‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 18 sur 42 · I. — Réflexions préliminaires . La position d’Arnauld · texte numérisé non relu

I. — Réflexions préliminaires . La position d’Arnauld

Si Ton attend d’une controverse philosophique qu’elle fasse pénétrer deux adversaires, au moins quelque peu, dans la pensée l’un de l’autre et qu’elle les rapproche ainsi d’une certaine manière, rien ne saurait être plus décevant que la dispute d’Arnauld et de Malebranche sur la nature et l’origine des idées. Commencée en 1683 par la publication du livre d’Arnauld, Des vraies et des fausses idées, elle se poursuit par une série de réponses et de répliques qui ne s’interrompent pendant un temps que pour reprendre de plus belle, à la première occasion; elle se continue après le décès même de Tune des parties. Arnauld mort signifie par des lettres posthumes, parues en même temps que son Testament spirituel, qu’il n’a pas désarmé contre Malebranche ; et Malebranche de son côté ne se contente pas de préparer une nouvelle lettre en™ réponse à ces lettres ; il compose un petit traité Contre la prévention , destiné à montrer ironi-

LA CONTROVERSE AVEC ARNAULD 159

quement que les écrits publiés sous le nom d’Arnauld contre lui ne sauraient être authentiques, qu’ils contiennent trop de falsifications et de méprises pour être l’œuvre d’un homme aussi engagé par sa réputation de science et de piété à ne pas travestir les sentiments qu’il combat1. Au fait, sans qu’il y ait lieu de mettre en cause la mauvaise foi qu’ils se reprochent l’un à l’autre, les deux écrivains apparaissent jusqu’au bout incapables de se comprendre. Cette incapacité est, semble-t-il, plus radicale chez l’un des deux. Pourtant, si Malebranche a beaucoup plus le droit de protester que sa doctrine n’est vraiment pas entendue, il n’est pas suffisamment porté à rechercher les causes intellectuelles qui empêchent Arnauld

1. Voici les pièces du débat, celles du moins qui se rapportent en tout ou en notable partie à la question des idées ; je ne relève pas celles qui ont rapport surtout à la question de la Providence et à celle de la Grâce: Arnauld publie en 1683 le traité Des Vraies et des Fausses Idées. — Malebranche y oppose la Réponse au livre de M. Arnauld Des Vraies et des Fausses Idées, parue en 1684. — Arnauld réplique par la Défense de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, contre la Réponse au livre Des Vraies et des Fausses Idées (1685). — Malebran-' che répond par Trois lettres touchant la défense de M. Arnauld contre la réponse au livre Des Vraies et des Fausses Idées (1685). [La première lettre porte sur la question des idées; la seconde sur la question de la grâce; la troisième sur les circonstances dans lesquelles s’est engagée la polémique entre Arnauld et Malebranche]. — Arnauld réplique encore par des Lettres au Révérend Père Malebranche (1685). [Ces lettres sont au nombre de neuf ; les deux dernières seulement se rapportent au problème des idées]. — Après un assez long silence sur ce sujet, Arnauld reprend la question des idées à propos de la polémique de Malebranche avec Régis, par quatre lettres dout les deux premières parurent dans le Journal des savants en 1693 et dont les deux dernières ne parurent qu’en 1699, c’est-àdire plusieurs années après sa mort. Malebranche avait répondu immédiatement, et dans le même Journal, aux deux premières; quand il connut les deux autres, il écrivit une Réponse à la Troisième lettre de M. Arnauld touchant les Idées et les Plaisirs, mais ne la fit paraître qu’en 1705. Négligeant de répondre à la quatrième lettre qui ne contenait que des faits personnels, il publia au même moment son écrit Contre la Prévention , Il réunit lui-même un peu plus tard tous les écrits de sa polémique avec Arnauld et lés fit paraître sous le titre : Recueil de toutes les réponses du Père Malebranche , prêtre de l’Oratoire, à M. A rnauld, docteur de Sorbonne , 1709, 4. vol. G’est à cette édition que je renvoie.

de l’entendre ; de là vient que tous les deux, avec la même obstination, souvent lassante pour leurs lecteurs, et plus d’une fois aussi pour eux-mêmes, se renvoient les mêmes accusations, les mêmes arguments et jusqu’aux mêmes formules de désaccord. Mais, peut-être, plus que si elle avait fait dévier les deux adversaires de leurs positions premières, cette controverse reste pour nous singulièrement instructive; elle nous permet de mieux discerner, quant à leur sens et quant à leur valeur, deux tendances philosophiques entièrement différentes, et dont les expressions respectives sont telles qu’elles ne sauraient jamais créer l’apparence équivoque d’une pensée commune sur le fond même de la question.

Cet éloignement extrême où ils sont et où ils restent l’un par rapport à l’autre peut paraître étrange quand on songe qu’Arnauld et Malehranche, outre leur même préoccupation d’accorder la religion avec la philosophie, ont les mêmes maîtres de prédilection pour alimenter leur foi et exciter leur esprit philosophique : S. Augustin et Descartes1. Il est Vrai qu’Arnauld a vu exclusivement dans S. Augustin le docteur de la vérité religieuse, point du tout le philosophe qui incorpore au Christianisme un certain platonisme : tandis que vers ce philosophe-là Malehranche se sent porté par toutes les inclinations de son intelligence et par tous les mouvements de son âme. Mais il reste toujours, à première vue, surprenant que sur un problème d’ordre métaphysique, comme le problème de la nature des idées, ce soient les mêmes assertions et les mêmes textes de Descartes qui fournissent aux deux adversaires des motifs et des moyens de se combattre2: et c’est au moins le signe que nous

1. V. Léon Ollé-Laprune, La philosophie de Malehranche, 2 vol., 1870 t. II, p. 7 et sq.

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