MA LE BRANCHE ET SPINOZA
professe pour l'anthropomorphisme fait même qu’il refuse d’admettre que l’on puisse proprement appeler Dieu esprit. Si l’on use de ce terme, que ce soit seulement pour signifier que Dieu n’est pas matériel. Le nom véritable de Dieu est : Celui qui est. Le Dieu de Malebranche est donc l’Être indéterminé.
Et il y a une propriété de Dieu qui, malgré les eliorts que fait Malebranche pour qu’elle ne .soit pas interprétée en ce sens, semble bien prêter à la confusion ou à l’identification de Dieu avec l’univers. Notons cette formule qui figure dans le huitième Entretien sur la Métaphysique : « L'immensité de Dieu, c’est sa substance même répandue partout, et partout tout entière. » La correction qu’ajoute immédiatement Malebranche en complétant sa formule par ces mots « remplissant tous les lieux sans extension locale » ne fait que manifester l’accord de sa pensée avec celle de Spinoza. En effet, ce dernier dit: « Deus non in Ioco*, sed ubique secundum essentiam est. » (Ep. LXXV.)
Plus précisément, est-ce que la doctrine de l'étendue intelligible ne rapproche pas plus étroitement Malebranche et Spinoza? « L’étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire; c’est l’immensité de l’être divin en tant qu’infiniment participable par la créature corporelle, en tant que représentatif d’une matière immense. » ( Méditations chrétiennes. IX, 9, 10.) L’étendue, dit encore Malebranche, est un « infini particulier. » ( Entretien d'un philosophe chrétien avec un philosophe chinois.) Ne sommes-nous pas tout près de la conception spinoziste qui fait de l’étendue une essence intelligible, un infini en son genre, attribut de Dieu dont découlent une infinité de choses infiniment modifiées?
Sans doute, à la différence de Spinoza, Malebranche admet la Création; mais le lien qu’il établit entre
les créatures et le Créateur, en enlevant aux premières toute indépendance et toute efficace, paraît bien laisser résider et consister en Dieu tout ce qu’elles ont de^réel. « Toutes les créatures, dit Malebranche, ne sont que des participations de l’Etre divin. » ( Recherche. Liv. III. Partie II. Chap. vi.) Il semble bien au surplus que, pour Malebranche comme pour Spinoza, le fini comme tel soit une restriction ou une négation de l’être.
Enfin l’assertion si souvent répétée par Malebranche que nous ne sommes pas à nous-mêmes notre lumière, que Dieu seul nous éclaire, — assertion dont la formule caractéristique est que Dieu est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps, — cette assertion, en enlevant à notre esprit dans l’œuvre de la connaissance toute efficacité causale, paraît bien faire des intelligences de simples capacités de recevoir la sagesse et la raison universelles dont elles dépendent. Ce n'est pas seulement en Dieu, c’est uniquement par Dieu que nous voyons la vérité identique à Dieu même.
Yoilà certains des rapports que l'on peut découvrir entre la philosophie de Malebranche et celle de Spinoza. Il est permis de supposer que Malebranche a eu quelque peu conscience de la possibilité qu’il y avait à ce que sa pensée fût inclinée vers le spinozisme, ainsi qu’en témoigne la neuvième des Méditations chrétiennes . « Si vous ne m’éclairez de votre lumière, dit là le disciple à Jésus, l'amour que j’ai pour la vérité me précipitera dans quoique erreur. Car je me sens porté à croire que ma substance est éternelle, que je fais partie de l’Etre divin, et que toutes mes diverses pensées ne sont que des modifications particulières de la raison universelle. »