‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 34 sur 42 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

LA MORALE

Nous connaissons déjà, par l’exposé des théories sur les sens, l’imagination, les passions, une bonne partie des vues morales de Malebranche, en même temps que les principes métaphysiques auxquels elles se rattachent. Nous savons comment Malebranche entend la double union que nous avons avec Dieu et avec le corps, la première étant immédiate, la seconde n’étant et ne pouvant être qu’indirecte et à certains égards illusoire. « L’esprit ne peut être uni au corps que parce qu'il est uni à Dieu même. Il est certain par mille et mille raisons que, si je souffre par exemple la douleur d’une piqûre, c’est que Dieu agit en moi, en conséquence néanmoins des lois de l’union de l’âme et du corps : lois efficaces par l’action des volontés divines qui seules sont capables d’agir en moi. Mais le corps par lui-même ne peut être uni à l’esprit, ni l’esprit au corps. Ils n’ont nul rapport entre eux, ni nulle créature à quelqu’autre :

je parle des rapports de causalité tels que sont ceux qui dépendent de l’union de l’âme et du corps. C’est Dieu qui fait tout. Sa volonté est le lien de toutes les unions ». ( Traité de Morale. I. Chapitre x). La conséquence, c’est qu’ « il faut d’un côté faire tous ses efforts pour augmenter cette espèce d’union de l’esprit avec Dieu, laquelle n’a point de rapport aux objets sensibles ; et de l’autre diminuer autant qu’il est possible cette autre espèce d'union qui a rapport aux corps, substances inférieures à la nôtre, et qui, bien loin de pouvoir nous rendre parfaits, ne peuvent par eux-mêmes agir en nous ». [Ibidem). « Tâchons donc de nous bien convaincre que nos sens sont des faux témoins, qui portent sans cesse témoignage contre nous en faveur de nos passions; et que, s’il est permis de les écouter pour le bien du corps, rien n’est plus dangereux que de les consulter pour le bien de l’âme... Il vaut mieux sortir d’un courant qui nous entraîne, si nous cessons un moment d’y résister, que d’y demeurer dans une action continuelle; du moins c’est là le plus sûr. Il vaut donc mieux, autant que nous le pouvons, rompre le commerce que nous avons par les sens avec les objets sensibles, que de s’exposer à mille et mille dangers en se fiant sur ses propres forces : forces certainement vaines et trompeuses ». (: Traité de Morale. I. Chapitre xi). De même il faut faire taire l’imagination et les ‘passions, non seulement parce qu’elles dépendent des sens, mais encore parce qu’elles ont leur malignité particulière.

Quels sont les principes généraux de la morale de Malebranche? Elle repose avant tout sur ce principe fondamental, que nous avons tous par la Raison commerce avec Dieu. « Par le moyen de la Raison, j’ai ou je puis avoir quelque société avec Dieu, et avec tout ce qu’il y a d’intelligences, puisque tous les esprits ont avec moi un bien commun ou une même loi, la

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Raison. — ‘Cette société spirituelle consiste dans une participation de la même substance intelligible du Verbe, de laquelle tous les esprits peuvent se nourrir. En contemplant cette Divine substance, je puis voir une partie de ce que Dieu pense-, car Dieu voit toutes les vérités , et j’en puis voir quelques-unes. Je puis aussi découvrir quelque chose de ce que Dieu veut ; car Dieu ne veut que selon V ordre, et l’ordre ne m’est pas entièrement inconnu. Certainement Dieu aime les choses à proportion qu’elles sont aimables, et je puis découvrir qu’il y a des choses plus parfaites, plus estimables, plus aimables les unes que les autres». ( Traité de Morale. I. Chapitre i).

La Morale est fondée sur l’ordre, et l’ordre lui-même est fondé sur les rapports de perfection qui, en Dieu, sont distincts des rapports de grandeur, lesquels rap^ports de grandeur constituent ce que l’on peut appeler plus spécialement la vérité, c’est-à-dire la vérité spéculative. « On peut distinguer en Dieu deux sortes de vérités ou de rapports, des rapports de grandeur et des rapports de perfection, des vérités spéculatives et des vérités pratiques, des rapports qui n’excitent par leur évidence que des jugements, et d’autres rapports qui excitent encore des mouvements. Ce n’est pas néanmoins que les rapports de perfection puissent être clairement connus s’ils ne s’expriment par des rapports de grandeur. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. Deux fois deux font quatro : c’est un rapport d’égalité en grandeur ; c’est une vérité spéculative qui n’excite point de mouvement dans l’âme, ni arnour, ni haine, ni estime, ni mépris, etc... L’homme vaut mieux que la bête : c’est un rapport d’inégalité en perfection qui exige non seulement que l’esprit s’y rende, mais que l’amour et l’estime se règlent par la connaissance de ce rapport ou de cette vérité ». ( Entretiens sur la Métaphysique. VIII. — Traité de Mo-

raie I. Chapitre i). « Il y a cette différence entre les rapports de grandeur et les rapports de perfection, que les rapports de grandeur sont des vérités toutes pures, abstraites, métaphysiques, et que les rapports de perfection sont des vérités et en même temps des lois immuables et nécessaires ; ce sont les règles inviolables de tous les mouvements de l’esprit. Ainsi ces vérités sont l’ordre que Dieu même consulte dans toutes ses opérations; car, aimant toujours toutes choses à proportion qu’elles sont aimables, les différents degrés de perfection règlent les différents degrés de son amour et la subordination qu’il établit entre ses créatures ». ( Méditations chrétiennes. IV).

Lorsque l’homme règle son amour sur ces rapports de perfection, il suit une loi que Dieu aime invinciblement, et il se rend semblable à Dieu autant qu’il en est capable ; et par là, travaillant à sa perfection, il travaille à son bonheur. Ce n’est pas à dire que le bonheur sorte de la perfection par la loi d’une continuité intrinsèque. Le rapport à concevoir entre la perfection et le bonheur n’est pas analytique : il est synthétique. Car, si la perfection dépend de l’homme, c’est de Dieu que dépend le bonheur. Mais, si l’homme se rend parfait, Dieu ne manquera pas de le rendre heureux. Si la perfection ne renferme pas le bonheur, le bonheur suit et accompagne la perfection en vertu d’une liaison voulue par Dieu qui reconnaît et récompense ainsi le mérite de la perfection. Ainsi le rapport de la vertu et du bonheur est fondé sur la justice de Dieu. Les textes de Malebranche à l’appui de cette doctrine sont nombreux et formels. Dans le chapitre premier de la première partie du Traité de Morale , il écrit notamment ceci : « Si l’homme fait ce qui dépend en quelque sorte de lui, c’est-à-dire s’il mérite en se rendant parfait, Dieu fera en lui ce qui n’en dépend en aucune manière en le rendant heureux. Car Dieu

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aimant les êtres à proportion qu’ils sont aimables, et les plus parfaits étant les plus aimables, les plus parfaits seront les plus puissants, les plus heureux, les plus contents... Nous sommes raisonnables ; notre vertu, notre perfection, c’est d’aimer la Raison ou plutôt c’est d’aimer 1 Ordre. Car la connaissance des vérités spéculatives ou des rapports de grandeur ne règle point nos devoirs. C’est principalement la connaissance et l’amour des rapports de perfection ou des vérités pratiques qui fait notre perfection. Appliquonsnous donc à connaître, à aimer, à suivre l’ordre : travaillons à notre perfection. A l’égard de notre bonheur, laissons-le entre les mains de Dieu dont il dépend uniquement. Dieu est juste ; il récompense nécessairement la vertu ».

Toutefois, dans la recherche de la perfection, il faut bien prendre garde à une chose d’importance capitale et faire une distinction faute de laquelle on pourrait s’égarer hors des voies de la vraie vertu. On pourrait croire que suivre l’ordre, c’est d’une manière générale suivre la nature, la nature étant considérée comme exprimant les décrets de la volonté divine. C’est ainsi que les stoïciens avaient fait reposer leur morale sur le principe de la conformité à la nature parce qu’ils voyaient dans cette conformité à la nature la conformité à l’ordre divin. Telle n’est pas la pensée de Malebranche. Pour lui, suivre la nature, ce n’est pas nécessairement suivre l’ordre; et l’on pourrait même suivre la puissance divine dans ses manifestations qui résultent du jeu des causes occasionnelles tout en résistant en réalité à l’ordre. C’est pourquoi il désavoue et combat le point de vue des stoïciens. Il dit à ce sujet : « C’est l’obéissance que l’on rend à l’ordre, c’est la soumission à la Loi divine qui est vertu en tous sens. La soumission à la nature, aux suites des décrets Divins ou à la puissance de Dieu est

plutôt nécessité que vertu. On peut suivre la nature et se dérégler, car maintenant la nature est déréglée. On peut au contraire résister à l'action de Dieu sans contrevenir à ses ordres : car souvent l’action particulière de Dieu est tellement déterminée par les causes secondes ou occasionnelles qu’en un sens elle n’est point conforme à l’ordre... L’ordre même voulant que Dieu, comme cause générale, agisse d’une manière uniforme et constante, en conséquence des lois générales qu’il a établies, il produit des effets contraires à l’ordre. Il forme des monstres. Et, comme dit un prophète, il sert maintenant à l’injustice des hommes, à cause de la simplicité des voies par lesquelles il exécute ses desseins... Nous pouvons connaître l’ordre par l’union avec le Verbe Éternel, avec la Raison universelle. Il peut donc être notre Loi, il peut nous conduire. Mais les Décrets divins nous sont absolument inconnus, n’en faisons donc point notre règle. Laissons aux sages de la Grèce et aux Stoïciens cette vertu chimérique de suivre Dieu ou la nature ».

( Traité de Morale. I. Chapitre i). Ainsi est condamnée la morale stoïcienne. Évidemment il y aura parfois coïncidence entre l’ordre et la nature. Mais il ne faut se conformer à l’ordre particulier de la nature que quand il rentre dans l’ordre supérieur et véritable. La vraie règle, c’est que nous ne devons avoir égard à l’ordre de la nature qu’autant que l’ordre immuable et nécessaire l’exige ou le permet.

En somme, on peut dire que, pour Malebranche, l’amour de l’ordre constitue toute la morale. A le bien prendre, il est la seule vertu. « L’amour de l’ordre n’est, pas seulement la principale des vertus morales, c’est l’unique vertu : c’est la vertu mère, fondamentale, universelle ; vertu qui seule rend vertueuses les habitudes ou les dispositions des esprits. Celui qui donne son bien aux pauvres ou par vanité,

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ou par une compassion naturelle n’est point libéral, parce que ce n’est point la Raison qui le conduit, ni l’ordre qui le règle ; ce n’est qu’orgueil, ou que disposition de machine... Il en est de même de toutes les vertus. Si l’amour de l'ordre n’en est le principe, elles sont fausses et vaines, indignes en toutes manières d’une nature raisonnable qui porte l’image de Dieu même, et qui par la Raison a société avec lui. Elles tirent leur origine de la disposition du corps... » (: Traité de Morale. I. Chapitre n).

Ce qui fait que cette doctrine de l’unité de vertu surprend et déconcerte, c’est que les philosophes ont eu le tort de confondre les devoirs avec les vertus. Ce sont les devoirs qui sont multiples, tandis que les vertus peuvent être ramenées à l’unité par l’amour de l’ordre. Ce n'est donc pas un paradoxe de soutenir qu’il n’y a qu’une seule vertu, pourvu qu’on ait bien soin d’admettre qu’il y a de très nombreux devoirs qui donnent à celte vertu l’occasion de s’exercer. « Un des plus grands défauts qui se remarquent dans les livres de morale de certains philosophes, dit Malebranche. c’est qu’ils confondent les devoirs avec les vertus ou qu’ils donnent des noms de vertus aux simples devoirs: de sorte que, quoiqu’il n’y ait proprement qu’une vertu, l’amour de l’ordre, ils en produisent une infinité... Il est visible que la vertu doit rendre vertueux celui qui la possède et cependant un homme peut s’acquitter de ses devoirs, faire avec lacilité des actions d’humilité, de générosité, de libéralité, sans avoir aucune de ces vertus. La disposition à s’acquitter de tel de ces devoirs n’est donc pas proprement vertu sans l’amour de l’ordre ». {Ibidem).

La charité ou l’amour de Dieu est une suite de l’amour de l’ordre : or il y a deux espèces d amour, un amour de bienveillance et un amour d union. L’amour d’union suppose que 1 objet aimé est la cause

de notre bonheur : c’est pour cela que nous souhaitons d’être unis à lui afin qu’il nous rende heureux. Mais Dieu seul est capable d’agir sur nous et de nous procurer du bonheur : toute créature étant impuissante, c’est vers Dieu et vers Dieu seul que doit se porter l’amour d’union. — Il n’en est pas de même de l’amour de bienveillance. Comme Dieu a communiqué à ses créatures, sinon la puissance, du moins quelque perfection, et comme il y en a qui sont capables de jouir avec nous d’un même bonheur, l’ordre demande qu’on les estime et qu’on les aime à proportion de la perfection soit naturelle, soit morale qu’elles possèdent, du moins autant que ces perfections nous sont connues. Et c’est cet amour pour les créatures que Malebranche appelle amour d’estime ou de bienveillance.

Dans l’étude des moyens qui conduisent à la vertu, deux lois fondamentales sont à reconnaître: 1° les actes produisent les habitudes et les habitudes produisent les actes ; 2° l’âme ne produit pas toujours les actes de son habitude dominante. Ainsi le pécheur peut ne point commettre tel péché, et le juste peut perdre la charité: il n’y a point de pécheur sans amour pour l’ordre, ni de juste sans amour-propre. Dès lors il est possible à l’homme de changer d’habitudes.

Or il y a deux principes qui déterminent le mouvement naturel de la volonté et qui excitent les habitudes : la lumière et le sentiment. La lumière découvre à l’âme le bien qu’elle aime par une impression invincible. Le sentiment de plaisir assure l’âme que ce bien est actuellement présent. Par quels moyens pouvons-nous faire que la lumière se répande en nous? Par la mise en œuvre de la force d’esprit qui nous permettra d’accomplir le travail de l’attenlion, et par l’usage de la liberté d’esprit qui nous rend toujours

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capables de réserver notre consentement. D’autre pai t les secours surnaturels de la grâce inclineront la volonté corrompue à se conformer à l’ordre. Des grâces de sentiment, agissant par une délectation prévenante, attireront l’àme au vrai bien, le lui feront sentir et aimer, et produiront en elle une sainte concupiscence qui 1 aidera à combattre la concupiscence criminelle, effet du péché.

Telle est dans Malebranche la théorie de la vertu. Et voici maintenant comment il formule sa théorie des devoirs, devoirs qui ne sont que l’application de la vertu aux circonstances diverses de la vie.

Toutes les actions des personnes qui ont une solide vertu ne sont pas pour cela solidement vertueuses : c’est que l'homme n’agit pas toujours par l’influence de son habitude dominante, mais par l’activité de la passion qui est actuellement excitée. De plus, quoique l’habitude dominante de l’amour de l’ordre soit actuellement excitée dans un homme juste, il peut faire des actions défectueuses, imparfaites et même mauvaises par l’ignorance de ses devoirs. Il faut donc savoir régler l’amour de l’ordre par la connaissance

exacte de ses devoirs. — L’amour de l’ordre exige

en effet trois conditions afin qu’une action lui soit conforme. 1° Il faut examiner l’action en elle-même et dans ses circonstances. 2° Il faut suspendre son consentement jusqu’à ce que l’évidence l'emporte, ou l’exécution jusqu’à ce que la nécessité oblige à ne pas différer davantage. 3° 11 faut obéir promptement, exactement, inviolablement à l’ordre connu. En d’autres termes, il faut mettre en œuvre : i° la force de l’esprit; 2° la liberté de l’esprit; 3° la soumission de l’esprit. Or la force et la liberté de l’esprit, ne seraient

pas suffisantes en bien des cas si elles ne s’étaient soutenues d’abord par une étude des devoirs, préférable à toutes les vaines études. Et cette étude ne saurait épuiser la matière. Il est impossible dans un ouvrage d'examiner en détail tous les devoirs qui peuvent se présenter dans les diverses situations possibles. « C’est à chacun d’examiner ses devoirs particuliers, par rapport aux obligations générales et essentielles, et selon les circonstances qui changent à tout moment ». ( Traité de Morale. II. Chapitre i).

Le classement des devoirs se fait tout naturellement par une division en trois parties qui concernent respectivement les devoirs envers Dieu, les devoirs envers les autres, les devoirs envers nous-mêmes.

I. — Les devoirs envers Dieu doivent se rapporter à sa puissance, à sa sagesse et à son amour. Ainsi il faut prendre garde à ces trois choses : à savoir que nous dépendons de la puissance de Dieu, que nous sommes mûs par sa sagesse, et que nous n’avons de mouvement, c’est-à-dire d’inclination et de volonté, que par l’amour qu’il se porte à lui-même. — 1° Pour ce qui regarde la puissance, nous savons que toutes les volontés des créatures sont par elles-mêmes inefficaces, que Dieu seul fait tout et qu il ne communique sa puissance aux créatures que pour les établir causes occasionnelles. Il en résulte qu’il n’y a que Dieu que nous devions aimer d’un amour d'union ou d’attachement, parce que lui seul est cause de notre bonheur, petit ou grand, passager ou durable ; que nous ne devons jamais nous unir aux causes occasionnelles de notre bonheur contre la défense de la cause véritable ; qu'il ne faut point nous y unir, même hors le cas de la défense, sans un besoin particulier: car le plaisir, outre qu’il n’est pas mérité par le pécheur, fortifie la concupiscence, trouble l’esprit et corrompt le cœur. L’homme ne doit vouloir faire que ce que

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Dieu veut puisqu'il ne peut faire que ce que Dieu fait. S’il n’a point le pouvoir d’agir, il est visible qu’il ne doit point vouloir agir. On ne peut se dispenser de se soumettre à la loi de Dieu, puisqu’on ne peut agir que par l'efficace de sa puissance. Je ne puis remuer le bras par ma propre force : je ne dois donc pas le remuer selon mes propres désirs. C’est abuser do la puissance que de s'en servir contre la volonté de celui qui la communique. « Rien n’est plus saint, plus sacré, plus divin que la puissance ; et celui qui se l’attribue, celui qui la fait servir à ses plaisirs, à son orgueil, à ses désirs particuliers, commet un crime dont Dieu seul peut connaître et punir l'énormité ». {Ibidem). C'est de même une espèce d'idolâtrie que de craindre, aimer et honorer les créatures comme de véritables puissances. — 2° De même que toute créature dépend essentiellement du Créateur, de même tout esprit est uni essentiellement à la Raison. L’homme n'est point à lui-même sa sagesse, sa lumière. Il y a une Raison universelle qui éclaire tous les esprits, une substance intelligible commune à toutes les intelligences. Les choses créées ne peuvent être un bien général et commun. Ceux qui possèdent ces biens particuliers en privent les autres et par là les irritent et en font des ennemis ou des envieux. Et la Raison est un bien commun qui unit d’une amitié parfaite et durable ceux qui la possèdent. C’est un bien qui ne se divise point par la possession, qui ne s’enferme point dans un espace, qui ne se corrompt point par l’usage. D’où l'on peut déduire les devoirs suivants. Il ne faut point tirer vanité de ses connaissances, mais en remercier humblement celui qui en est le principe. Il faut rentrer en soi-même autant qu’on peut et écouter plus volontiers la Raison que les hommes. Il faut ne se rendre qu’à l'évidence et à l’autorité infaillible. Il faut confronter ce

que les hommes disent avec ce que la Raison nous enseigne. Il faut parler aux hommes en moniteur et non pas en maître. Il faut distinguer entre les études stériles et les études fécondes, ne pas subir le prestige de l’exemple et de l'imagination et aimer ardemment la vérité. — 3° Notre volonté, ou le mouvement naturel et nécessaire de notre amour, n’est qu’une impression continuelle de l’amour de Dieu, qui nous unit à sa puissance pour nous conduire à sa sagesse ou nous conformer à sa loi. Nous ne pouvons aimer le mal; mais nous pouvons par erreur prendre le mal pour le bien et aimer alors le mal par choix en aimant le bien d’un amour naturel. C’est ce qui arrive souvent dans notre condition présente et cela fait que notre perfection et notre bonheur, qui sont indivisiblement voulus par Dieu, se combattent et qu’il est nécessaire de prendre parti: ou sacrifier sa perfection à son bonheur ou sacrifier son bonheur à sa perfection. Or on mérite quand on abandonne à Dieu ce qui dépend uniquement de lui, c’est-à-dire notre félicité. L’attitude que nous avons à prendre ici est donc facile à déterminer d’une façon générale. N’aimons que Dieu d’un amour d’union. Fuyons les plaisirs, car ils nous séduisent et nous corrompent en nous dissimulant que la cause véritable de toute félicité est Dieu. Gardons-nous de l’amour de la grandeur, de l'élévation, de l’indépendance, et ne cherchons pas à avoir des admirateurs, des imitateurs et des sectateurs. Aimons l’ordre et vivons en conformité avec lui. — En observant l’ensemble de ces préceptes, nous aurons rempli nos devoirs envers Dieu, et Honoré également les trois Personnes divines dont chacune imprime son caractère dans les esprits.

II. — Les devoirs envers les autres hommes supposent qu’il a été établi des sociétés. Mais nous pouvons former avec les hommes deux sortes de sociétés : d’une

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part une société animée par les passions, qui subsiste dans une communion de biens particuliers et périssables, et dont la fin n’est autre que la commodité et la conservation des biens du corps ; et d'autre part une société réglée par la Raison, soutenue par la foi, qui subsiste dans la communion des vrais biens et dont la fin est constituée par une vie bienheureuse pour l’Eternité. Or tout se doit rapporter à la société éternelle, sans négliger les devoirs que nous impose la société temporelle, dans laquelle nous engagent la charité et notre constitution naturelle.

Nous devons aimer notre prochain. Mais ce terme aimer est équivoque. Il signifie: 1° s’unir à un objet comme à son bien ou à la cause de son bonheur ; 2° se conformer à quelqu’un comme à son modèle ou à la règle de sa perfection; 3° avoir de la bienveillance pour quelqu’un ou souhaiter qu'il soit heureux et parfait. L’amour d’union n’est dù qu’à la puissance de Dieu. L’amour de conformité n’est dù qu’à la loi divine, à l’ordre immuable. C’est donc simplement d’un amour de bienveillance que nous devons aimer notre prochain. Nous devons estimer notre prochain; mais cette estime ne doit pas être l’honneur qui n’est dù qu’à Dieu. L’estime doit être proportionnée à l’excellence d’autrui, à la perfection qu’il possède ou qu’il est capable de posséder. Nous devons respecter notre prochain; mais ce respect ne doit être qu’une soumission relative de l’esprit, soumission qu’il conviendra de proportionner à la puissance subalterne des causes occasionnelles intelligentes.

Sous ces réserves, la simple estime est un devoir qu’on doit rendre à tout le monde. Le mépris est la plus grande des injures. Il ne faut pas seulement estimer les pauvres et les derniers des hommes, mais encore les pécheurs et ceux qui commettent les plus grands crimes. Même quand leur vie est abominable et leur

conduiLo méprisable leur personne mérite toujours de l’estime. Le péché peut anéantir le mérite sans détruire l’excellence de la personne. Au surplus, de quel droit juger des intentions secrètes? Il n’appartient qu’à Dieu de pénétrer les cœurs. — Enfin le mépris met hors d'état de lier un commerce de charité avec la personne méprisée et de pouvoir lui être utile. Il n’y a rien qui désunisse si fort les hommes que le mépris. — Ce n’est pas à dire que le devoir de l’estime ne comporte pas certains excès que l’on est exposé à commettre à l’égard des amis, ou à l’égard des personnes qui sont relevées par leur naissance, leur richesse ou par d’autres avantages qui font une grande impression sensible. C’est pour cela qu’il est nécessaire de se défier de l’imagination et de consulter la raison pour mettre chaque chose à sa place et chaque personne à son rang. D'ailleurs les devoirs d’estime sont plus difficiles à régler que les devoirs de bienveillance, à cause de la différence des mérites personnels et des mérites relatifs, et à cause des combinaisons nombreuses qu’ils comportent. « Ainsi, il n’y a point de règle générale, et qui ne souffre mille et mille exceptions, pour se conduire dans les devoirs d’estime, de respect, de bienveillance qu’on doit rendre aux autres hommes. Et ce qui brouille extrêmement tout ce qu’on pourrait dire sur cette matière, c’est qu’autres sont les devoirs d’estime, autres ceux de respect, autres enfin ceux de bienveillance, et que souvent, dans une même espèce, on doit préférer tel à l’égard des devoirs de bienveillance à tel autre à qui on doit absolument rendre les devoirs d’estime et de respect. » ( Traité de Morale. II ) — D’une façon générale, il faut préférer les devoirs de la société éternelle aux devoirs de la société temporelle. Mais il ne faut pas néanmoins que la préférence accordée à Davantage spirituel sur toute autre chose devienne le principe d’une injustice.

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Car, avant d’exercer la charité, il faut observer la justice pour tout le monde. — Quant au respect dû aux souverains, il est fondé sur ce fait que les souverains représentent la puissance. Et, pourvu que le prince n’exige rien qu’en conséquence des droits naturels que lui donne la commission qu’il a reçue de la part de Dieu, il a droit à l’obéissance en toute chose: ce n’est, pas aux particuliers à critiquer sa conduite.

A propos des devoirs envers le prochain, Malebranche pose le problème de l’origine de la diversité des conditions humaines. A vrai dire, cette diversité est injustifiable selon la Raison. La nature humaine étant égale dans tous les hommes et faite pour la Raison, il n’y a que le mérite qui devrait nous distinguer et la Raison nous conduire. Mais, à cause du péché, les hommes, quoique naturellement tous égaux, ont cessé de former entre eux une société d’égalité sous une même loi, la Raison. La force ou la loi des brutes est devenue la maîtresse parmi les hommes; et elle est même devenue une nécessité pour ranger ceux qui ne suivent pas la Raison. Toujours est-il qu’il ne faut jamais perdre de vue que la fin de tout gouvernement doit être le maintien de la paix et le triomphe de la charité. Or le moyen d’obtenir ces résultats, c’est de faire partout régner la Raison qui est seule capable de réunir les esprits, de les mettre d’accord et de les faire agir de concert. Et si Malebranche ne veut pas quê les représentants du pouvoir soient soumis à la critique de leurs sujets, il tient du moins à ce qu’il aient toujours ces vérités devant leur esprit pour régler leur conduite. Car ils ont devant Dieu des obligations dont la principale est de toujours gouverner en vue des fins qui viennent d’être définies et que Malebranche leur rappelle avec insistance.

Dans le huitième Entretien sur la Métaphysique,

Malebranche institue une critique très vive de la théorie de Hobbes sur l’origine des concepts du juste et de l’injuste. Il refuse d’y voir des inventions de l’esprit humain exprimant une convention issue de l’amourpropre et établie en vue de la mutuelle conservation. Il estime qu’il est insensé de donner pour unique principe à la soumission aux lois la crainte d’être puni par ceux qui sont les plus forts. Il ne méconnaît pas néanmoins les conditions de fait dans lesquelles se trouve placée la société humaine actuelle. Mais il n’admet pas qu’on érige la force en droit. La force ne peut être et ne doit être qu’un moyen mis parfois au service de la Raison. La Raison seule reste la règle et fonde le droit. La conception de Hobbes ne peut, selon la forte expression de Malebranche, aboutir qu’à « faire de la société humaine une assemblée de bêtes brutes. » III. — Les devoirs que chacun se doit à soi-même sont définis dans le même esprit. Nous devons travailler à notre bonheur qui consiste dans la jouissance des plaisirs solides, capables de contenter un esprit fait pour posséder le souverain bien. Nous devons travailler à notre perfection qui consiste principalement dans une parfaite conformité de notre volonté à l’ordre. Il n’y a du reste que la perfection qui nous donne droit au véritable bonheur. — En principe, chercher son bonheur n’est pas une vertu, mais une nécessité. Il ne dépend point de nous de vouloir être heureux, et la vertu est libre. On ne peut donc cesser de s’aimer, mais on peut cesser de se mal aimer. On peut, par le mouvement d’un amour-propre éclairé, soutenu par la foi et l’espérance, animé par la charité, sacrifier ses plaisirs présents aux plaisirs futurs. Car la grâce ne détruit point la nature. Il faut bien distinguer le motif et la fin. Il ne faut pas faire notre fin ou notre loi de notre motif. Il faut nous soumettre entièrement à la loi divine pour être solidement heureux. Maintenant nous cherchons

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le bonheur dans un monde où règne le désordre ; l’exercice de la vertu y est pénible. Cela doit être pour éprouver notre foi. Mais cela ne peut et ne doit pas continuer d’être. C’est une condition passagère. Il n’y a point de Dieu si l’âme n’est immortelle et si l’univers ne change un jour de face : car un Dieu injuste est une chimère. Voilà donc de quoi éclairer et régler l’amour-propre. — Mais nous ne pouvons travailler à notre perfection qu’à la condition de nous accoutumer à l’attention et d’acquérir la force et la liberté de l’esprit. Dès lors, étudier l’homme en général et nousmêmes; nous confronter avec l’ordre pour nous humilier; penser à la justice divine et au Médiateur; rompre le commerce avec les sens pour instituer le commerce avec la raison ; veiller d’ailleurs aux intérêts du corps, qui n’est pas à nous, mais à Dieu, à l’État, à notre famille et à nos amis ; ne rien faire avec ce corps qui soit contre l’ordre ; savoir le mortifier et l’exposer quand il le faut, comme tous nos autres biens sensibles : telles seront nos préoccupations et nos occupations, tels seront les moyens par lesquels, réalisant la perfection, nous obtiendrons que Dieu nous procure le bonheur.

Si, du point de vue philosophique, on veut porter un jugement sur cette morale de Malebranche, il faudra surtout noter qu’il y observe la même proportion entre le rationalisme et l’esprit chrétien que dans les autres parties de sa doctrine. Ici, comme partout dans le développement de sa pensée, la Raison et l’esprit chrétien interviennent pour se soutenir l'un l’autre et sont invoqués l’un et l’autre pour préparer et justifier les mêmes conclusions.

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