‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

l’étendue lntelligible.

La doctrine de la Vision en Dieu est la solution du problème de la connaissance tel que Malebranche l’avait posé en des termes et selon des conditions parfaitement définies. Ce qu’il s’agit avant tout, pour Malebranche, d’expliquer, c’est la connaissance d’objets hors de nous, et cette explication doit être poursuivie sans qu’intervienne un appel à l’existence et à l’action des choses en elles-mêmes; cette existence est de toutes façons problématique , puisqu’il nous arrive de nous représenter des choses qui, selon l’expérience commune, n’existent pas; puisque, au surplus, une démonstration rigoureusement nécessaire de l’existence des choses matérielles ne se peut fournir. D’autre part, l’action des choses en elles-mêmes, si ces choses existent, — et elles existent, — sur notre esprit est impossible. Elle est impossible d’abord en raison de l’infériorité' de leur nature: Malebranche est convaincu non seulement que la cause doit contenir

réellement ou éminemment tout ce que contient l’effet, mais que, étant cause, elle doit dépasser l’effet en perfection et en valeur. L’action des choses sur l’esprit est impossible en second lieu en raison de l’hétérogénéité de leur essence : Malebranche accepte en effet, avec le dualisme cartésien, les conséquences extrêmes que Descartes n’en avait pas tirées, à savoir l’impossibilité absolue d’une influence réciproque des substances hétérogènes. Enfin, l’impossibilité de l’action des choses sur l’esprit se déduit encore de leur radicale incapacité d'être causes : Malebranche, comme nous le verrons dans la suite, réserve à Dieu toute causalité. — Ceci bien établi, dans la connaissance des objets hors de nous, qu’atteignons-nous immédiatement? Nous atteignons des idées. En principe, notre esprit ne peut être immédiatement uni qu’à quelque chose de spirituel, et les idées sont quelque chose de spirituel, même si elles représentent des choses matérielles. Notre connaissance des objets hors de nous est une connaissance des idées. Les objets hors de nous, ce sont les idées mêmes. Qu’il y ait des idées comme objets de connaissance, cela est incontestable, puisque notre connaissance est une vision, que nous ne voyons pas les choses en elles-mêmes et que cependant nous voyons quelque chose : or le néant n'est pas visible. Mais les idées ont-elles une réalité ? Nous sommes tentés d’en douter, parce que nous nous fions aux sens et à l’imagination pour décider ce qui est réel et ce qui ne l'est pas, et nous croyons que ce qu’il y a de réel ce sont les qualités sensibles que nous prêtons aux choses. Mais l’examen de ce que sont nos sens et notre imagination nous apprend que les qualités sensibles ne sont qu’en nous, que par les sens nous croyons voir sans voir véritablement. Ce que nous voyons, encore un coup, ce sont les idées. Il y a des idées présentes à notre perception, même quand nous

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nous égarons dans le rêve et la folie; car l’illusion porte alors non pas sur la réalité, qui reste incontestable, d’un objet de connaissance, mais sur la croyance qui classe cet objet parmi ceux qu’accompagne normalement le sentiment de l’existence: l’idée de l’étendue et d’une détermination de l’étendue est indispensable pour se représenter même une chimère. Il faut donc qu’il y ait, comme objets de connaissance, des idées réelles. Et il y en a. De quoi tiennent-elles leur réalité? De leurs propriétés qui les distinguent nettement, et qui ne sont pas seulement durables, mais nécessaires, et éternelles, et infinies. Elles s’opposent ainsi très catégoriquement aux modifications de nos esprits particuliers. Nos modifications, nos sentiments sont en nous : ils sont nous-mêmes, de telle ou telle manière qui nous est au reste inintelligible. Les idées, quoique immédiatement unies à nous, sont hors de nous par les caractères de nécessité, d’éternité, d’infinité qu’elles ont et qui les opposent à ce qu’ont d’inévitablement fini, temporel et particulier, toutes nos modalités. La distinction des sentiments et des idées est fondamentale. C’est pourquoi toutes les doctrines qui cherchent en nous l’origine des idées ont le défaut grave ou de nous prêter des puissances et des facultés spécieuses, dans le fond incompatibles avec notre condition de créatures, ou bien de ramener implicitement ou explicitement les idées à n’ètre que des modifications de notre esprit, ce qui les destitue de leur réalité propre, de la fonction qu’elles remplissent, ce qui méconnaît les conditions du problème à résoudre, et qui est le suivant : étant donné que nous ne pouvons connaître par nous-mêmes que les modifications qui se produisent en nous en vertu d’une connaissance qui n’est que la conscience de nos modifications mêmes, comment pouvons-nous connaître des objets hors de nous, comment pouvons-nous avoir des idées?

Il faut que la cause des idées soit radicalement autre que les choses existant en soi ; il faut que la cause des idées soit autre que nous; il faut que la cause des idées puisse agir sur les esprits ; il faut qu’elle contienne en elle la nécessité, l’éternité, l’infinité qu’il y a dans les Idées. Cette cause ne peut être que Dieu, Dieu seul étant cause. Mais les idées, que sont-elles par rapport à Dieu ? Sont-elles, comme l’a voulu Descartes, les produits d’un décret divin arbitraire? Mais ce serait méconnaître leur caractère intrinsèque d’indépendance, d’éternité. Ce serait leur enlever leur attribut propre qui est d’être en raison de leur intelligibilité et par cette intelligibilité même, et ce serait rendre indispensable l’invocation d’autres idées pour garantir la réalité et la certitude du décret divin. Etant donc telles, et ne pouvant pas avoir été arbitrairement décrétées, étant antérieures à tout décret de la volonté divine, elles ne peuvent se distinguer de Dieu même. Elles sont Dieu, envisagées comme Sagesse, comme Verbe. Qu’il y ait en ce sens cette sagesse de Dieu, comment en douter, puisqu’il faut bien admettre que, avant de créer ses ouvrages. Dieu en a l’idée ? Mais les idées mêmes de Dieu, comme l’ont bien vu Saint Augustin et Saint^ïhomas, c’est Dieu même dans la lumière de ses perfections participables, imitables par des créatures. Comme d’autre part la connaissance est essentiellement vision, la connaissance étant vision des idées est vision deDieu, non vision de Dieu absolument, mais vision en Dieu de ce que les créatures peuvent imiter ou reproduire de lui.

Comment, dans cette doctrine, se combinent les influences de Saint Augustin et do Doscartes, c’est ce que nous avons déjà tâché d’expliquer. Nous avons vu comment la métaphysique augustinienne faisant de la sagesse et de la raison divines le bien commun des

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esprits, la lumière de toutes les intelligences, vient donner un fondement à la physique de la philosophie cartésienne ramenant les corps à l'idée claire d’étendue, idée d étendue qui devient en conséquence l’objet essentiel de la connaissance. Nous allons voir maintenant plus précisément comment dans cette combinaison va profondément entrer. modiGée et transformée, la notion cartésienne de l’étendue essence de la matière.

Pour Malebranche comme pour Descartes, ce qui fait la certitude de la physique, c’est ce qu’il y a en elle de mathématique. Or, l’objet des mathématiques, nous dit Malebranche, c'est la grandeur en général, qui comprend les nombres et l’étendue, mais, ajoutet-il, les nombres nombrants et l’étendue intelligible. ( Réponse à la 3e lettre de M. Arnould). Les idées des nombres sont des idées réelles et c'est par la lumière que nous les voyons : l’évidence des vérités de l’arithmétique en témoigne. C’est donc en Dieu que nous les voyons. Pour éviter la confusion que commettent ceux qui veulent expliquer autrement les idées des nombres, il faut distinguer entre les nombres nombrés et les nombres nombrants : à savoir entre les choses comptées et énumérées d’une part et d’autre part les nombres en eux-mêmes qui, complètement indépendants de ces choses, servent à les compter, à les énumérer. Les pures vérités de l’arithmétique ne se rapportent qu’aux nombres nombrants. Rien n’est par conséquent plus inexact que toute théorie qui prétend que les nombres se forment par une abstraction ayant pour point de départ les perceptions particulières des choses nombrées. Les propriétés des nombres nombrants

récusent cette origine : car Pinfinilé appartient aux nombres et nos perceptions particulières ne peuvent point embrasser une infinité de choses. Gomment en outre pourrait-on prouver une foule de vérités, celleci par exemple que les nombres deux et trois ne sont pas des nombres carrés, c’est-à-dire le produit de quelque fraction par elle-même, puisque l’expérience sensible ne peut jamais attester rien de tel? S’il peut paraître que l’abstraction, en s’élevant des choses particulières, atteint auxnombres nombrants, c’est qu’au fond l’abstraction est dirigée par l’idée préalable de ces nombres. Saint Augustin, dont Malebranche prétend sur ce point ne faire que suivre la doctrine, avait donc raison quand il déclarait que ces nombres nombrants, sempiternels et divins, comme il les appelle, ne peuvent se découvrir qu’en Dien. En Dieu donc nous voyons la nature intelligible des nombres, source des vérités qui sont l’objet de l’arithmétique. (Voir Réponse au livre de M. Arnauld. Ch. XVII. — Première lettre contre la Défense de M. Arnauld. — Réponse à la troisième lettre de M. Arnauld).

La géométrie, elle a pour objet l’étendue et les diverses figures qu’on y conçoit. Or la nature de cette étendue et de ces figures est également intelligible. La pure idée de l’étendue doit donc comme les propriétés des nombres, se découvrir en Dieu. Et comme c’est sur l’étendue géométrique que se fonde la connaissance des corps, il doit résulter de là que Vidée de cette étendue, ou l’étendue intelligible est ce que nous voyons en Dieu et ce dont la connaissance des corps dépend. Et c’est là la forme essentielle et définitive que revêt la doctrine de la vision en Dieu. C’est la vision de l'étendue intelligible en Dieu qui nous fournit la connaissance des corps.

Voyons donc comment Malebranche expose, développe et défend sa théorie de l’étendue intelligible.

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Nous avons l'idée d’une étendue qui n’a pas de bornes. Cette idée est nécessaire, immuable, éternelle, commune à tous les esprits, aux anges, à Dieu même. Cette idée est ineffaçable de notre esprit, autant que celle de l’Être infini. Mais précisément pour cela il est impossible do la considérer comme une modification de notre esprit: car, comme l’étendue est aperçue non comme une manière d’être, mais comme un être, l’âme qui apercevrait en elle-même l’étendue serait elle-même matérielle; et, d’un autre côté, Détendue aperçue dans l’âme serait intelligible puisqu’elle ne serait connue que par sentiment. En Dieu au contraire l'idée de l’étendue peut se trouver parce que Dieu est incapable de modifications, parce que les idées que Dieu a de ses créatures sont son essence même en tant qu elle est participable par ses créatures. {Cf. Recherche . Xe Éclaircissement. — Premier Entretien sur la Métaphysique). Ainsi les motifs pour lesquels Malebranclie a expliqué par la vision en Dieu la présence en nous des idées subsistent pour ce qui est de l’étendue intelligible en laquelle se résument et se comprennent toutes les idées des corps, réels ou possibles.

.Mais n’y a-t-il pas eu là un changement de doctrine? C’est ce qu’a prétendu Arnauld. (Cf. Des vraies et des fausses idées. Ch. xm et xiv). Selon Arnauld, dans le Troisième Livre de la Recherche , Malebranclie aurait soutenu que Dieu nous découvre en lui chacune des idées qui nous représentent chacun de ses ouvrages, tandis que, un peu plus tard, dans le Xe Éclaircissement, voici ce qu’il déclare: « Lorsque j'ai dit que nous voyons les différents cor.ps par la connaissance que nous avons des perfections de Dieu qui les représentent, je n’ai pas prétendu précisément qu’il y ait en Dieu certaines idées particulières qui représentassent chaque corps en particulier, et que nous vissions une

telle idée lorsque nous voyons un tel corps... Mais je dis que nous voyons toutes choses en Dieu par l’efficace de sa substance, et en particulier les objets sensibles par l’application que Dieu a faite à notre esprit de l’étondue intelligible en mille manières différentes ». Donc, selon Arnauld, il y aurait eu là, de la part de Malebranche, variation et rétractation : au lieu des idées particulières des êtres particuliers, Malebranche aurait introduit l’idée générale de l’étendue intelligible dont il ne faisait pas mention dans le Troisième Livre de la Recherche : et en cela il aurait non seulement introduit une théorie nouvelle pleine de nouvelles difficultés, mais encore il aurait renié ce qu’il y a de plus sûr dans la tradition de Saint Augustin et de Saint Thomas, qui admettent l’un et l’autre qu’il y a en Dieu des idées particulières de chaque chose. « Singula propriis sunt creata rationibus », dit Saint Augustin. .

Malebranche s’est énergiquement défendu d’avoir modifié le fond de sa pensée. Il rappelle ce qu’il avait dit dans le Chapitre II de la Deuxième Partie du IIP Livre : « Ainsi c’est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs propriétés ; et c’est pour cela que la connaissance que nous en avons est très parfaite: je veux dire que l’idée que nous avons de l’étendue suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont l’étendue est capable, et que nous ne pouvons désirer d’avoir une idée plus distincte et plus féconde de l’étendue que celle que Dieu nous donne ».

Malebranche reconnaît toutefois que, avant la publication des Éclaircissements , il n’avait pas employé l’expression à’ étendue intelligible ; il se bornait à dire dans le premier tome de la Recherche que nous voyons en Dieu les créatures par ce qu’il y a en lui qui les représente. S’il avait évité ce terme d’étendue intelli-

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gible, c était par crainte de blesser la délicatesse de quelques esprits. Cependant il a reconnu l’inconvénient de l’expression trop générale dont il s’était contenté, et qui était cause que bien des personnes s’imaginaient que nous voyons le soleil, un cheval, uA homme, par chacune des idées que Dieu en avait en lui-même: ce qui était absurde puisque c’était prêter à Dieu des idées des choses comme celles que nous avons, une perception du soleil comme la nôtre. Dès lors ne valait-il pas mieux user d'un terme qui choquait l’imagination sans doute, mais qui n’avait pas, comme l’expression antérieure de caractère plus général, l’inconvénient d’induire la raison en erreur y (Première lettre contre la Défense de M. Arnauld. — Réponse à M. Arnauld. Ch. xv). Et n’est-ce pas, au surplus. Saint Augustin lui-même qui justifie l’emploi de ce terme? Ne dit-il pas intelligibiles figurae, intelligibiles numeri, res intelligibiles ? Si nous nous attachons spécialement à considérer les intelligibiles figurae de Saint Augustin, nous verrons tout de suite qu’elles ne peuvent devenir intelligibles que dans une étendue ellemême intelligible, toute figure étant nécessairement située dans une étendue.

Et ici encore la métaphysique de Saint Augustin a sans doute transposé et comme exalté les principes philosophiques de la physique cartésienne, en même temps qu’elle-même a changé d’aspect et de forme, sinon de sens, par l’appropriation de ces principes. Que la théorie de Descartes, selon laquelle l’étendue est l’essence des corps, soit à la base de la doctrine de Malebranche sur l’étendue intelligible, cela est trop évident. Cependant Descartes n’envisageait pas d’ailleurs en cela spécialement l’idée d’étendue, mais l’étendue même. Il avait dit dans les Principes : « Pour ce que l’extension constitue la nature du corps et que ce qui est étendu peut être divisé en plusieurs parties, et

que cela marque du défaut, nous concluons que Dieu n’est point un corps ». (I, 23). Mais l’étendue peut être considérée autrement que dans sa matérialité substantielle ; elte peut l’être et elle doit l’être avant tout dans son idéalité exemplaire; et si, au premier point de vue, elle est incompatible avec l’essence de Dieu, elle ne l’est pas, tant s’en faut, au second point de vue, puisqu’e/te exprime cette vérité fondamentale que l’Ètre de Dieu doit contenir en lui la raison des êtres créés. D’autre part, comme l’a expliqué Malebranche, la réduction de l’essence des corps à l’étendue, — à l’étendue intelligible, — à l’exclusion de toutes qualités sensibles, permet de mettre en Dieu la raison des êtres corruptibles et changeants, puisque la raison qui fait que des êtres particuliers se forment, se transforment ou disparaissent ne peut venir que des propriétés générales de l’étendue. Les êtres changeants et corruptibles ne sont donc plus en dehors des vérités éternelles ; ils ont la raison directe de leur être et de leur genre d’être dans l’idée éternelle de l’étendue intelligible.

Pour bien comprendre la doctrine dans la complexité de ses aspects et dans la précision de son sens, tâchons de voir comment elle répond à certaines questions qu’elle trouve devant elle.

Qu’est-ce au fond que l’étendue intelligible ? — C’est l’idée que Dieu a des corps créés et possibles. (Première lettre contre la Défense de M. Arnauld).

Pourquoi, du point do vue de Dieu, si l’on peut ainsi parler, y a-t-il une idée de ce genre? Parce que nous devons admettre que, avant de créer les corps, Dieu en a l’idée, et que cette idée sert d’archétype aux corps qu’il crée. ( Réponse à M. Arnauld).

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Quel rapport a l’étendue intelligible ou l'idée des corps créés et possibles avec Dieu même? Dieu est-il cette étendue intelligible ? Oui assurément, du moins en un sens, car tout ce qui est en Dieu est Dieu même; tout ce qui est en Dieu est Dieu tout entier, et par conséquent, quoiqu’il y ait dans l’étendue intelligible des parties intelligibles, des’ figures intelligibles et toutes les vérités géométriques, Dieu est un être simple, indivisible, immuable. Mais il semble que Malebranche, à cet égard, distingue dans l'étendue intelligible l’aspect sous lequel elle est sagesse, lumière, perfection, et par là constitue la substance divine même et l’aspect sous lequel elle est représentation des corps, et alors, si elle est Dieu, elle n’est pas Dieu absolument, mais Dieu en tant que participable par les créatures. ( Réponse à M. Arnauld. Ch. xvi).

De ce dernier point de vue on pourra dire que l’étendue intelligible est en Dieu plutôt qu’elle n’est Dieu même. Mais il ne faudrait pas dire que l’étendue intelligible est en Dieu dans le sens où l’on peut dire, avec quelque abus, qu’elle est en nous. Car l’étendue intelligible n’est dans notre esprit qu’en ce sens que notre esprit est uni immédiatement à la Raison universelle qui renferme cette étendue intelligible. L’étendue intelligible n’est donc en nous, — si le terme convient, — qu 'idéalement parce que notre substance n’est point participable par la créature corporelle. Au contraire, l’étendue intelligible n’est point en Dieu idéalement ; elle y est réellement et formellement, en ce sens que la substance divine est nécessairement représentative des corps. ( Première Lettre contre la Défense de M. Arnauld).

Mais si la substance divine est nécessairement représentative des corps, ce n’est point à dire qu elle soit nécessairement créatrice de ces corps. Car on ne peut établir évidemment que Dieu soit véritablement créa-

teur du monde matériel. Une telle évidence ne se rencontre que dans des rapports nécessaires et il n’y a point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde. Et c’est par là, au dire de Malebranche, qu’il est établi qu’on ne peut démontrer l’existence des corps. Cette existence, si elle est admise, devra l’être sur l’autorité de la révélation. (Cf. VIe Entretien sur la Métaphysique). En tout cas, c’est une affirmation constamment répétée par Malebranche qu’il faut distinguer entre l’étendue intelligible et l’étendue créée. L’étendue intelligible est éternelle, infinie; l’étendue créée est finie. {Réponse à la 3e lettre de M. Arnauld). C’est cette distinction entre l’étendue intelligible, qui est l’archétype des corps, et les corps créés sur le modèle de cet archétype que Malebranche invoque particulièrement contre les spinozistes : les spinozistes confondent les idées des choses avec les choses mêmes. (. Première lettre contre la Défense de M. Arnauld).

D’ailleurs, si Malebranche admet qu’il y a deux espèces d’étendue, l’une intelligible, l’autre matérielle, il n’entend point que l’étendue intelligible soit proprement une substance ni une modification de substance, — cela nonobstant l’axiome des Philosophes. — Ce n’est point une modification de substance; car, outre que la substance divine, étant infinie, n’est point capable de modification, selon l’idée que nous avons des modes, on peut penser à l’étendue intelligible sans penser à autre chose. — L’étendue intelligible n’est pas non plus une substance : car ce n’est pas la substance divine en elle-même ; ce n’est que la substance divine en tant que participable par les créatures corporelles. {Première lettre contre la Défense de M. Arnauld .)

11 peut paraître malaisé de pousser jusqu’au point extrême où elle doit aboutir la distinction entre l’étendue intelligible et l’étendue créée. Comment,

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par exemple, quand on envisage le mondo matériel, pourrait-on séparer l’étendue et le mouvement ? Va-t-on donc mettre le mouvement en Dieu? Mais ici encore on confond le mouvement actuel avec les raisons qui constituent dans l’étendue intelligible l'intell igibilité du mouvement. Il n’y a de mouvement actuel des corps créés que par la volonté de Dieu, laquelle est différente de sa Sagesse. Or la volonté de Dieu ne change rien de ce que sa Sagesse lui représente, et en ce sens on peut dire que l’étendue intelligible est immobile même intelligiblement. Mais comme l’étendue intelligible, même supposée intelligiblement immobile, représente nécessairement toutes sortes dè rapports de distances, elle permet de concevoir que les parties d’un corps créé ne gardent pas entre elles la même situation : d’où la possibilité de nous figurer dans quelque étendue créée un mouvement actuel. (Ve Éclaircissement.)

Mais il est plus difficile encore de se défehdre contre la confusion de l’étendue intelligible avec l’extension locale. L’étendue intelligible, c’est la substance divine en tant que représentative des espaces, mais non pas en tant que répandue dans les espaces. Dieu connaît dans son Verbe que le cercle est plus grand que le demi-cercle : ce cercle intelligible n’est point une partie de sa substance qui serait comme renfermée dans un cercle naturel : ce sont là des illusions de l’imagination. Qu’il y ait dans l’étendue intelligible des parties plus grandes que d’autres: la raison les mesure, mais les grandes parties intelligibles ne tiennent pas plus de place que les plus petites, puisque ni les unes ni les autres n’occupent aucun lieu, et que le lieu, s’il existe, n’existe que par participation à l’étendue intelligible. L’étendue intelligible infinie n’occupe point de place, et les parties qu’on y peut découvrir ne sont pas des endroits materiels. (Pre-

mière lettre contre la Défense de M. Arnauld .) Il faut donc accentuer fortement ce mot intelligible et, pour le bien comprendre, se mettre dans l’intuition de la pure étendue.

Du moment que sont écartées de pareilles confusions, il n’y a plus aucune difficulté à admettre en Dieu des cercles et des carrés intelligibles, des parties intelligibles plus grandes et plus petites intelligiblement. L’intelligibilité qui est le caractère de l’étendue et des figures qui la déterminent est contraire aux formes de division matérielle qui viendraient menacer, si elles s’appliquaient à Dieu, la simplicité de son essence. Il reste cependant à expliquer le rapport de l’étendue intelligible infinie aux êtres particuliers et par conséquent multiples qu& nous connaissons par elle. Si l’étendue intelligible est universelle et toujours semblable à elle-même, où est le principe d’individuation ? Il semble que, pour Malebranche, ce principe ne soit pas un et qu’il revête des formes différentes quoique connexes et qu’il se manifeste à divers degrés.

C’est par la diversité des figures que se constitue la diversité des êtres matériels : mais on ne peut pas dire que toutes les figures possibles soient données expressément avec l’étendue intelligible. « Comme dans un bloc de marbre toutes les figures y sont en puissance et en peuvent être tirées par le mouvement ou par l’action du ciseau : de même toutes les figures intelligibles sont en puissance dans l’étendue intelligible, et s’y découvrent selon que cette étendue se représente diversement à l’esprit en conséquence des lois générales que Dieu a établies et selon lesquelles il agit en nous sans cesse. » ( Première lettre contrela Défense de M. Arnauld.) Ainsi l’étendue intelligible, c’est la possibilité de toutes les figures, mais qui ne se déterminent en se distinguant et en s’iso-

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lant que pour nos esprits, et qu’en représentant des créatures limitées et imparfaites. Donc les corps supposent des déterminations, des limitations de l'étendue intelligible. « L’étendue intelligible, diversement appliquée à notre esprit , peut nous donner toutes les idées que nous avons des figures mathématiques, comme aussi de tous les objets que nous admirons dans l’univers, et enfin de ce que notre imagination nous représente. » ( Entretiens sur la Métaphysique. I, circa flnem.) Et encore cette remarque de grande importance : « Il ne faut pas néanmoins s’imaginer que toutes ces réalités intelligibles, toutes ces idées que nous apercevons en Dieu et que Dieu aperçoit en lui y soient avec les limitations et la multiplicité que nous y voyons. Elles y sont véritablement, ces réalités, sans aucune limitation ni multiplicité; mais elles n’affectent notre esprit qu’en tant que diverses et limitées, qu’en tant qu’elles sont représentatives de différentes créatures imparfaites et finies dont la nature particulière exclut toutes les autres ou renferme pour ainsi dire des néants infinis, le néant de toutes les autres. » ( Réponse à la troisième lettre de M. Arnauld.)

Mais ce qui achève de donner aux êtres naturels que nous connaissons ainsi Jeur particularité, ce sont les sentiments ou modifications sensibles qui accompagnent les déterminations de l’étendue. C’est ainsi qu’on aperçoit, par exemple, un cercle de trois manières. On le conçoit; on l’imagine; on le sent. On le conçoit, quand l’étendue intelligible s’applique à un esprit avec des bornes indéterminées quant à leur grandeur, mais également distantes d'un point déterminé, et toutes dans un même plan. On l’imagine, quand une partie déterminée de cette étendue, dont les bornes sont également distantes d’un point, touche légèrement l’esprit. On le sent, quand une partie

déterminée de cette étendue touche sensiblement l’âme et la modifie par le sentiment de quelque couleur : car l’étendue intelligible ne devient visible et ne représente tel corps particulier que par la couleur, puisque ce n’est que par la diversité des couleurs que nous jugeons de la différence des objets que nous voyons. ( Entretiens sur la Métaphysique, I.) Ainsi donc, si l’étendue indéterminée contient la possibilité de déterminations par des figures, ces déterminations, qui sont de notre côté relatives aux limites de notre esprit et à l’imperfection des créatures qu’elles représentent, achèvent de se particulariser par les sentiments qui s’y adjoignent. C’est ainsi que des figures absolument égales peuvent être distinguées par les sentiments de couleurs différentes qui s’y appliquent. Or, tandis que l’idée de l’étendue intelligible est la condition générale de la connaissance des corps, nos sentiments particuliers sont la condition de l’existence de tel ou tel corps, sans d’ailleurs être capables d’en faire la preuve.

La doctrine de l’étendue intelligible a donc été chez Malebranche une façon de porter à l’absolu les conditions de la science mathématique de la nature, telle que le cartésianisme l’avait déjà philosophiquement systématisée et de çhercher pour elle une caution absolue. Précisant la doctrine de la vision en Dieu, elle achève de répondre à l’énoncé du problème posé par Malebranche. La connaissance des objets matériels hors de nous est avant tout la connaissance de ce qui est la condition fondamentale de l’intelligibilité de ces objets, de ce qui est le modèle exemplaire des choses créées, que d’ailleurs ces choses existent ou n’existent pas. Le « hors de nous » est expliqué et justifié par la substance et la causalité divines, indispensables pour rendre compte de ce qui ne peut pas provenir de simples modifications en

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nous. Mais ce « hors de nous», spirituellement interprété et compris, permet d’expliquer l’union immédiate de l’étendue intelligible avec notre esprit. D’autre part, ce n’est point par de simples précautions contre des conséquences possibles que Malebranche distingue l’étendue intelligible comme modèle des choses et les choses mêmes. Cette distinction n’est pas seulement valable contre la tendance illégitime à passer de l’idée à la chose en elle-même, de l’objet de la pensée à l’objet créé et existant en soi. Elle est encore autorisée par la position même du problème qui a pour tâche d’expliquer la connaissance des objets sans qu’intervienne un appel à l’existence et à l’action sur nous des choses en elles-mêmes. La réalité des objets de la connaissance est autre chose que leur intelligibilité même, par conséquent l’étendue intelligible est distincte des objets matériels, et il n’y œ que Dieu qui puisse découvrir en lui une intelligibilité dont tous les esprits participent, intelligibilité qui porte en lui le caractère de l’infini. En dernière analyse la théorie de l’étendue intelligible précise, sans l’altérer ou la modifier, la théorie générale de la vision en Dieu parce qu’elle exprime fortement les raisor.s qui avaient amené Malebranche à concevoir cette dernière.

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