‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 20 sur 42 · Port-Royal. 7° éd., t. V. 1908. p · texte numérisé non relu

Port-Royal. 7° éd., t. V. 1908. p

A toute théorie, à toute affirmation de Malebranche, Arnauld décide d’imposer une mise en forme régulière, et par là il se fournit le moyen de dénoncer des ambiguïtés de termes, des variations d’idées, des contradictions de doctrines. Mais le beau jeu que voilà! Mettre le système en pièces, pour n’avoir pas pu ou voulu saisir l’esprit qui en fait la cohésion interne, et montrer que les pièces du système, ainsi détachées, ne s’ajustent pas exactement l’une à l’autre, ne se commandent pas nécessairement l’une l’autre 1 Ne nous laissons pas prendre aux apparences de « réfutation puissante ». Voici ce que nous avons plutôt à nous demander: Arnauld atteint-il réellement la pensée qu’il croit renverser? Pénètre-t-il jusqu’au sens des questions qu’il s’agit de résoudre? Soupçonne-t-il qu’il y a d’autres liens intelligibles des idées que ceux qui se découvrent par les formes du raisonnement logique? La vérité est qu’il tient pour artificielles et oiseuses . toutes les recherches qui visent à expliquer, une chose étant clairement telle, pourquoi elle est telle : il se sert du principe cartésien de l’évidence pour consacrer d’emblée la valeur des notions familières à l’intelligence et pour interdire toute tentative d’analyse qui pourrait y trouver les éléments et les conditions d’un problème1. Il arme aussi sa logique d’une sorte de bon sens positif, naturellement tourné contre les hardiesses spéculatives2: il accuse Malebranche de se payer de chimères, de raisons mystérieuses, de spiritualités mal entendues. Traité de

1. V. Des vraies et des fausses idées., ch. II, dans Œuvres de Messire Arnauld, docteur de la maison et société de Sorbonne, Paris et Lausanne, Sigismond d’Arnay et Gie, t. XXXVIII (1780), p. 183-185. — C’est à cette édition que je renvoie.

2. « J’ai toujours cru, répondra Malebranche, que les ternies les plus communs sont les plus confus, quoiqu’on s’imagine les bien entendre, à cause qu’ils sont familiers ». Réponse à M. Arnauld, ch. II, 5, Recueil..., t. I. p. 20.

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dogmatiste1, c’est-à-dire d’homme qui cherche à in* troduire de nouveaux dogmes et à s'attacher des disciples par la singularité de ses opinions, il répond à cette qualification qui le blesse en prodiguant ses railleries contre ces Méditatifs qui le prennent de haut avec les faits les plus certains, les autorités les plus légitimes, les règles de logique les plus inviolables, qui, perdus dans leurs visions, veulent imposer leurs étranges façons de voir au reste du monde2. Àrnauld use donc abondamment du moyen qui consiste à discréditer de hautes conceptions philosophiques par leur contraste avec les idées éprouvées de l’intelligence commune. Il sent que sa force est de se tenir au niveau de ce qui peut être entendu et reçu sans effort : en s’y tenant, il a la certitude de pouvoir de là asséner vigoureusement des coups sans jamais lui-même paraître ébranlé.

Le sentiment qu’a Malebranche de ne pouvoir pas déloger Arnauld de cette position contribue sans nul doute à accroître l'irritation de ses réponses. Il se rend compte que les méprises qu’il reproche à son adversaire sont de celles que ne dissiperont pas des discussions pointilleuses. Ce serait peine inutile, dit-il souvent, que de s’arrêter à « débrouiller toutes ces brouilleries » 3. Toute cette logique massive qu’Arnauld met en œuvre ne lui semble recouvrir qu’obscurité et confusion : elle est le plus souvent hors du sujet. Aussi l'escrime de la défense ne ressemble-t-elle guère à celle de l’attaque. Non pas que Malebranche ne veuille point entrer dans le détail des objections; mais il n’y entre que pour en sortir et que pour re-

1. Réponse à M. Arnauld, ch. III, 13, Recueil..., t. I, p. 39.

2. V. en particulier Défense de M. Arnauld, 5” partie, t. XXXVIII, p. 602-603 ; p. 619.

3. Réponse au livre de M. Arnauld, Des vraies et des fauses idées. Ch. XXV, 1, Recueil..., t. I, p. 275. Première lettre contre la défense de M. Arnauld, Recueil..., t. I, p. 326.

commencer, à propos de tel point contesté, l’exposition de sa propre pensée. Il ne serre pas son adversaire de près ; après de rapides contacts avec lui, il s’éloigne, reprend du champ, se déploie de nouveau pour luimême en toute agilité, mû par une inspiration qu’il sait invulnérable au genre de coups dont on a voulu l’atteindre. Il ne saurait se livrer à la lutte dans laquelle il est engagé malgré lui sans réserver à son intelligence des occassions de se ressaisir et de se rasséréner dans la contemplation. Oh ! ce nom de méditatif qu’Arnauld lui applique par dénigrement, avec quelle dignité il le revendique comme le terme le plus propre à qualifier sa façon d’entrer en commerce avec la vérité1! Aussi, pour se défendre, ne peut-il rien faire de mieux que de se replacer à l'intérieur môme de sa doctrine, que de recomposer une fois de plus l’ensemble harmonieux de ses idées en tâchant de porter au comble de l’évidence pour tout esprit non prévenu la certitude et la liaison des principes. Oui," se défendre, c’est surtout, pour lui, confronter son système, médité encore au sein de la

1. * Je me fais gloire de ne parler qu’aux Méditatifs. Je ne veux consulter que le Maître intérieur , le Verbe Éternel, et je consens volontiers de passer en cette qualité pour un visionnaire, pour le personnage le plus ridicule qui fût jamais. Oui, Monsieur, que l’imagitation féconde de M. Arnauld bâtisse de moi un fantôme épouvantable, pour avoir ensuite la gloire et le plaisir de le mettre en pièces, ou de le réduire en poussière et en fumée ; qu’il s’applaudisse à lui-même et qu’ensuite tous ses amis lui applaudissent : je demeurerai, comme je l’espère, par la grâce de Jésus- Christ, sans mouvement, ou plutôt sans communiquer aux autres ces mouvements dangereux qui détruisent la charité, et qui n’inspirent que du mépris et de l’indignation. Je suis pleinement satisfait, pourvu que les Méditatifs, ces personnes si odieuses et si méprisables aux imaginations fortes et contagieuses, demeurent contents. Je me croirai victorieux de ceux qui s’imagineront m’avoir vaincu. Et pourvu que je ne combatte que sous la conduite de la Raison, selon les lois de la charité, sans le secours des passions, quoique pulvérisé aux yeux du monde, je chanterai à Dieu dans le plus secret de moi-même les victoires que j’aurai véritablement remportées. » Première lettre touchant la défense de M. Arnauld, Recueil..., t. I, p. 323-324. V. Troisième lettre, p. 603-604.

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lutte et toujours reconnu vrai, avec l'image prodigieusement infidèle qu’en a donnée Arnauld *. Cette confrontation opérée, il croit pouvoir dire : « Je ne suis pas le fantôme que M. Arnauld met en pièces2. » Tels étaient les deux adversaires : dégageons leur controverse sur la nature des idées des circonstances qui 1 ont fait naître 3, des violents reproches personnels qui l’ont envenimée, des querelles de détail qui l'ont surchargée, pour tâcher de saisir à travers tant d objections, de réponses, de répliques et d’explications les causes et la portée d’une mésintelligence et d’une opposition purement philosophiques4.

L’objection fondamentale d’Arnauld se ramène à

1. « Je demande du moins en grâce, si l’on ne veut pas me l’accorder par justice, qu’on ne me condamne point sans m’entendre, sans confronter exactement ce que je dis avec ce qu’il me fait dire. » Réponse à la troisième lettre de M. Arnauld. Recueil..., t. IV, p. 149-150.

2. Réponse du P. Malebranche au livre des vraies et des fausses idées Ch. XXV.

3. Arnauld avait été des premiers à louer hautement la Recherche de la Vérité. C’est au sujet de la question de la grâce qu’il se sépara de Malebranche. Il avait discuté avec lui avant que parût le Traité de la nature et de la grâce ; diverses causes firent que ce Traité, qui aurait dû lui être communiqué avant d’étre publié, était déjà sous presse avant qu’il ‘en ait fait l’examen ou dit son avis. L’ayant appris par hasard, il en fut vivement irrité et ne tarda pas à engager la lutte. Mais, au lieu de l’engager directement sur la question de la grâce, il jugea bon de tâcher d’abord d’affaiblir l’autorité que s’était acquise Malebranche, et il commença par s’en prendre à la philosophie des idées. — V. André, La vie du R. P. Malebranche, publiée par le P. H. Ingold, Paris, 1886, p. 72 et suiv. — Arnauld et Malebranche ont longuement insisté l’un et l’autre sur les circonstances dans lesquelles a commencé et s’est poursuivie leur polémique. — v. Malebranche, Réponse a M. Arnauld, Ch.I, 11,111, Recueil..., t. I, p. 1-41. — Troisième lettre contre la défense de M. Arnauld Recueil..., t. I, p. 525-604. — V. Arnauld, Défense de M. Arnauld, première, deuxième et troisième parties, t. XXXVIII, p. 417-474.

4. V. Zimmermann, Arnaulds Kritik der Ideenlehre Malebranches, Philosophisches Jahrbuch, XXIV, 1911, p. 3-47.

ceci: Malebranche a admis sous le nom d’idées, au sens qu’il donne à ce mot dans le troisième livre de la Recherche de la vérité , après l’avoir entendu tout autrement dans les deux premiers livres *, certains êtres représentatifs des objets qu’il considère comme différents de nos perceptions; il a soutenu que ces êtres représentatifs existent nécessairement et sont indispensables pour apercevoir tous les objets matériels. Or ces êtres représentatifs sont inventés par la même voie que les formes substantielles et les espèces de la scolastique; c’est sous l’influence de préjugés faciles à dissiper qu’ils ont été imaginés; et ils sont absolument inutiles à la connaissance des corps.

Quelle raison la philosophie nouvelle a-t-elle eue d’exclure les formes substantielles de la scolastique? C’est que de ces formes substantielles nous ne pouvons avoir aucune connaissance distincte. Or avons-nous davantage une notion distincte de ces êtres représentatifs que suppose Malebranche? Lorsque nous connaissons un cube ou le soleil, il suffît de considérer attentivement ce qui se passe dans notre esprit pour n’y apercevoir aucune trace d’un être représentatif du cube ou du soleil, qui serait distinct de la perception. Nous avons conscience que notre perception enveloppe la connaissance des choses sans qu’interviennent en dehors d’elle des espèces qui les représentent1 2.

1. Arnauld insiste beaucoup là-dessus. Selon lui, Malebranche, dans la ler<s partie de la Recherche de la vérité, notamment dans le l*r Chapitre du livre I, marque que les idées des objets et les perceptions des objets sont la même chose ; de même dans le livre II, 2e partie, où il parle de la liaison mutuelle des idées de l’esprit et des traces du cerveau. Mais * quand il parle à fond de la nature des Idées, dans la II* partie du IIIe livre, et dans les Éclaircissements, ce ne sont plus les pensées de l’âme et les perceptions des objets, qu’il appelle Idées ; mais de certains êtres représentatifs des objets, différents de ces perceptions, qu'il dit exister véritablement, et être nécessaires pour apercevoir tous les objets matériels, j Des vraies et des fausses idées. Ch. III, p. 188 — Ibid. Ch. XXI, p. 297-298.

2. Des vraies et des fausses idées, ch. III, p. 189 ; ch. IV, p. 193-196 ;

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Le préjugé qui a vicié la pensée de Malebranche, c’est que notre âme ne saurait voir que ce qui lui est intimement uni. Il y a bien là un préjugé, puisque de cette proposition Malebranche ne fournit aucune preuve, et que néanmoins toute sa doctrine en dépend. Il suffira en effet de montrer ensuite que les choses ne peuvent être intimement unies à notre âme pour affirmer qu’elles ne peuvent pas être aperçues par elles-mêmes. Une fois le préjugé admis, la conclusion s’impose si immédiatement que Malebranche l’érige en principe : « Tout le monde, dit-il, tombe d’accord que nous n’apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles, et une infinité d’objets hors de nous; et il n’est pas vraisemblale que l’âme sorte du corps, et qu’elle aille, pour ainsi dire, se promener dans les cieux, pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux-mêmes. » Mais dans ces mots « par eux-mêmes » il y a une équivoque. Si l’on veut dire que ce ne sont pas les corps qui produisent dans notre esprit les perceptions que nous avons d’eux, cela peut être admis sans doute, mais n’implique rien sur la nature de nos perceptions ; si l’on entend que les corps ne peuvent être l’objet d’une connaissance immédiate et ne peuvent être connus que par des intermédiaires, on admet d’emblée, et contre le témoignage le plus évident de notre esprit, cela même qui est en question1.

Malebranche tâche cependant de justifier sa maxime par diverses considérations qui sont sans valeur probante quand elles ne sont pas absurdes. Entraîne par

ch. VII, p. 212-213. — Défense de M. Arnauld, lettre à Monsieur... sur la réponse au livre des Idées, t. XXXVII, p. 106 ; 5* partie, p. 489.

1. Des vraies et des fausses idées, ch. iv, p. 195; ch. vit, p. 212; ch. xviii, p. 278-279. — Défense de M. Arnauld, lettre à Monsieur... p. 380 ; 5e partie, p. 484-489.

une fausse assimilation de la connaissance à la vision corporelle, assimilation d’autant plus fausse que ce ne sont pas les yeux qui voient, mais bien l’âme, il en vient à imaginer que l’union des corps avec l’âme, pour être connue d’elle, devrait être une présence locale ; il n'est pas vraisemblable, dit-il, que l’âme sorte du corps et qu’elle aille se promener dans les cieux pour y contempler le soleil. C’est grossièrement abuser des indications matérielles qui nous font tenir la distance pour une cause d’invisibilité. En fait nous percevons des objets très éloignés de nous. D’autre part, si l’on peut dire en un sens que la perception des objets suppose une présence de ces objets, ce ne peut être qu’une présence objective, selon laquelle une chose n’est comme objet dans notre esprit que parce que notre esprit la connaît, non une présence locale. Autrement dit, la présence de l’objet est déterminée par la connaissance même, au lieu d’en être la condition préalable L

Mais, allègue Malebranche, les corps sont trop grossiers et trop disproportionnés à la spiritualité de l’âme pour pouvoir être vus immédiatement. — Étrange renversement de l’ordre des qualifications qui conviennent respectivement à l’esprit connaissant et à l’objet connu. L’imperfection des corps ne pourrait servir d’argument que s’il s’agissait de les rendre connaissants ; car connaître est sans doute une grande perfection; mais être connu n’est qu'une simple dénomination dans l’objet connu, et être connaissable est une propriété inséparable de l’être ; pour cela il sufift den’être pas un pur néant 1 2.

Même vice dans un autre argument du même genre : les corps matériels, étant incapables d’agir sur notre

1. Des vraies et des fausses idées , ch. iv, p. 490-496 ; ch. viii* p. 2 13-220. — Défense de M. Arnauld, 5e partie, p. 489-496.

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