‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 27 sur 42 · Des vraies et des fausses idées, ch. xii, p · texte numérisé non relu

Des vraies et des fausses idées, ch. xii, p

2. D’après Arnauld, Malebranche aurait commencé par admettre que nous voyons en Dieu chacune des idées représentatives des divers êtres créés, et en cela il aurait du moins respecté la tradition de S. Augustin et de S. Thomas : c Singula sunt propriis creata rationibus ». dit notamment S. Augustin ; puis, dans les Éclaircissements, Malebranche aurait modifié sa pensée; il aurait soutenu alors qu’on ne voit tous les êtres particuliers que par une idée commune, l’idée de l’étendue. (Des vraies et des fausses idées, ch. xm, p. 241-247. — Défense de M. Arnauld, 5e partie, p. 502-507.)

LA COliiTRO VERSE AVEC ARNAULD

gible et de Dieu. Il est d’abord surprenant qu’ayant cru l’étendue intelligible, tant pour sa divisibilité que pour son infinité, incompatible avec la nature de notre âme, Malebrancbe l’ait jugée si aisément compatible avec la nature de Dieu. On peut même présumer, malgré les incertitudes de son langage, qu'il a voulu qu’elle fut en Dieu formellement , et non pas seulement éminemment. Car enfin, tous les êtres que Dieu a créés pouvant être éminemment en Dieu, pourquoi Malebranche aurait-il refusé de mettre en Dieu les corps sensibles de cette manière? Pourquoi auraitil refusé, comme il l’a fait, d’y mettre le mouvement, si ce n’est parce qu’il a pensé que l’étendue intelligible pouvait y être mise formellement ? On ne voit pas d’ailleurs pourquoi l’étendue en repos et immobile lui paraît plus digne d’être admise en Dieu que l’étendue mobile *. Ce soupçon, que Malebranche a mis en Dieu une étendue réelle, Arnauld le pousse de plus en plus jusqu’à l’accusation explicite 1 2. Il critique en particulier la distinction que Malebranche a énoncée par la neuvième de ses Méditations chrétiennes, en vue de réfuter le spinozisme, entre l’étendue intelligible, qui est éternelle, immense, nécessaire, et l’étendue matérielle, qui a été créée, qui est bornée et contingente. Outre que Malebranche semble effacer lui-même cette distinction quand il parle de ces espaces immenses dans lesquels le monde a été créé, et qui n’ont ni commencement ni fin, du moment qu’il met en Dieu l’étendue qui est, selon lui, l’essence des corps, comment ne serait-ce pas une éten-

1. Des vraies et des fausses idées, ch. xiv, p. 247-259. Défense de M. Arnauld, 5' partie, p. 509-516; p. 541.

2. Cependant, sur la protestation de Malebranche, Arnauld a déclaré que c’était par voie de conséquence qu’il lui avait attribué la thèse que Dieu est corporel, mais qu’il ne lui avait jamais prêté l’intention de soutenir ou d’accepter cette thèse. — Lettre de M. Arnauld au P. Malebranche, 8° lettre. T. XXXIX, 120-121.

due réelle, l’étendue même dont les corps sont faits? S’il y avait deux espèces d’étendues, dont l’une fut corps, et l’autre ne fût pas corps, l’étendue ne constituerait pas toute la nature des corps, mais n’en serait que le genre, qui aurait besoin d’être complété par une différence spécifique. Étendue et corps ne seraient donc pas la même chose, et ce sont cependant une seule et même chose, d’après la doctrine de l’auteur. Elle a beau s’en défendre : la philosophie de Malebranche va rejoindre là-dessus celle de Spinoza l.

Même si l’étendue intelligible n’était pas une notion contradictoire et indigne de déterminer un attribut de Dieu, elle serait hors d’état de remplir le rôle qui lui est prêté dans la formation de notre connaissance. Malebranche soutient que l’esprit peut voir dans l’étendue intelligible toutes les figures qu’il désire se représenter, et que ces figures deviennent sensibles et particulières par les qualités, surtout par la couleur que l’âme y attache. Mais si l’esprit ne connaissait pas au préalable telle figure, il serait bien incapable d’aller la découper dans l’étendue intelligible, comme un sculpteur ne saurait saisir dans un bloc de marbre le visage qu’il en doit tirer s’il ne connaît pas par ailleurs ce visage. La connaissance des figures particulières est déterminée en nous par les conditions, soit physiques, soit mentales, de la perception, et l’attribution de telles qualités sensibles, qui ne sont pas au reste de vrais principes d’individuation, à telles figures ne résulte pas d’une puissance arbitraire de notre âme. Enfin comment oser soutenir que le désir de l’âme suffit pour faire apparaître dans toute leur clarté les idées que nous souhaitons ? Rien n’est plus contraire à l'expérience. Si je ne sais que

1. Défense de M. Arnauld, lettre à Monsieur..., p. 401; 5e partiep. 516-519 ; p. 538.

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confusément ce que c'est qu’une parabole, j’aurai beau désirer d’en avoir une idée plus distincte: la force de mon désir ne fera souvent que me rendre plus sensible mon incapacité d’accroître la clarté de mon idée Ainsi une multitude de raisons établissant que pour apercevoir les choses malferielles, nous n’avons nullement besoin de les voir par des êtres représentatifs et de les voir en Dieu. Mais si la doctrine est vraie, par quelle singulière exception Malebranche veut-il que nous ne percevions pas notre âme de la même manière ? L’idée de l’âme n’est-elle pas en Dieu aussi bien que l’idée de l’étendue ? Et ce qu’il y a en Dieu qui représente notre âme n’est-il pas aussi spirituel, aussi intelligible que ce qui représente les corps ? N’est-ce pas ce que Dieu aurait dû nous découvrir avant tout ? — Mais Dieu ne l’a pas voulu. — D’où sait-on que Dieu veut l’un et ne veut pas l’autre ? Le grand argument, c’est que la connaissance que nous avons de notre âme est fort imparfaite, que nous ne connaissons pas les propriétés qui lui appartiennent de la même façon que nous connaissons les propriétés dont l’étendue est capable. Mais il s’en faut bien que l’idée de l’étendue nous découvre aussi aisément et aussi complètement toutes ses propriétés ; la connaissance que nous avons des corps reste très limitée en fait ; d’autre part, la connaissance que nous avons de notre âme, si imparfaitequ’elle soit, peut être très considérable; elle est môme sans nul doute une connaissance claire, si l’on ne soutient pas, contre l’avis de Descartes, que ce qui est^clair est toujours nécessairement compréhensible. L’incompréhensibilité de Pâme ne prouve pas contre la clarté de la connaissance que nous en pouvons avoir. Quant à dire, comme Malebranche, que la fausse attribution de nos

1. Des vraies et des fausses idées, ch. xv et xvi, p. 259-272. — Défense de M. Arnauld, 5e partie, p. 528; p. 555-5GI; p. 570-573.

sentiments aux corps doit être mise au compte de l’imperfection de la connaissance de notre âme, quoi de plus arbitraire ? Pourquoi n’est-elle pas mise plutôt au compte de l’imperfection de notre connaissance de l’étendue? Est-il juste de soutenir que si nous reconnaissons les sentiments comme nous appartenant, c’est parce que la considération de l’étendue nous a révélé qu'ils ne pouvaient pas appartenir aux corps? Mais nous savons directement que nos sentiments nous appartiennent, et la seule question qui se pose, c’est de savoir si, nous appartenant, ils doivent être aussi rapportés aux choses. Malebranche prétend, au même titre et par les mêmes raisons générales que Descartes, fonder la distinction de l’esprit et du corps ; mais s’il affirme avoir une idée claire du corps et n’avoir qu’un sentiment confus de l’esprit, d’où tirera-t-il le moyen de répondre à ceux qui soutiennent comme Hobbes que la pensée est un mouvement, corporel ? Pour conclure que la pensée n’est ni figure, ni mouvement, il faut savoir clairement ce qu’est la pensée. En réalité, nous le savons. Mais Malebranche, ayant fait de la vision des idées ou êtres représentatifs hors de nous, le modèle de la connaissance, a relevé par contraste que la connaissance de nous-mêmes n’était qu’une connaissance par conscience ; en substituant adroitement au mot «conscience» le mot «sentiment intérieur», il a travaillé à faire perdre de vue que c’était une connaissance, et il a fini peu à peu par opposer la perception de nous-mêmes à la perception des choses comme sentir à connaître.

Ainsi cette façon de prendre l’idée pour un être représentatif non seulement a conduit Malebranche à toutes sortes d’ambiguïtés, de contradictions et d’erreurs ; mais encore elle embrouille chez lui les plus claires et les plus naturelles notions que nous aurions sans cela de nos connaissances: à tel point qu’on ne

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sait même pas exactement s’il y a ou s’il n’y a pas une idée de Dieu. Restituons donc au mot « idée » sa signification exacte, qui est celle de perception : nous aurons l’idée vraie. Si nous entendons par idée, suivant une acception artificielle et chimérique, un être représentatif, nous n’aurons jamais qu’une fausse idée.

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