a été de mettre en lumière que, par eux-mêmes, les sens et l’imagination ne nous représentent rien de distinct de no\is, qu’ils n’expriment en On de compte que des modifications de notre âme, en tant qu’elle est liée au corps, modifications qui, elles-mêmes, n’ont rapport qu’à la conservation de notre corps. Que ces modiflcations nous instruisent sur ce qui se passe en nous, qu’une sensation de son ou de couleur, comme une sensation de douleur, soit, comme sensation, quelque chose de très certain et de très vrai, cela est incontestable, et nous n’avons pas à nous demander comment il se fait que nous aperce-
vions nos sensations et nos imaginations, puisque nos sensations et nos imaginations c’est notre âme ellemême modifiée de telle ou telle manière: ici, il y a une union immédiate de l’esprit qui connaît et de la chose qui est connue et ce genre de connaissance a lieu par sentiment ou par conscience. ( Recherche . Liv. III. Deuxième partie. Chap. i.) Mais, si les sens et l’imagination ne nous représentent rien de distinct de nous, d’où vient la perception ou la connaissance que nous avons d’objets hors de nous et tout particulièrement des choses corporelles ? Il y a là un très important problème à résoudre, le plus important sans doute de la philosophie spéculative aux yeux de Malebranche. Avant de voir comment il Ta résolu, regardons de plus près l’énoncé même du problème et tâchons de définir en quels termes exacts il l’a posé : ce sera la meilleure façon d’écarter des objections superficielles et des erreurs d’interprétation.
Nous avons une perception ou une connaissance d’objets hors de nous : cela, Malebranche ne le met jamais en doute. Mais, au moins pour ce qui est des choses corporelles, la question de savoir comment nous avons une perception ou connaissance d’objetshors de nous est tout à fait autre que celle de savoir si ces objets existent ou non ; seule la présence d’objets cle la connaissance a besoin, selon les termes stricts du problème, d’être expliquée, et elle ne saurait l'être d’aucune façon par la supposition préalable de l’existence de choses plus ou moins conformes à ces objets. D’abord la connaissance des objets est tout à fait indépendante de l’existence des choses, puisqu’il arrive que l’on connaît des objets auxquels dans l’expérience commune rien d’existant ne répond.
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Lorsque dans la folie on dans le sommeil quelque homme aperçoit un animal fabuleux, il a l’idée de cet animal quoique cet animal n’existe pas. ( Recherche . Liv. IL Ghap. i.) Alors même que tous les corps qui nous environnent seraient anéantis, nous pourrions encore les voir et nous les verrions effectivement si les idées que nous en avons continuaient à nous être présentes. (Entretiens sur la Métaphisique. Préface et Premier Entretien.) C’est donc que notre connaissance porte, non sur les objets en eux-mêmes, mais sur des idées. — De cela d’ailleurs on peut fournir des raisons plus directes. Un principe de caractère métaphysique général, souvent invoqué par Malebranche, c’est que les corps ne peuvent agir sur les esprits, soit en raison de l’infériorité de leur nature, soit en raison de l’hétérogénéité de leur essence, soit en raison de leur radicale incapacité d’action. Les corps ne peuvent donc déterminer les esprits à les voir, à les contempler. — Mais Malebranche fournit un autre argument plus directement lié aux conditions spéciales de la connaissance. « Nous n’apercevons point, dit-il, les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles et une infinité d’objets hors de nous, et il n’est pas vraisemblable que l’âme sorte du corps et qu’elle aille, pour ainsi dire, se promener dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc pas par eux-mêmes, et l’objet immédiat de notre esprit, lorsqu’il voit le soleil par exemple, n’est pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement uni à notre âme et c’est ce que j’appelle idée. » ( Recherche . Liv. III. Deuxième partie. Chap. i, n° i.) Si notre esprit ne perçoit pas le soleil en lui-même, ce n’est point, comme l’interprète Arnauld, à cause que le soleil est éloigné : la distance ne fait rien à la chose ; mais parce que le soleil, étant une substance étendue, ne peut à ce titre s’unir avec
l’esprit, et que l'esprit ne peut connaître que ce qui est pour lui un objet immédiat. Ce n’est donc pas le soleil, mais l’idée du soleil que l’esprit perçoit. Comme le répète Malebranche, les corps ne sont pas visibles par eux-mêmes.
Mais, dira-t-on, si nous n’apercevons que des idées, notre perception n’a point d’objet réel. — On ne saurait mieux découvrir que par cette remarque les préventions créées en nous par les sens et l’imagination. Les sens et l’imagination, qui prétendent être la mesure des choses, qui affirment sans fondement l’existence des corps et font de leurs propres modalités des propriétés de ces corps mêmes, ne consentent pas à admettre que les idées aient une consistance ou une réalité quelconque : ce sont choses trop minces ou trop vaporeusesl Or, il est incomparablement plus aisé de démontrer la réalité des idées que l’existence en soi du monde matériel. Et pour commencer par un argument ad liominem, on croit sur la foi des sens que ce plancher existe parce qu’il résiste. Admettons-le. Mais est-ce que les idées, elles aussi, ne résistent pas? Cherchez donc dans un cercle deux diamètres inégaux : le cercle résistera à cette recherche. C’est-àdire au fond que les idées sont réelles puisqu’elles ont des propriétés très sûres et que le néant n’a point de propriété. Si le cerclo que j’aperçois n’était rien, en y pensant je ne penserais à rien. Mais le cercle auquel je pense a des propriétés qui lui appartiennent et que n’a pas telle autre figure. Bien mieux, ces propriétés lui appartiennent en dehors du temps pendant lequel je les considère et n’ont point de rapport au temps : c’est donc qu’elles sont éternelles. Tels sont donc les caractères des idées : elles sont réelles, nécessaires, éternelles. Et ce sont ces idées que nous voyons quand nous percevons des objets. Voyons avec plus de précision comment il faut entendre cette affirmation.
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Dans la perception que nous avons des choses corporelles, il y a au fond deux éléments très distincts : une modification de l’âme ou sentiment et une idée. C est ainsi que dans la perception d’une colonne de marbre #1 y a d’une part l’idée de l’étendue, de l’autre le sentiment de blancheur qui s’y rapporte. Supposé que cette colonne soit dépouillée de sa couleur, ou pour parler plus exactement, que le sentiment de blancheur qui s’y rapporte ne s’y rapporte plus, alors la colonne cessera d’être visible, visible pour mes sens, s’entend ; mais l’idée d’étendue qui en avait déterminé en moi la présence n’en subsistera pas moins et pourra encore me représenter la colonne par ses propriétés conçues comme des modalités de l’étendue. ( Réponse au livre des vraies et des fausses idées. Chap. xm.)
Et de là résulte aussi que le sentiment, en tant qu’il participe ou paraît participer à la perception, a sa condition nécessaire dans l’idée. Si l’esprit n’avait pas pour objet l’idée d’étendue, il n’irait pas disposer sur telle partie de l’étendue les couleurs qui ne sont que ses propres modifications. Il est bien vrai que le sentiment se joint à l’idée : mais c’est l’idée qui en quelque sorte le provoque et lui fournit le moyen de se projeter illusoirement au dehors. « Ce qu’on appelle voir les corps n’est autre chose qu’avoir actuellement présento à l'esprit l’idée de l’étendue qui le touche ou le modifie de diverses couleurs; car on ne les voit point directement ou immédiatement en euxmêmes. Il est donc certain qu’on ne voit les corps que dans l’étendue intelligible et générale rendue sensible et particulière par la couleur ; et que les couleurs ne sont que des perceptions sensibles que l’âme a de l’étendue, lorsque l’étendue agit en elle et la modifie. » (Réponse à M. Régis. Chap. n.)
Voilà donc comment Malebranche détermine les
conditions de la perception des objets sensibles hors de nous. A coup sûr il y a hors de nous plus que les choses matérielles pour être des objets de connaissance, et nous verrons comment notre connaissance peut s’étendre à Dieu et aux autres esprits. ]\|ais c’est la connaissance des choses matérielles qui pose le problème dans son extrême difficulté, ainsi que le 4éclare Malebranche. ( Recherche . Liv. III. Deuxième partie. Chap. 1.) Car, les choses matérielles étant étendues et l’âme ne l’étant pas, il n’y a point de rapport entre elles: en soi les choses matérielles ne sauraient être vues, et notre connaissance ne peut porter que sur les idées de ces choses.
Remarquons en conséquence et une fois encore, pour l’exacte position du problème, que le fait de l’existence ou de la non-existence en soi des choses matérielles n’importe pas à l’explication de la connaissance que nous avons de ces choses. Si notre connaissance était subordonnée à l’existence en soi de ces choses, en dehors de toutes les raisons de métaphysique et de méthode qui nous empêchent d’admettre ou de supposer probablement cette subordination, notre connaissance n’aurait qu’un fondement tout à fait ruineux: car, du moment que, selon l’expérience commune, bien des choses que nous percevons comme réelles n’existent pas en réalité, d’où viendrait la connaissance d’objets auxquels rien, en dehors de ces objets, ne répond ? Et cependant, pour Malebranche, la connaissance de ces objets est, comme telle, sans restriction aucune, le fait le plus positif.
« Tout ce à quoi je pense est, ou, si vous voulez, existe. » ( Entretiens sur la Métaphysique. I, 4.)
« L’objet immédiat de notre esprit, même dans nos songes, est très réel. » ( Entretien d'un philosophe chrétien et d’un philosophe chinois.) Mais il est entendu que pour Malebranche cet objet immédiat, ce
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sont les idées, et que les idées seules rendent ici la connaissance possible, puisque, les sens et l’imagination ne fournissant pas réellement d’objets à la connaissance, la connaissance serait sans objets sur quoi porter. Sans les idées, nous ne ferions jamais que sentir des modifications de notre être, et nous serions incapables d’avoir, par délacés modifications, aucune connaissance des choses matérielles. Or, cette connaissance, nous l’avons, et, ayant pour objets les idées, elle porte sur quelque chose de très réel.
Ce rôle attribué par Malebranche aux idées atteste chez lui une conscience très profonde d’un problème que la doctrine cartésienne soulevait, sans d’ailleurs l’avoir posé dans toute son acuité, mais qui était dès lors ouvert devant la pensée et qui devait revenir sans cesse dans l’histoire ultérieure de la pensée moderne. En enfermant tout d’abord l’esprit en lui-même pour lui permettre de découvrir avec une entière certitude dans cette réflexion sur soi la vérité première et les conditions de toute vérité, Descartes avait rompu le lien établi par les préjugés sensibles entre les idées que nous avons des choses corporelles et ces choses mêmes. En rapportant tout d’abord ces idées à nous-mêmes et à notre pensée, il les avait réduites à être des données de conscience: il substitue ce qu’on pourrait appeler des idées-données de conscience aux idées-images qu’il avait détruites. Sans doute, pour nous fairq sortir de nous-mêmes, il avait fait appel à l’idée de Dieu, envisagée non plus dans sa relation à notre pensée, mais dans sa réalité objective, et il avait ainsi déjà opposé en quelque façon la réalité objective des idées à leur simple existence comme manières
d’être de notre esprit ; sans doute aussi, pour ce qui regarde le corps, il avait oppose l’idée claire et distincte d’étendue, qui en représente l’essence, aux données purement sensibles. Cependant Descartes était loin d’avoir marqué aussi nettement et aussi fortement que Malebranche l’opposition qui existe entre les idées prises comme modifications de la conscience et les idées prises comme représentations d’objets. Et surtout il n’avait pas expressément indiqué que la représentation d’objets, en dehors même de l’existence d’objets conformes, fît surgir une grosse question. Il restait à montrer que l’opposition des idées en tant qu’affectives de l’âme et en tant que représentatives d’objets était à la fois la donnée importante et l’élément décisif de la solution d’un grave problème, problème qui peut se formuler ainsi : du moment que nous ne connaissons immédiatement que nous, comment se fait-il que nous puissions connaître des choses hors de nous? En d’autres termes: d’où vient que notre connaissance ne nous attache pas invariablement à nous-mêmes? Voilà le problème clairement aperçu et, formellement posé par Malebranche. Et voilà le problème qu’il s’attache à résoudre par un procédé original et vraiment efficace. Car, pour répondre à la difficulté soulevée, il se rend bien compte qu’il ne suffit pas de dire que, s’il y a des objets hors de nous, il seront définis par telle essence ou tel attribut. Il faut expliquer avant tout comment il se fait que nous percevions des objets qui ne sont pas nous, et qui ont des propriétés parfaitement distinctes de nos manières d’être. Il faut en conséquence découvrir une condition fondamentale qui* nous détourne de nous-mêmes, qui nous détache de nos propres modifications, qui, pour employer le langage moderne, nous permette de dépasser la subjectivité de nos données de conscience. En un mot, Malebranche a
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mis en lumière et entrepris de résoudre lo problème de l’objectivité de la connaissance. Et le principo de solution auquel il fait appel, c’est l’existence et la présence en nous des idées.
Il commence par montrer que si par voir on entend saisir un objet, par les sens nous ne voyons pas. Au sens rigoureux du mot il n’y a pas de vision sensible : il n’y a que des visions intellectuelles. Ce sont ceux qui se fient au témoignage des sens qu’il faudrait traiter de visionnaires : ce sont ceux-là qui font des réalités avec des simulacres et des fantômes. L’analyse des éléments qui entrent dans la perception sensible montre qu’on doit subordonner les sentiments de l’âme aux idées, lesquelles ont pour caractère d’être en elles-mêmes claires et distinctes en même temps qu’elles ont pour résultat de faire que nos perceptions soient objectives. De telle sorte que ces idées, si elles constituent l'objet immédiat de la perception et de la connaissance, le constituent, si l’on peut dire, en droit. Elles ne sont pas comme des choses qui s’imposent : elles sont des représentations intelligibles qui valent par leur intelligibilité même et dont un entendement pur peut expliquer le contenu. Le sensible ne se perçoit pas : l’intelligible seul se perçoit; et c’est en tant qu’il se rapporte à l’intelligible que le sensible paraît être perçu. Dans toute perception qui semble comprendre des éléments sensibles, on ne peut jamais découvrir au fond comme objet que de l’intelligible. Dans toute idée, qui est objet do perception, même si elle n’est qu’imparfaitement vue, même si elle est obscurcie par les ténèbres de nos sens, il y a toujours de la clarté : car, par idées tout court ou par idées claires, il faut entendre la même chose. ( Réponse au livre des vraies et des fausses idées. Ch. xxm.) Ainsi, chez Malebranche, l’affirmation des idées est une affirmation rationaliste, et la philosophie qu’il a édifiée à partir do
cette conception constitue en réalité un rationalisme complet.
Cette affirmation rationaliste se manifeste par l’antithèse, volontiers formulée et complaisamment répétée. que Malebranche établit entre les sentiments et les idées. Malebranche, nous l’avons déjà suffisamment indiqué, prend le terme de sentiments dans une acception assez générale. If entend par là toutes les modalités ou modifications de l’âme, c’est-à-dire le plaisir, la douleur, la chaleur, la couleur et même les perceptions intérieures qu’on a des objets, en tant que ces perceptions nous affectent. Le caractère commun de toutes ces modalités, c’est d’être incapables de constituer des connaissances portant sur des objets distincts de l’esprit, c’est de n’être représentatives que d’ellesmêmes el jamais d’objets autres qu’elles-mêmes. Ajoutons que, tout en étant exclusivement représentatives d’elles-mêmes, elles ne se représentent pas elles-mêmes clairement. Ainsi nous sentons la douleur sans la connaître ; ou, pour ne point s’arrêter à l’équivoque des termes, si sentir la douleur, c’est la connaître, ce n’est du moins pas la connaître clairement, ce n’est pas pouvoir en déterminer la nature. Ainsi encore, quand je perçois la colonne de marbre, la couleur blanche est une modification confuse de mon âme que je sens sans savoir ce que c’est. Par l’idée au contraire, je découvre la nature de l’objet que je perçois et je peux y déterminer des rapports avec évidence. Je connais clairement l’étendue et les parties de l’étendue ; je vois clairement que les triangles semblables ont leurs côtés proportionnels, qu’il n’y a point de triangle plan dont les trois angles ne soient égaux à deux droits. Dans la Réponse à Régis (Ch. n, n° 14), Malebranche dit : « La différence qu’il y a entre nos perceptions et les idées me paraît aussi claire que celle qui est entre nous qui connaissons et ce que nous connaissons ; car
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nos perceptions ne sont que des modifications do notre esprit, ou que notre esprit même modifié de telle ou telle manière, et ce que nous connaissons ou quo nous voyons n’est proprement que notre idée ». La plus grande erreur, c’est de prendre nos sentiments pour des idées, les modifications qui touchent notre âme pour les idées qui éclairent tous les esprits. « Tu sens tes modifications et tu ne les connais pas; tu connais les idées et les choses par leurs idées et tu ne les sens pas. » ( Méditations chrétiennes. 1, 26.)
La clarté qui appartient à l’idée et la confusion ou obscurité qui appartient au sentiment ne sont pas les seuls caractères qui opposent sentiment et idée, et doivent empêcher de les prendre l’un pour l’autre. Ils comportent d’autres dilférences encore. — Le sentiment. étant ce quo chacun sent en soi-même, ne peut s’exprimer par des paroles. Il est de sa nature ineffable. Il ne peut pas se communiquer. Jo ne peux faire sentir à personne ni mon plaisir, ni ma douleur, ni ma perception de la couleur. Modifications d’êtres particuliers, nos sentiments sont irrémédiablement particuliers. Au contraire, les idées sont générales, générales par leur nature d’abord, générales aussi par les rapports qu’elles impliquent. Elles sont ou paraissent particularisées par les sentiments qui s’y lient. Mais dans un cercle déterminé et concret, c’est le cercle en soi que je vois, c’est-à-dire un ensemble de propriétés qui valent pour tout cercle. Et c’est parce que la signification des idées est essentiellement universelle que les idées sont communicables et que, grâce à elles, la vérité peut être transmise d’un esprit à un autre. De plus, le sentiment ne dépend point de la volonté. Il n’est pas en mon pouvoir de sentir ou de ne pas sentir certaines impressions. Mais, par ma volonté et par l’effort de mon attention, je peux provoquer la présence en moi des idées de mon choix: je peux penser à un
cercle dès que je le veux et je peux y faire penser un autre par mes paroles. — Enfin, il y a de l’infini dans les idées tandis que nos sentiments sont des modifications d’êtres finis. « Un simple morceau de cire est capable d’un nombre infini ou plutôt d’un nombre infiniment infini de différentes modifications que nul esprit ne peut comprendre. » ( Recherche . L. III. Première Partie. Ch. i, n° II.) Mais, si l’esprit ne peut comprendre l infinité de l’étendue, s’il ne peut la saisir en quelque sorte d’une vue et dans sa totalité, il voit cependant actuellement par l’idée d’étendue qu’elle est infinie. Or, si l’étendue infinie, tout en étant parfaitement claire, est incompréhensible, cela est une preuve que, passant infiniment notre esprit, elle n’en est pas une modification. ( Entretiens sur la Métaphysique. I. 8 et 9.) Nouvelle preuve de l’opposition de nature qui existe entre le sentiment et l’idée.
Ainsi le principe, que les idées que nous avons des objets sont bien différentes des modifications ou des perceptions de notre esprit, reste incontestable. Ce principe est le fondement même des sciences, et, si l’on ébranle ce fondement, on ôte aux sciences leur certitude : on établit le pyrrhonisme. (Conversations chrétiennes. Entretien III.) Les idées sont les réalités solides sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour découvrir toutes sortes de rapports et de rapports intelligibles.
Mais quelle est l’origine de ces idées ? Avant d’exposer sa propre doctrine, Malebranche, dans la Seconde Partie du Troisième Livre de la Recherche de la Vérité , expose et réfute diverses théories qu’il juge fausses, soit parce qu’elles n’ont pas saisi le sens et les conditions du problème de la connaissance des objets, soit
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parce qu elles ont fourni des solutions qui n’y répondent pas d’une façon suffisante. Suivons donc l’ordre adopté par Malebranche et voyons comment il écarte les fausses doctrines.
On peut proposer quatre hypothèses pour essayer d’expliquer la présence en nous des idées. 1° D’après la première, les idées que nous avons des corps et de tous les autres objets viendraient de ces mêmes corps ou de ces objets. 2° Selon la deuxième, l’âme aurait la puissance de produire les idées. 3° Suivant la troisième, les idées seraient créées par Dieu en nous avec nous. 4° Dans la quatrième, l’âme, en considérant ses propres perfections, découvrirait les choses qui sont au dehors.
1° La première théorie, qui fait dériver nos idées des objets, est l’opinion mise en avant par les péripatéticiens. Selon eux, les objets du dehors nous envoient des espèces qui leur ressemblent. Or, prise en toute rigueur, cette conception est insoutenable. En effet, avant d’être spiritualisées, les espèces sont matérielles. Si donc, comme elles devraient le faire conformément à l’hypothèse, elles allaient dans tous les sens, il résulte de l’impénétrabilité de la matière qu’elles devraient se heurter, se froisser et se briser. Elles ne sauraient par conséquent parcourir le trajet des objets à nous et nous les rendre visibles. — De plus, comme on peut voir d’un même endroit un très grand nombre d’objets, il faudrait que les espèces des corps pussent se réduire en un point : ce qui est encore contraire à l’impénétrabilité. Et, comme il n’est aucun point dans les grands espaces du monde d’où l’on ne puisse découvrir un nombre presque infini d’objets, il faudrait que, en tous les points du monde, les espèces de ces choses se pussent rencontrer : ce qui est tout à fait invraisemblable. — Comment en outre les espèces peuvent-elles varier en grandeur selon que l’objet.
en raison de la distance, paraît plus grand ou plus petit ? Comment peuvent-elles représenter des objets qui ne leur ressemblent pas? Voici un cube parfait: or les especes de ses côtés sont inégales, ce qui ne les empêche pas d’ailleurs de nous faire voir tous les côtés du cube également carrés. — Enfin, comment un corps qui ne diminue point sensiblement de volume peut-il envoyer des espèces de tous les côtés? — L’opinion des péripatéticiens ne tient pas debout.
2° Mais, du moins, ne peut-on pas dire que l’âme a la puissance de produire les idées des choses auxquelles elle veut penser, et qu’elle est provoquée à les produire par les impressions que les objets font sur le corps, bien que ces impressions ne soient pas, comme dans la théorie précédente, des images semblables aux objets qui les causent ? Une telle conception est moins indigne d’être considérée que la première. Toutefois, elle tend à admettre dans l’homme une sorte de participation à la puissance de Dieu qui semble tenir de l'indépendance. Or, rien n’est plus chimérique que la prétention que suppose une telle hypothèse. Que l’on songe en effet que cette puissance conférée à l’homme serait un véritable pouvoir créateur. On ne dissimule cette conséquence que parce qu’on considère que les idées ne sont pas des êtres. Mais d’abord les idées sont des êtres réels, puisqu'elles ont des propriétés réelles et qu’elles se distinguent par là les unes des autres. Ensuite, comme on ne peut pas douter qu’en elles-mêmes elles ne soient spirituelles et fort différentes des corps qu’elles représentent, elles sont par là plus nobles et plus parfaites que le monde matériel : de telle sorte que, pouvant les susciter en eux, les hommes auraient la puissance de produire des êtres plus nobles et plus parfaits que le monde créé par Dieu. — On dira sans doute que la production des idées est moindre qu’une création, moin-
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dre du moins qu’une création ex nihilo, puisqu'elle suppose quelque chose avec quoi la production s’opère. Mais c’est là encore une illusion grossière. Admettre que l’esprit peut, avec les impressions matérielles que le cerveau reçoit, produire des idées, c’est déjà supposer un pouvoir d’anéantissement préalable et quasi égal au pouvoir de création : il faut que l’esprit détruise l’impression qui ne ressemble pas, on l’avoue, à l’idée, pour produire l’idée qui, de son côté, ne ressemble pas, on l’avoue encore, à l’impression. — L'idée, dira-t-on encore, n’est pas une substance. Soit. Mais c’est toujours une chose spirituelle, et il est impossible de former d’une substance matérielle une idée spirituelle, quand même cette idée ne serait pas une substance. — De plus, pour que l’esprit pût former l’idée, il faudrait qu’il en eût le modèle. Or, le modèle ne pourrait être que l’idée même: il faudrait donc l’aperception de l’idée pour former l’idée. Il ne suffit pas de dire que l’esprit, avec les idées générales qu’il reçoit, produit des idées particulières : car ici la particularité de l'idée exigerait tout autant que l’idée même d’être préalablement conçue. — Cependant on pourrait encore faire remarquer que l’on peut imaginer les objets en même temps que les concevoir par pure intellection. Assurément. Mais il n’en résulte pas que l’idée est faite avec l’image. C’est tout le contraire qui est vrai. C’est en effet l’idée qui règle l’image. « Les idées des sens et de l’imagination ne sont distinctes que par la conformité qu’elles ont avec la pure intellection ». — D’où vient donc enfin que les hommes attribuent ainsi à leur esprit la puissance de créer, et de cféer selon une loi de sagesse et d’ordre? Cela vient de ce qu’ils transforment une liaison constante en un rapport causal. Ignorant la cause véritable des idées, ils interprètent à faux le fait d’une certaine simultanéité. « Tous les hommes ayant d’or-
dinaire les idées des objets présentes à l’esprit dès qu’ils le souhaitent, et cela leur arrivant plusieurs fois le jour, presque tous concluent que la volonté qui accompagne la production ou plutôt la présence des idées en est la véritable cause, parce qu’ils ne voient rien dans le même temps à quoi ils les puissent attribuer, et qu’ils s’imaginent que les idées ne sont plus dès que l’esprit ne les voit plus, et qu’elles recommencent à exister lorsqu’elles se représentent à l’esprit ». La conclusion qui serait seule légitime, c’est que la volonté, selon l’ordre de la nature, est ordinairement nécessaire afin d’avoir les idées, mais non que la volonté soit la véritable et principale cause qui les rende présentes, ni surtout qui les produise. — Notons bien que cette critique de la thèse d’après laquelle l’âme aurait la puissance de produire les idées porte inévitablement contre les Cartésiens.
3° Cette seconde explication mise de côté, peut-on soutenir que, en nous créant, Dieu a créé en nous toutes les idées ? — Mais qu’on se représente un moment toutes les idées que, à ce compte, il faudrait supposer dans l’esprit. Pour se borner aux seules figures géométriques, il est constant que le nombre en est infini; que, même pour une seule, l’ellipse par exemple, il y en a un nombre infini de différentes espèces. Il n’est pas vraisemblable que Dieu ait créé tant de choses avec l’esprit de l’homme. « 11 ne paraît pas raisonnable d’expliquer comment nous connaissons les objets en admettant la création d’une infinité d’êtres, puisqu’on peut résoudre cette difficulté d’une manière plus facile et plus naturelle ». Et Dieu agit toujours par les voies les plus simples. On supposerait au contraire gratuitement qu’il a agi ici par les voies les plus compliquées. — En outre, quand même l'esprit aurait un magasin de toutes les idées qui lui sont nécessaires pour voir les objets^ il ne
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saurait pas quelle idée il doit choisir pour se représenter tel objet, puisque l’impression ne ressemble pas à l’idée. Éliminée de la production des idées, l’action de Dieu serait encore nécessaire pour établir le rapport des idées et des impressions. — Enfin, il ne sert à rien de présenter cette théorie sous une autre forme et d'essayer de la rendre plus acceptable en la modifiant. C’est cependant ce que l’on fait en déclarant que, à tous moments, Dieu produit en nous de nouvelles idées, et cela aussi souvent que nous apercevons des choses différentes. Une telle explication doit être également répudiée; car: 1° elle est contraire au principe de la simplicité des voies ; 2° elle est en opposition avec ce fait que nous pouvons vouloir penser à toutes choses, ce que nous ne pourrions pas, si nous ne les apercevions pas déjà confusément. — Ainsi se trouve rejetée la troisième des hypothèses critiquées par Malebranche. Il est intéressant d’observer que, sous sa première forme, qui est la principale et la vraie, cette hypothèse n’est rien d’autre qu’une extension indéfinie de la doctrine de l’innéité. Or, c’est cette généralisation des idées innées que Malebranche repoussé et réfute.
4° Reste la quatrième explication proposée. Est-on en droit d’avancer que l’esprit n’a besoin que de soimême pour apercevoir les objets et qu’il peut, en se considérant lui-même avec ses propres perfections, découvrir toutes les choses qui sont au dehors? C’est là une vue qu’on trouverait dans Descartes à titre de conjecture. — Sans doute, en se contemplant luimême. l’esprit est capable de saisir certaines choses: mais il ne saisit jamais ainsi que les modifications dont il est susceptible, sensations et passions, plaisir, douleur, couleurs, sons, odeurs, amour, haine et le reste. Quant aux idées, elles ne seront jamais comprises dans ces modifications de l’âme, car elles repré-
sentent des objets situés hors de l’âme et distincts de l’âme par leur nature. — Insistera-t-on en disant que l’esprit, étant lui-même plus noble que les choses conçues, les contient éminemment, comme parle l’École? Mais c’est vouloir s’égaler à Dieu. Il n’y a que Dieu qui puisse découvrir dans ses propres perfections les essences des choses et les existences. Comment l’esprit humain aurait-il le même pouvoir? Étant limité, il ne saurait contenir tous les êtres et voir leur essence en lui. Et cependant il est bien vrai qu’il les aperçoit dans leur infinité plus ou moins confusément. Si donc il les voit comme c’est certain, et s’il ne peut les voir en lui, comme c’est encore certain, c’est qu’il les voit ailleurs qu’en lui-même. D’autre part, s’il n’aperçoit pas en lui leur essence, ce n’est pas non plus en lui qu’il découvre leur existence. Les choses dépendent si peu de sa volonté pour exister que souvent les idées des choses lui sont présentes sans que les choses qui correspondent à ces idées existent. — Pas plus que les trois premières hypothèses, la quatrième ne saurait être raisonnablement admise.
Ainsi se trouvent écartées par Malebranche les quatre doctrines où il a entrepris de résumer tout ce qui, en dehors de son point do vue, peut être mis en avant pour essayer de définir la vraie origine des idées. Les fausses explications sont dénoncées et rejetées. C’est donc sur un terrain bien déblayé de toutes les erreurs réelles ou possibles qu’il va pouvoir construire la doctrine qui lui est propre, la seule, selon lui, qui donne de l’origine des Idées une explication pleinement satisfaisante. Après avoir établi que les Idées sont le fondement sur lequel repose tout l’édifice de la connaissance humaine, il va montrer d’où viennent à l’homme ces solides réalités qu’il trouve présentes en lui et qui le mettent en rapport avec tous les êtres de la création.