‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 32 sur 42 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LES INCLINATIONS BT LES PASSIONS

Comme Dieu seul est la cause véritable de notre être; comme Dieu seul est la cause de nos connaissances; comme Dieu seul est la cause de nos sentiments ; comme Dieu seul est la cause des mouvements de notre corps, — il est également seul la cause des mouvements de notre volonté. L’âme n’est volonté que parce qu’elle est capable de recevoir des inclinations et que parce qu’en réalité Dieu lui imprime un mouvement continuel, de même que la matière n’est mue que parce qu’elle est mobile et que Dieu lui imprime un mouvement selon certaines lois. — En toute rigueur, on peut concevoir un esprit sans volonté, comme l’on peut concevoir un corps sans mouvement. Mais il est plus conforme à la sagesse divine que les corps aient des mouvements et les esprits des inclinations.

En fait la volonté humaine sera donc sujette à des mouvements qui lui imprimeront une certaine manière

d’être et de se conduire. Et ces mouvements seront de deux sortes : les uns constitueront ce que l’on peut appeler proprement des inclinations, et les autres donneront naissance à ce qu’il convient de nommer les passions. En somme, sous la dénomination d'inclinations et de passions, Malebranche étudie ce qu’il appelle dans un sens très général la volonté humaine, c’est-à-dire l’amour qui nous porte vers certains objets en même temps que les mouvements de l’âme qui sont déterminés par cet amour.

Ce sont les inclinations qui devront être considérées en premier lieu, car ce sont des impressions de l’âme qui n’ont pas de rapport avec le corps, et c’est d’elles que dérivent les passions, lesquelles nous disposent à aimer notre corps et ce qui peut être utile à la conservation de notre corps.

Et d’abord, comment connaître les inclinations? Il semble que pour cela il doive suffire de nous consulter nous-mêmes et de discerner par le sentiment intérieur les tendances que nous avons naturellement. Mais cette méthode ne serait sûre et ne serait même applicable que si nos tendances n’étaient pas déréglées : or la foi et la raison s’accordent pour nous apprendre qu’elles le sont. C’est pourquoi il ne faut pas essayer de connaître par l’observation directe nos inclinations telles qu’elles sont naturellement en nous. Il faut donc les déduire, et cette déduction ne se peut faire que par la considération des attributs de Dieu.

Dieu ne peut avoir d’autre fin principale de ses opérations que lui-même, parce qu’il ne peut pas errer en mettant sa dernière fin dans des êtres qui ne renferment pas toute sorte de biens. Mais, audessous de cette fin principale qui est lui-même, il

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peut avoir une autre fin subordonnée qui est la conservation des êtres créés, parce que, créés par lui, ces êtres participent de sa bonté. Or les inclinations naturelles répondent précisément à cette seconde fin : ce sont les impressions continuelles dans les créatures de la volonté de Celui qui leur a donné l’être et qui les conserve dans l’être. Ces inclinations ne pourront donc avoir pour fin principale que Dieu même et pour fin seconde que la conservation de l’être en qui elle se trouve. L’amour de Dieu pour lui-même étant leur raison et leur fondement no saurait manquer d’être leur objet suprême. C’est en elfet l’amour du bien en général qui constitue notre volonté et qui est le principe de nos amours particuliers. Par conséquent il ne faut pas s’imaginer que, en ce qu’elle a de positif, la puissance que nous avons d’aimer ou de vouloir vienne ou dépende de nous. Ce qui dépend de nous, c’est la puissance de mal aimer ou plutôt de bien aimer ce que nous ne devons point aimer. Aussi, même dans ces égarements auxquels elle est exposée, notre volonté apporte cet amour de Dieu qui fait qu’elle est capable d’aimer en général. « Car quoique lo péché ait corrompu toutes choses, il ne les a pas détruites. Quoique nos inclinations naturelles n’aient pas toujours Dieu pour fin par le choix libre de notre volonté, elles ont toujours Dieu pour fin dans l’institution de la nature: car Dieu qui les produit et qui les conserve en nous ne les produit et ne les conserve que pour lui. Tous les pécheurs tendent à Dieu par l’impression qu’ils reçoivent de Dieu quoiqu’ils s’en éloignent par l'erreur et l’égarement de leur esprit. » ( Recherche . Liv. IV.) Le mal n’est pas l’absence, il est la dépravation de l’amour divin. « Pour aimer le mal, il faut aimer le bien ; car on ne peut aimer le mal que parce qu’on le regarde comme un bien, que par l’impression naturelle qu'on a pour le bien. » ( Traité de Morale. I.

Chap. in.) Remarque profonde' et qui demande à être retenue pour l’intelligence de toute la suite de la doctrine morale de Malebranche. A ses yeux, de même que les hommes ne sont capables de sensations et d’imaginations que parce qu’ils sont capables de pures intellections, de même ils ne sont capables d’un amour déréglé et sensible que parce qu’ils sont capables d’un amour spirituel et pur.

Ce sont donc nos inclinations naturelles qui sont à l’origine de tous nos désirs et de toutes nos aversions. En elles-mêmes êlles sont les mouvements de l’âme qui nous sont communs avec les pures intelligences : ce sont des impressions de l’auteur de la nature qui nous portent principalement à l’aimer comme souverain bien et à aimer notre prochain par rapport à lui. Elles sont sans relation avec le corps.

Ici se présente d’elle-même la question du rapport de nos inclinations avec la liberté. Mais nous devons réserver l’examen du problème de la liberté chez Malebranche. Il nous suffira pour l’instant de constater que Malebranche fait intervenir la liberté dans les inclinations pour y jouer un double rôle: — 1° « étant libres, nous pouvons déterminer, et nous déterminons en effet à des biens particuliers, et par conséquent à de faux biens, le bon amour que Dieu ne cesse point d’imprimer en nous tant qu’il ne cesse point de nous conserver » ; ( Recherche . Liv. IV. Chap. i.) — 2° « c’est de cette inclination pour le bien en général que nous avons la force de suspendre notre consentement à l’égard des biens particuliers qui ne remplissent pas l’âme entièrement. » {Ibidem.)

Il y a trois sortes générales d’inclinations; 1° l’inclination pour le bien en général, laquelle, à vrai dire, est le principe de toutes nos inclinations naturelles ; 2° l’inclination que nous avons pour la conservation de notre être ; 3° l’inclination que nous avons pour les

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autres créatures, qui sont utiles ou à nous-mêmes ou à ceux que nous aimons. — Ce sont surtout les erreurs auxquelles donnent lieu ces différentes inclinations que Malebranche s’applique à étudier. Si ces inclinations restaient à l’état pur, elles ne pourraient pas être erronées. Si elles sont ou si elles deviennent erronées, c'est que le corps influe sur elles. On doit néanmoins persister à distinguer les inclinations des passions, parce que, dans le cas des inclinations, le corps n’intervient qu’indirectement à titre de cause ou de fin, tandis que les passions proprement dites s’éveillent directement à l’occasion des mouvements extraordinaires des esprits animaux et du sang. ( Recherche . Liv. Y. Chap. i.)

1° L'inclination pour le bien en général est le principe de l’inquiétude de notre volonté : car cette vaste capacité qu'a la volonté pour le bien en général et par suite pour tous les biens qui sont compris en lui ne peut être remplie par les choses que l’esprit lui représente et cependant ce mouvement continuel que Dieu lui imprime vers le bien ne peut s’arrêter. Ainsi la volonté oblige l’esprit à se représenter toutes sortes d’objets : l’esprit se les représente ; mais l’âme ne les goûte pas, ou, si elle les goûte, elle ne s’en contente pas. Tout ce qui est fini peut un moment détourner notre amour, mais ne peut le fixer. De là cette agitation et cette inquiétude perpétuelle de la volonté qui nous poussent de plus en plus à la recherche du nouveau et de l’extraodinaire, nouveau et extraordinaire qui apparaîtra d’ailleurs aussi décevant que les choses communes et familières. — Il est en outre évident que la volonté n’applique l’entendement qu’à des objets qui ont quelque rapport avec nous et qu’elle nous fait négliger les autres ; qu’elle ne permet pas à l’entendement de se fixer longtemps même sur les objets qui un moment nous plaisent ; qu’elle fait

donc courir l’entendement d’objet en objet et rend ainsi impossibles celte attention et cette application qu’exige la découverte des vérités abstraites. — Mais d’autre part, en poursuivant ainsi le bien qu’elle n’atteint pas ou qu’elle n’atteint qu’imparfaitement, la volonté stimule la curiosité, et en soi-même la curiosité, qui est naturelle et nécessaire, peut être salutaire. « Il vaut infiniment mieux chercher avec inquiétude la vérité et le bonheur qu’on ne possède pas que de demeurer dans un faux repos en se contentant du mensonge et des faux biens dont on se repaît ordinairement. Les hommes ne doivent pas être insensibles à la vérité et à leur bonheur ; le nouveau et l’extraordinaire les doit donc réveiller, et il y a une curiosité qui leur doit être permise, ou plutôt qui leur doit être recommandée. » {Recherche . Livre V. Chapitre ni). Mais la curiosité, précisément pour être salutaire, doit se renfermer dans de certaines bornes. Trois règles doivent servir à la modérer. — La première est que les hommes ne doivent point aimer la nouveauté dans les choses de la foi qui ne sont point soumises à la raison. « On trouve assez souvent des esprits de deux humeurs bien différentes : les uns veulent toujours croire aveuglément ; les autres veulent toujours voir évidemment... » Il est rare de trouver des personnes à égale distance de ces deux excès, qui ne cherchent pas d’évidence dans les choses de la foi ou qui n’admettent pas des opinions fausses touchant les choses de la nature x< par une déférence indiscrète et par une basse soumission d’esprit.» (Ibidem). Et Malebranche fait entendre de nouvelles protestations contre l’autorité en matière de philosophie et de science, et tout spécialement contre l’autorité d’Aristote. — La seconde règle, c’est que la nouveauté ne doit jamais nous servir do raison pour croire que les choses sont véritables. On ne doit pas mépriser les choses nou-

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velles, mais il faut les examiner avec soin : il ne faut pas surtout, par lassitude des anciennes opinions qui n’ont pas satisfait, estimer d’avance que les nouvelles satisferont nécessairement. — La troisième règle, c’est qu’il ne faut pas se laisser flatter d’une espérance de bonheur et de science, laquelle s’augmentant peu à peu à proportion de notre passion et de nos désirs se changerait à la fin en fausse assurance : la nouveauté des objets de notre connaissance et de notre volonté ne doit pas nous laisser présumer un entier contentement. Voilà pourquoi il faut savoir renoncer à l’examen de questions vraisemblablement insolubles ou dépourvues d’intérêt, c’est-à-dire de tout autre intérêt que celui de notre amour-propre à paraître très informés.

2° La seconde inclination naturelle se divise en amour de l’être ou de la grandeur et en amour du bien-être ou du plaisir. — Par l’amonr de la grandeur ou de la perfection de notre être, nous affectons la puissance, l’élévation, l’indépendance; « nous désirons en quelque manière d’avoir l’être nécessaire ; nous voulons en un sens être comme des dieux. » ( Recherche . Livre V. Chapitre v.) Par là nous voulons nous assurer la prééminence et l’autorité sur les autres : et les moyens sont la vertu, la science, les dignités, les richesses. Mais en dehors même de l’inégale valeur de ces moyens, il y a des principes de corruption qui tiennent à ce que nous prétendons peut-être moins les avoir que paraître les avoir. Et ici Malebranche cite la maxime suivante de La Rochefoucauld : « La vertu n’irait pas loin si la vanité ne lui tenait compagnie. » ( Ibidem . Chapitre vi.) A coup sur la vertu, quand elle est sincère, est moins sujette à illusion; mais il arrive qu’elle inspire un mépris irréfléchi et sans fondement des sciences; or il y a des sciences qui, comme la métaphysique ou la

science de l’homme et la science de la nature, sont très utiles pour la véritable vertu et la véritable piété. « La connaissance de la cause universelle ou de l’existence d’un Dieu est absolument nécessaire, puisque même la certitude de la foi dépend de la connaissance que la raison donne de l’existence d’un Dieu... La science de l’homme ou de soi-même est une science qu’on ne peut raisonnablement mépriser... et l’on peut dire que si un homme grossier et stupide est infiniment au-dessus de la matière parce qu’il sait qu’il est, et que la matière ne le sait pas, ceux qui connaissent l’homme sont beaucoup au-dessus des personnes grossières et stupides, parce qu’ils savent ce qu’ils sont et que les autres ne le savent point... On ne peut guère se passer d’avoir au moins une teinture grossière et une connaissance générale dés mathématiques et de la nature. On doit avoir appris ces sciences dès sa jeunesse. Elles détachent l’esprit des choses sensibles et elles l’empêchent de devenir mou et efféminé; elles sont assez d’usage dans la vie; elles nous portent même à Dieu, la connaissance de la naturo le faisant par elle-même, et celle des mathématiques par le dégoût qu’elle nous inspire pour les fausses impressions de nos sens... Ainsi ce ne sont pas les personnes d’une véritable et solide piété qui condamnent ordinairement ce qu’ils n’entendent pas : ce sont plutôt les superstitieux et les hypocrites. » ( Ibidem . Chapitre vi.) Donc le désir de savoir est en lui-même juste et bienfaisant; mais il se corrompt par la recherche de connaissances inutiles et extraordinaires destinées à communiquer une fausse grandeur et une fausse autorité. Pourquoi lire des livres écrits dans des langues étrangères, obscures et corrompues,, écrits par des auteurs sans goût et sans intelligence, si ce n’est qu’en sachant les langues orientales, on doit paraître plus grand que ceux

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qui les ignorent? Pourquoi dresser des tables sans fin des moindres phénomènes astronomiques ? « Quand un homme se met en tête de devonir savant et que l’esprit de polymathie commence à l’agiter, il n’examine guère quelles sont les sciences qui lui sont le plus nécessaires, soit pour se conduire en honnête homme, soit pour perfectionner sa raison ; il regarde seulement ceux qui passent pour savants dans le monde et ce qu’il y a en eux qui les rend considérables. » Malebranche abonde en considérations vives et piquantes contre les pédants, les érudits, et il considère que les méchants livres sont de méchantes actions qui échappent malheureusement à toute juridiction. « C’est pourquoi l’on ne doit jamais espérer que la république des lettres soit mieux réglée que les autres républiques puisque ce sont des hommes qui la composent. Il est même très à propos, afin que l’on puisse se délivrer de l’erreur, qu’il y ait plus de liberté dans la république des lettres que dans les autres où la nouveauté est toujours fort dangereuse ; car ce serait nous confirmer dans les erreurs où nous sommes que de vouloir ôter la liberté aux gens d’étude, et que de condamner sans discernement toutes les nouveautés. » ( Ibidem . Chapitre vin.) Les dignités et les richesses, aussi bien que la vertu et les sciences, nous élèvent au dessus des autres hommes; mais il n’y a pas lieu d’en tenir autant de compte, car elles occupent trop l’esprit de celui qui les possède pour qu’il reste capable de l’attention et du désintéressement nécessaires à la recherche de la vérité. — La grandeur et l’indépendance ne consistent d’ordinaire que dans le rapport que nous avons avec les choses qui nous environnent. Mais les plaisirs sont dans l’âme même et la rendent à ce qu’il semble directement heureuse. « Cet amour du bien-être est plus fort en nous que l’amour de l’être;

et l’amour-propre nous fait désirer quelquefois le non-être, parce que nous n’avons pas le bien-être. » ( Ibidem . Chapitre v.) Quoi qu’en aient dit les Stoïques, qui sont « un peu visionnaires, — et les visionnaires sont véhéments », — le plaisir est toujours un bien et la douleur toujours un mal; mais il n’est pas toujours avantageux de jouir du plaisir et il est quelquefois avantageux de souffrir la douleur. L’erreur fondamentale consiste à croire que ce sont les objets extérieurs qui nous causent du plaisir: en réalité le corps ne peut agir sur l’esprit, et ce n’est pas l’âme non plus qui produit son plaisir et sa douleur, car sans cela elle se serait créée complètement heureuse. Il n’y a que Dieu qui puisse nous faire sentir le plaisir et la douleur. Il en résulte que le plaisir et la douleur ne doivent être régulièrement liés qu’à l’action bonne ou mauvaise. Mais la vérité de ce principe et de cette institution est perpétuellemment méconnue par l’homme. L’homme ayant éprouvé du plaisir à l’occasion de la perception ou de l’usage de certains objets considère ces objets comme aimables et il provoque Dieu à produire en lui, en vertu des lois de l’union de l’âme ot du corps, des plaisirs pour des actions inutiles ou criminelles, en sorte que, depuis le péché, il n’est plus de plaisir sensible entièrement innocent. D’ailleurs l’amour du plaisir suffit pour nous empêcher de découvrir la vérité. Car on ne voit la vérité que lorsqu’on voit les choses comme elles sont : or la recherche du plaisir nous porte à considérer les choses telles qu’elles sont en nous, c’est-àdire selon qu’elles nous frappent et nous touchent. C’est ce goût du plaisir qui fait que pour nous la peine est toujours grande d’avoir gà sortir de nousmêmes, c'est-à-dire de nos sentiments, pour entrer en rapport avec Dieu, c’est-à-dire avec la Raison dans laquelle nous découvrons les idées pures des choses.

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3° La troisième inclination naturelle est celle que nous avons pour ceux avec qui nous vivons et pour les objets qui nous environnent. Parce que Dieu aime tous ses ouvrages, il nous a liés de telle manière avec tout ce qui nous entoure, et principalement avec les êtres de même espèce que nous, que leurs maux nous affligent naturellement, que leur joie nous réjouit, que leur grandeur ou leur abaissement semble augmenter ou diminuer notre être propre. Tenant à toutes choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue : l’homme a une secrète satisfaction de faire partie de l’infini, « parce que, tout petit qu’il est en lui-même, il lui semble qu’il devienne comme infini en se répandant dans les êtres infinis qui l’environnent. » ( Recherche . Livre IV. Chapitre xm.) Mais la plus forte union naturelle que Dieu ait mise entre nous et ses ouvrages est celle qui nous lie aux hommes avec lesquels nous vivons. Dieu nous a commandé de les aimer comme d’autres nous-mêmes, et, afin que l’amour de choix par lequel nous les aimons soit ferme et constant, il le soutient et le fortifie sans cesse par un amour naturel qu’il imprime en nous. De là ces liens invisibles qui, même à notre insu, nous rattachent à nos semblables. C’est par là que les inclinations qui en elles-mêmes sont le plus opposées à la société y deviennent le plus utiles lorsqu’elles sont modérées. C’est ainsi que le désir de la grandeur, sans contrepoids, tendrait à la dissolution des sociétés : mais il est tempéréj par l’ordre de la nature de façon à susciter l’émulation, le courage, le dévouement. Il arrive souvent que, en travaillant à leurs intérêts, les hommes travaillent pour leur pays. A défaut de la charité et de l’amour de l’ordre, ce sont la politesse, l’indulgence, la condescendance qui corrigent les manifestations des instincts trop rudes. 11 faut seulement éviter de tromper nos amis

par de fausses louanges et combattre en nous l’esprit de flatterie qui n’est qu’une forme de la lâcheté ou de l’égoïsme.

Telles sont les inclinations que, à raison de leur caractère spirituel, il importait d’étudier en premier lieu, puisque c’est de ces inclinations que naissent en général les passions.

Les passions que nous avons à examiner maintenant sont bien, à leur principe, des mouvements de l’âme en tant précisément qu’elles sont fondées sur les inclinations. Mais, comme nous l’avons dit, les passions nous portent à aimer notre corps, et c’est en tant que rapportées au corps qu’elles sont proprement des passions.

L’union du corps avec l’âme va donc jouer ici un rôle prépondérant. « Les sens, l’imagination et les passions vont toujours de compagnie... Par les passions je n’entends point les sens qui les produisent, ni l’imagination qui les excite et qui les entretient. J’entends le mouvement de l’âme et des esprits causé par les sens et par l’imagination, et qui agit à son tour sur la cause qui les produit: car tout cela n’est qu’une circulation continuelle de sentiments et de mouvements qui s’entretiennent et se reproduisent...».

( Traité de Morale. Première partie. Chapitro xiii.) « L’homme n’étant point un esprit pur, il est impossible qu’il ait quelque inclination toute pure sans mélange de quelque passion petite ou grande. Ainsi l’amour de la vérité, de la justice, de la vertu, de Dieu même, est toujours accompagné de quelques mouvements d’esprits qui rendent cet amour sensible, quoiqu’on ne s’en aperçoive pas à cause que l’on a presque toujours d’autres sentiments vifs, de même

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que la connaissance des choses spirituelles est toujours accompagnée de quelques traces du cerveau qui rendent cette connaissance plus vive, mais d’ordinaire plu% confuse... Ainsi nous pouvons dire quo nous sommes unis d’une manière sensible non seulement à toutes les choses qui ont rapport à la conservation de la vie, mais encore aux choses spirituelles auxquelles l’esprit est uni immédiatement par lui -même... Nous prenons toujours quelque intérêt dans les vérités même les plus abstraites lorsque nous les connaissons, parce qu’au moins il y a ce rapport entre elles et notre esprit que nous les connaissons. Elles sont nôtres, pour ainsi dire, par notre connaissance. » {Ibidem.)

L’union de l’âme avec les choses sensibles n’est pas d’une égale étendue ni d’une égale force chez tous les hommes. Il faut d’abord qu’il y ait les idées de ces choses, et telles et telles idées peuvent, faute de connaissance, manquer à certains hommes. En outre, l’union de l’âme avec les objets sensibles que l’on a vus et que l’on a goûtés est plus forte que l’union avec ceux que l’on a seulement imaginés et dont on a seulement entendu parler. D’autre part, cette union n’est pas aussi forte chez ceux qui la combattent en s’attachant aux biens de l’esprit que chez ceux qui suivent les mouvements déréglés de leurs passions. Enfin cette union varie suivant les âges, les conditions, les emplois, les dispositions d’esprit.

Dans les passions (sauf dans l’admiration qui est une passion imparfaite) il y a sept choses à distinguer.

1° L’esprit commence par porter un jugement sur un objet, d’où une vue, soit confuse, soit distincte, du rapport que cet objet a avec nous. Nous supposons dès lors que cet objet renferme un bien dont il nous semble que quelqu’un veut nous priver.

2° Ce premier jugement est suivi d’une détermina-

tion actuelle du mouvement de la volonté vers l’objet jugé bon. En effet il fait passer l’âme soit du mouvement indéterminé qui la portait vers le bien en général, soit du mouvement déterminé qui la portait'vers un autre objet particulier au mouvement déterminé qui la porte vers l’objet nouveau. L’âme s’approche de cet objet par son amour. « Elle jugeait que cet objet était un bien par une raison abstraite et qui ne la touchait pas; mais elle en demeure convaincue par l’efficace du sentiment: et plus ce sentiment est vif, plus elle s’attache au bien ^ui semble le produire. d ( Recherche . Livre Y. Chapitre iii.) A ce point de vue, il n’y a pas de différence entre les mouvements d’amour et les mouvements de haine. Car « on ne liait que parce que l’on aime, et le mal qui est hors de nous n’est jugé mal que par rapport au bien dont il nous prive. Ainsi, le mal étant considéré comme la privation du bien, fuir le mal e’est fuir la privation du bien, c’est-à-dire tendre vers le bien. » {Ibidem). On peut citer comme exemple l’augmentation du mouvement de la volonté d’un certain homme vers le bien dont son ennemi réel ou imaginaire veut empêcher qu’il obtienne la possession; « et cette augmentation est d’autant plus grande que l’opposition qu’on lui veut faire lui paraît plus forte. »

3° En suite de cette détermination vient le sentiment proprement dit : sentiment d’amour, d’aversion, de-désir, de joie ou de tristesse. Si nous prenons pour exemple la haine, nous verrons que, tandis que le mouvement de la haine sé ramenait à un mouvement d’amour, le sentiment de la haine diffère du sentiment d’amour. « Les mouvements sont des actions de la volonté ; les sentiments sont des modifications de l’esprit. Les mouvements de la volonté sont les causes naturelles des sentiments de l’esprit, et ces sentiments de l’esprit entretiennent à leur tour les mou-

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vements de la volonté dans leur détermination. » Par exemple le sentiment de la haine [dans l’homme qui l éprouve est une suite naturelle du mouvement qui s’est excité dans sa volonté à la vue du mal, et ce mouvement de la volonté est ensuite entretenu par le sentiment dont il est cause.

4° Il se produit maintenant une nouvelle détermination du cours des esprits animaux et du sang vers les parties extérieures du corps et vers les viscères. La plupart des esprits sont poussés dans les muscles des bras, des jambes, du visage et de toutes les parties extérieures du corps, afin de le mettre dans la disposition propre à la passion qui domine, et de lui donner la contenance et le mouvement nécessaires pour l’acquisition du bien ou la fuite du mal; les autres esprits animaux vent vers le cœur, les poumons, le foie, la rate, afin de pousser ces parties à fournir le plus rapidement possible les esprits animaux indispensables pour conserver le corps dans l’action extraordinaire où il doit être, ou pour l’acquisition du bien ou pour la fuite du mal. Pour régler le^cours des esprits.,, il y a des nerfs qui environnent les artères, aussi bien celles qui montent au cerveau que celles qui conduisent le sang à toutes les autres parties du corps. Si l’ébranlement du cerveau qui accompagne la vue inopinée de quelque circonstance nouvelle resserre les artères qui portent le sang au cerveau en dilatant les artères qui vont aux autres parties du corps, alors la tète est vide de sang, la pâleur se peint sur le visage, le corps est saisi de faiblesse et de tremblement. Si c’est l’inverse qui se produit, c’est-à-dire si ce sont les artères situées dans les membres qui sont resserrées, alors la tête se trouve remplie de sang et le visage devient tout rouge. Théorie très intéressante dans son principe et même on peut dire théorie très féconde. Lange, dans son livre sur les émotions, y signale une vue de

génie et le pressentiment déjà très net des théories qui font des troubles circulatoires le plus essentiel des phénomènes physiques qui constituent l’émotion. Traduite en un langage moderne, la pensée de Malebranche signifie que toute impression émotionnelle forte détermine l’augmentation de l’innervation vaso-motrice et par conséquent la constriction de certaines artères. Il en résulte pratiquement que, par l’expression de son visage et par les mouvemennts de son corps, l’homme prend l’attitude qui lui permet d’empêcher l’action de son ennemi et d’entrer en possession du bien qu’il convoite.

5° Le cinquième élément qui intervient dans le développement de la passion est l’émotion sensible de l’âme qui se sent agitée par le débordement inopiné des esprits animaux : c’est par là que l’âme prend part à ce qui touche le corps. L’émotion de l’âme augmente dans la même proportion que le mouvement des esprits animaux. Ce qu’il importe de noter, c’est que cette émotion n’est pas différente du mouvement de l’âme qui suit immédiatement la vue intellectuelle du bien et qui constitue la seconde particularité de la passion que nous avons indiquée plus haut. Elle est seulement plus forte et plus vive que le mouvement en question, parce que, en raison de l’agitation du corps, la vue du bien est devenue plus sensible. Le deuxième élément de la passion représentait une idée en quelque sorte décorporalisée : le cinquième élément nous montre la même idée renforcée par la donnée corporelle.

6° Nous arrivons ainsi à ce que l’on peut appeler le sentiment de la passion : sentiment d’amour, d’aversion, de désir, de joie ou de tristesse. Et la même remarque s’impose que pour l’élément qui précède; car ce sentiment n’est pas différent de celui dont nous avons parlé dans la troisième division de notre énumération. Il est tout simplement devenu plus vif par le

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fait que le corps s’y trouve associé et y prend une grande part.

7° Enfin tout se termine dans un certain sentiment de joie, ou plutôt de douceur intérieure, qui témoigne à 1 âme qu’elle est dans l'état où elle doit être par rapport à l’objet qu’elle considère. C’est ce sentiment de satisfaction, c’est cette douceur qui rend nos passions agréables et qui nous porte à y consentir et à nous y abandonner.

Malebranche conclut : « Toutes ces choses que nous venons de dire se rencontrent dans toutes les passions, si ce n’est lorsqu’elles s’excitent par des sentiments confus, et que l’esprit n’aperçoit point de bien ni de mal qui les puisse causer ; car alors il est évident que les trois premières choses ne s’y rencontrent point. » (. Recherche . Livre Y. Chapitre ni.)

Ceci posé, comment peut-on distinguer et classer les passions? Tous les hommes ont les mêmes inclinations naturelles qui n’ont point de rapport au corps. Ils ont aussi toutes celles qui ont rapport au corps et que nous avons appelées passions, lorsque leur corps est parfaitement disposé. Mais les divers tempéraments des corps et leurs changements fréquents sont cause qu’il y a une variété infinie dans les passions particulières. Ajoutez à la di versité de la constitution des corps la diversité qui vient des objets des passions, et alors vous comprenez qu’il est impossible de juger par ce que l’un sent de ce que l’autre doit sentir. C’est ainsi que l’amour du plaisir étant une inclination naturelle est général chez tous les hommes. Mais tous ne trouvent pas du plaisirllans les mêmes choses. Les passions générales, comme le désir, la joie, la tristesse, tiennent le milieu entre les inclinations naturelles et les

passions particulières. Pour les passions particulières, les retrouver dans le détail est impossible. Mais ce qui est possible, c’est, au lieu de les dénombrer dans leurs objets, de les expliquer par les rapports que ces objets ont avec nous. Or la nature de ces rapports ne varie pas à l’infini. C’est ainsi que l’.amour et l’aversion sont les passions mères. Et elles n’engendrent en somme que trois passions générales: le désir quand le bien est possible; la joie quand le bien est présent ou quand le mal est passé ; la tristesse quand le mal est présent ou quand le bien est absent. Au fond les passions particulières ne sont jamais composées que de ces trois passions primitives comme données premières. Et elles sont d’autant plus composées que l’idée principale du bien ou du mal qui les excite est accompagnée d’un plus grand nombre d’idées accessoires ou que le bien ou le mal sont plus circonstanciés par rapport à nous. Les lois de la liaison des idées s’appliquent au mélange et à la combinaison des passions ; et, comme la même passion a des degrés infinis, elle peut, en se joignant avec les autres, se combiner en une infinité de manières : de sorte qu’il n’y a peut-être jamais eu deux hommes émus d’une même passion. (. Recherche . Livre Y. Chapitre vu.)

C’est par les différents jugements que l’âme fait des biens et des maux que les trois passions simples, désir, joie, et tristesse, se diversifient et se spécifient. De plus ces passions elles-mêmes peuvent se composer ensemble: non seulement le désir et la joie ou bien le désir et la tristesse se rencontrent ensemble, mais il arrive souvent que la joie et la tristesse se mêlent l’une à l’autre. Ainsi les trois passions primitives peuvent à des degrés divers se composer ensemble. Et les passions ainsi formées peuvent à leur tour se composer avec les jugements. Mais il faut prendre garde que les jugements qui se composent avec les passions sont

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bien loin de les déterminer toujours : ce sont plutôt les jugements qui sont déterminés par les passions. Toutes les passions tendent à provoquer des jugements qui les justifient. Le désir nous porte par lui-même à juger avantageusement de son objet, si c’est un désir d’amour, et il nous porte à en juger désavantageusement si c’est un désir d’aversion. Il n’y a point d’objet de nos passions, si vil et si méprisable qu’il soit, que nous ne soyons portés à déclarer bon par un jugement fa vorable lorsque nous trouvons du plaisir dans sa jouissance. Et nos jugements sont liés aussi à nos états physiques. Ceux qui ont une grande abondance de sang et d'esprits animaux jugent toujours possible la possession des plus grands biens : ils sont naturellement portés à l’espérance. Tels sont les jeunes gens ou les hommes doués d’un tempérament sanguin. Ceux qui souffrent d’une disette évidente d’esprits animaux et de sang aperçoivent partout des difficultés insurmontables et sont voués à une crainte perpétuelle et universelle. Tels sont les mélancoliques et les vieillards. Il faut ajouter que les passions sont tenaces. Non contentes de disposer toujours l’esprit à porter des jugements qui les justifient, elles sont loin d’être indifférentes les unes pour les-autres et elles travaillent à se soutenir réciproquement. Ainsi toutes celles qui se peuvent souffrir contribuent fidèlement à leur mutuelle conservation.

Comment devons-nous nous conduire à l’égard des passions ?

Malebranche observe que certains esprits forts réduits par l’orgueil des passions à la condition des bêtes proposent une théorie renouvelée des Épicuriens. Ils disent que puisqu’il faut aimer le bien et fuir le mal,

et puisque le plaisir est le caractère que la nature a attaché au bien et la douleur le caractère que la nature a attaché au mal, il faut s’abandonner à ses passions puisqu’on y goûte du plaisir et éviter d’y résister puisqu’on en ressentirait de la peine. Il faut uniquement se garder de l’abus, car c’est là seulement que serait le mal. — Malebranche écarte cette doctrine en traitant les raisonnements où elle s’appuie d’ « opinions infâmes. »

A l’opposé des Épicuriens nous trouvons les Stoïciens. Mais eux non plus ne résolvent pas la question. Ils se bornent à trancher arbitrairement le nœud des difficultés en niant que le plaisir soit un bien et que la douleur soit un mal. Ils soutiennent que l’homme qui sait ne dépendre que do lui-même ne s’afflige point delà perte de son honneur, de ses biens, de ses amis, de ses parents, de l’exil, des injures, de la maladie, de la mort. — Mais, contester que le plaisir soit un bien et que la douleur soit un mal, c’est philosopher contre l’expérience, car l’expérience nous obligera toujours à nous ranger au sentiment de ceux qui estiment qu’une grande douleur est une grande misère. D’autre part il est déraisonnable de soutenir que les hommes peuvent ne dépendre que d’eux-mêmes et qu’il n’y a qu’à penser à la vertu et à l’indépendance pour être vertueux et indépendant. Car nous sommes unis à tout l’univers et le péché a transformé cette union en dépendance.

Il faut poser en principe et fermement maintenir que le plaisir est bon et que la douleur est mauvaise; que c.’est par le plaisir et la douleur que nous connaissons les choses utiles ou nuisibles et qu’en ce sens il est naturel de suivre le mouvement des passions. Ce sont là des vérités qui doivent être admises et retenues, mais il faut bien remarquer qu’elles ne regardent que le corps. Or le bien de notre corps

INCLINATIONS ET PASSIONS

n’est pas nécessairement notre bien; il n’est surtout pas tout notre bien. Nous pouvons procurer le bien de notre corps, mais sans nous y attacher. Car notre âme a aussi son bien, savoir co bien qui seul est audessus d’elle, qui seul la conserve et qui seul produit en elle des sentiments de plaisir et de douleur, c’està-dire Dieu. C’est ce que les philosophes païens ne comprenaient pas. Mais nous devons reconnaître qu’il serait vain de rechercher notre félicité hors de Dieu.

Il résulte de ces considérations que le mal ne consiste pas à suivre les passions en tant qu’elles sont vraiment utiles à la conservation du corps, mais bien à laisser remplir par elles notre capacité d’amour. Le but qu’il faut chercher à atteindre peut donc se définir ainsi: nous devons essayer d’être les maîtres de nos passions sans entreprendre de les extirper. Car il arrive qu’elles sont des auxiliaires utiles au développement de nos facultés. C’est ainsi que dans notre condition actuelle une passion comme l’admiration peut avoir le grand avantage d’appliquer l’esprit à certains objets et de retenir cette application. Nous voyons tous les jours des esprits qui ne trouvent point de goût à l’étude, bien qu’ils soient convaincus de la convenance qu’il y a pour eux à étudier certaines matières. Mais cette conviction est purement abstraite, et elle ne détermine qu’une volonté de pure raison. Tant que cette volonté de pure raison ne sera pas soutenue par quelque passion, l’étude se fera d’une manière si faible et si languissante que les idées qu'elle mettra en jeu ressembleront à des fantômes qu’on ne fait qu’entrevoir et qui disparaissent en un' moment. Mais faites intervenir l’admiration et tout sera changé. L’aide du corps rendra le commandement de la volonté efficace et déterminera une application de l’esprit victorieuse de tous les obstacles.

Mais, si le résultat à obtenir est de gouverner les

pussions, comment faudra-t-il s’y prendre pour réussir à s’en rendre maître? Malebranche ne croit pas que la volonté puisse arriver à cette domination par une intervention brusque et par des actes violents. Il laut prendre un biais et user d’adresse pour tâcher de tromper un ennemi qui n’agit souvent que par surprise. Il faut employer des moyens spirituels. On s’appliquera par exemple à se représenter des choses contraires à celles qui excitent et qui entretiennent le mouvement violent dos esprits animaux pour faire révulsion, ou bien on s’elforcera à penser à des choses simplement différentes afin de faire diversion. En d’autres termes la loi de la liaison des idées peut nous permettre d’attacher fortement quelque pensée solide ou vraie aux mouvements plus ou moins vifs qui s’excitent en nous de telle sorte que ces mouvements rencontrent là une résistance : et il faut prendre garde que ces pensées nouvelles soient elles-mêmes accompagnées du mouvement des esprits qui est nécessaire pour que leur résistance soit proportionnée. Bref, les procédés qui font que l'esprit s’égare peuvent servir à rétablir ici dans quelque mesure la vérité et le bien. — Mais il ne faut pas non plus se faire illusion: cesliaisons sont difficiles à opérer et à maintenir; de plus les idées ainsi liées restent accessoires par rapport aux idées principales qui excitent les mouvements des esprits, et ceux-ci peuvent même être assez violents pour ne leur faire aucune place. Si les connaissances claires et évidentes du bien et du mal peuvent exciter quelque passion parce que nos connaissances sont toujours accompagnées de quelque mouvement d’esprit, cependant ces passions sont presque toujoursfaibles et parfois presque insensibles. Aussi devra-t-on user de la prière et tâcher de se rendre présente à l’esprit quelque vérité si solide et si forte que l’on puisse par ce moyen vaincre les passions les plus violentes.

INCLINATIONS ET PASSIONS

Ainsi les passions ne sont pas directement et immédiatement soumises à nos volontés. « Rien n’est plus difficile que de les modérer à cause de la perte que nous avons faite par le péché du pouvoir que nous devrions avoir sur notre corps. » Et cependant il faut bien que nous travaillions à les modérer de notre mieux. Malebranche propose six règles pour obtenir ce résultat.

1° Il faut éviter les objets qui excitent les passions et mortifier ses sens. 2° Il faut tenir son imagination dans le respect qu’elle doit à la raison ou faire sans cesse révulsion dans les esprits qui par leur cours entretiennent les traces criminelles. 3° Il faut chercher les moyens de rendre les passions ridicules et méprisables, les éclairer par la lumière, les confronter à l’ordre, en découvrir les suites malheureuses. 4° Il faut éviter de former des desseins ou de s’engager dans une entreprise quand elles sont excitées. 5° Il faut prendre l’habitude de se faire une loi de consulter la Raison en toutes choses, et, lorsqu’on y a manqué par surprise ou autrement, ne pas chercher à se justifier. 6° Il faut travailler à augmenter la force et la liberté de son esprit pour se rendre capable d’attention et savoir suspendre son consentement jusqu’à ce que la vérité l’emporte. ( Traité de Morale. Première partie. Chap. xm.)

Le simple exposé de cette théorie dos inclinations et des passions montre assez que, sur ce point, Malebranche doit beaucoup à Descartes. Descartes voyait dans les passions « des émotions de l’âme... causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits. » Or on a pu voir la place que tiennent les

esprits chez Malebranche dans le jeu des passions. Mais, si Malebranche emprunte à Descartes, il met aussi en avant des vues qui lui sont propres. Telle est principalement la conception des inclinations considérées comme antécédentes aux passions. En cela il a vraiment fait œuvre originale. D’ailleurs, d’une manière plus générale, il a élargi considérablement les cadres qui lui étaient fournis par Descartes. Il a augmenté beaucoup le trésor des explications psychologiques et morales relatives aux passions. Nous pouvons donc conclure en toute assurance que, dans son ensemble, la théorie des passions développée par Malebranche est plus riche que la théorie des passions proposée par Descartes.

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