VIE ET OEUVRES
dînai de Bérulle, très favorable à la pensée el à l’entreprise de Descartes, avait incliné ses religieux vers l’adoption du cartésianisme. De plus l’Institut qu’il avait fondé professait pour Saint Augustin une prédilection qui avait pour effet de détacher ses membres d Aristote pour les ramener à Platon. Les premiers Pères de 1 Oratoire avaient eu l’idée de restaurer la philosophie platonicienne qui leur semblait plus noble, plus en accord avec la sublimité de la foi que celle qui avait servi de point de départ à la scolastique. Toutes ces circonstances formaient autour de Malebranche une atmosphère où il ne pouvait manquer de respirer à l’aise et qui était de nature à favoriser le développement de ses tendances spontanées, tendances à vrai dire encore inaperçues de lui-même, car il paraît bien que. pendant les premières années de son séjour à l’Oratoire, soit à la maison d’institution comme novice, soit à la maison de la rue Saint-Honoré comme profès, il n’y connut guère d’autres avantages que ceux d’une vie intérieure très riche et d’une bonne formation sacerdotale. Ce n’est même pas du côté de la philosophie qu’il regarda d’abord. Il semble que sa vocation de métaphysicien soit sorLie d’une espèce d’épreuve où il fut amené à se décider par une série d’éliminations successives. Le P. Lecointe lui fit d’abord diriger ses études vers l’histoire, et notamment vers l’histoire ecclésiastique. Mais Malebranche, remarquant qu’il oubliait à mesure qu’il apprenait, se lassa bientôt de ce genre de travail. Il voulut donc se borner à étudier ce qui concerne l’Ecriture Sainte et l’établissement de la Religion Chrétienne. Richard Simon, qui faisait alors partie de l'Oratoire, profita de ces dispositions pour essayer de l’initier à la connaissance de l’hébreu. Mais, là encore, après quelques tentatives, l’élève assez mal choisi d’un si excellent maître ne se sentit pas satisfait : à son avis il ne retirait
rien de ces nouvelles études pour njieux entendre l’Écriture. En réalité, il y avait plus qu’un accident particulier ou qu’un échec partiel dans l’insuccès de son effort : il éprouvait déjà pour les façons purement historiques de considérer les choses cette antipathie profonde qui devait plus tard se traduire en critiques si vives et en satires si aiguisées de l’histoire et de l’érudition. Il n’était rebuté par les faits ou par les langues que parce qu’il aimait avant tout à méditer. Aussi est-ce dans un pur esprit de méditation intérieure qu’il se prépara au sacerdoce. Ordonné prêtre le 20 septembre 1661, à l’âge de vingt-six ans, il demeurait encore incertain de la voie dans laquelle son esprit s’engagerait.
Une circonstance fortuite allait lui révéler sa vocation de philosophe. En cette même année 1664, où il avait reçu la prêtrise, un ouvrage de Descartes, jusque-là inédit, était publié par Glerselier. Cet ouvrage, purement scientifique d’ailleurs, lui tomba sous la main. Le fait, insignifiant en lui-même, devait être gros de conséquences. Fontenelle en a fait le récit dans des termes qui méritent d’être rapportés. « Un jour, lisons-nous dans son Éloge de Malebranche, comme il passait par la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de l’homme de M. Descartes qui venait de paraître. Il avait vingt-six ans et ne connaissait Descartes que de nom et par quelques objections de ses cahiers de philosophie. Il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme d’une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science dont il n’avait point d’idée, et sentit qu’elle lui convenait... Il acheta le livre, le lut avec empressement, et, ce qu’on aura peut-être peine à croire, avec un tel transport qu’il lui en prenait des battements de cœur qui l’obligeaient quelquefois d’interrompre sa lecture. L’invisible et inutile vérité n’est pas accoutumée à
trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d’y en trouver autant h » On peut dire que c’est cette circonstance qui apprit à Malebranche à se connaître lui-même. Et le fait que ce soit le Traité de l’homme de Descartes qui l’ait ainsi initié à cette connaissance est significatif et essentiel. Au premier abord, on est tenté de demeurer surpris en présence d’un tel effet déterminé par une telle cause. Car, dans cette œuvre posthume de Descartes, il n’est à vrai dire rien donné à ce que l’on peut appeler l’esprit métaphysique, et il ne s’y trouve rien en apparence qui puisse provoquer une élévation spéculative ou mystique de l’âme. Le livre tout entier consistait dans une longue explication mécanique du corps humain. Mais c’est précisément la nature des raisons constamment invoquées par Descartes, et c’est aussi la force et la clarté de la méthode employée par lui qui ravirent Malebranche au point qu’il fut comme extasié de sa lecture. Il pourra plus tard s’élever aux plus hauts sommets do l’idéalisme : mais la préoccupation scientifique et la rigueur de la méthode resteront toujours à la base de sa doctrine et constitueront un des éléments de son génie philosophique. Toujours est-il que ce qui l’attacha tout d’abord à Descartes, ce furent, comme le dit le P. Lelong, « la mécanique et la méthode de raisonner. » Ayant fait avec le Traité de l’homme la découverte de ce Descartes dont son régent de philosophie, au collège de la Marche, lui avait dit beaucoup de mal, il voulut connaître les autres ouvrages du philosophe, le Discours de la Méthode, les Méditations , les Principes. Il les lut avec la plus grande attention, et comme, pour les
bien comprendre, il fallait connaître les mathémati-
\. Éloges historiques des Académiciens. Paris, chez Michel Brunet, 1742, t. I, pp. 429-430.
ques, il s’en informa très exactement. C’est ainsi que*, pendant trois ou quatre ans, il s’appliqua à des études philosophiques et scientifiques. Au cours de ses travaux, il crut s’apercevoir que la métaphysique de saint Augustin complétait heureusement la physique cartésienne en traitant plus clairement que ne l’avait fait Descartes de certaines questions telles que l’essence des choses, la nature des idées, les vérités éternelles. Dès lors, sa préparation était achevée ; il allait pouvoir organiser sa pensée, écrire à son tour et produire au dehors une doctrine originale. A partir de ce moment, l’histoire de sa vie se confond avec l’histoire de ses écrits. Elle ne comporte guère d’autres événements que les succès qu’ils obtiennent, les adhésions qu’ils lui valent et les polémiques qu’ils lui suscitent.
Dès 1668, il avait entrepris son grand ouvrage De la Recherche de la Vérité qu’il composa dans ce double esprit d’attachement aux conceptions de Descartes et au platonisme de Saint Augustin que nous avons vu se former en lui. Les trois premiers livres, après avoir été un moment désapprouvés et empêchés de paraître par la censure à cause de leur cartésianisme, purent enfin être donnés au public au mois de mai 1674. Le succès en fut très grand. Si Foucher entreprit la critique de l’ouvrage, Arnauld s'y déclara favorable. Le second volume, qui contenait les trois derniers livres, parut avec une seconde édition du premier l’année suivante, c’est-à-dire en 1675, à la fin de septembre. Le succès redoubla. Les Pères de l’Oratoire, réunis en Assemblée Générale, sensibles à l’honneur que répandait sur eux le premier écrit de leur confrère, décidèrent unanimement que l’on remercie-
rait le Père Malebranche de ce qu’il travaillait si utilement peur le public. En 1678, parut un Tome III de la Recherche, « contenant plusieurs éclaircissements sur les principales difficultés des précédents volumes ». Du vivant même de l’auteur, la Recherche eut six éditions.
Entre temps il avait écrit et publié au cours de l’année 1676 ses Conversations chrétiennes. Cet ouvrage, composé à Marines, près de Pontoise, dans une maison de campagne de l’Oratoire, présentait sous forme de dialogue une justification de la religion et de la morale de Jésus-Christ. A vrai dire il ne faisait que revenir sur une doctrine déjà exposée dans la Recherche , mais il la proposait d’une façon nouvelle, plus vivante et plus familière, et il la mettait davantage en relief en la dégageant de considérations moins directement religieuses. Imprimée à Paris, la première édition fut bientôt enlevée. Une seconde ne tarda pas à paraître à Lyon et une troisième fut mise en vente en 1677 par un libraire de Bruxelles.
Une discussion très vive sur la grâce que Malebranche soutint avec Arnauld dans une conférence qui eut lieu entre eux au mois de mai 1679 donna naissance au Traité de la nature et de la grâce qui fut édité à Amsterdam en 1680. Cet écrit eut un grand retentissement. Les trois discours dont il se compose constituent essentiellement uno théorie de la Providence édifiée sur le principe de la simplicité des voies et de la généralité des lois qui, aux yeux de l’auteur, régit aussi bien l’action surnaturelle que l’action naturelle de Dieu dans le monde. Le Traité de la nature et de la grâce rencontra tout d’abord presque autant de contradicteurs que de partisans, mais il fut acheté avec tant d’empressement et lu avec tant de passion qu’il en fallut faire quatre éditions en moins de quatre ans.
Dès 1676 Malebranche avait commencé de rédiger des Méditations chrétiennes on il reprenait toujours le développement de ses mêmes idées sur la morale et sur la religion. Il suppose cette fois que le Verbe Éternel intervient lui-même pour communiquer avec son fidèle disciple et pour l'instruire des vérités utiles à la formation de son esprit. Mais il n’avait composé à ce moment que quatre méditations qui firent partie en 1677 d’une publication dépuré piété. En 1682 il se décida à reprendre son travail interrompu de 1676. Pour s’assurer un recueillement plus complet il se retira un certain temps dans l’abbaye de Perseigne. Ce monastère, occupé par des Bernardins réformés et situé dans le diocèse du Mans, était d’ailleurs un de ses lieux de retraite préféré. Il trouvait là la solitude qu’il aimait tant. Il y acheva le livre commencé six ans plus tôt et le fit imprimer à Cologne où il parut en 1683 sous le titre de Méditations chrétiennes et métaphysiques. Ce livre comprend vingt méditations et ne nous est plus guère connu que sous le titre simplifié de Méditations chrétiennes. Presque en même temps une seconde édition voyait le jour à Lyon.
C’est en cette même année 1683 qu’il se mit à la composition de son Traité de morale. Toujours avide d’isolement, il se retira à Raroy dans le diocèse de Meaux pour y travailler dans une plus grande paix.
11 voulait constituer une morale qui fût méthodiquement démontrée ou expliquée par des principes rationnels. Ce nouveau livre parut à Rotterdam en 1684. C’était le cinquième ouvrage de grande importance que Malebranche livrait au public.
A vrai dire, pour qui sait lire, tous les éléments essentiels de sa métaphysique se trouvaient déjà renfermés dans la Recherche de laVérité. Mais ils y étaient épars et plusieurs n’y figuraient qu’à titre de tendances ou d’indications. D’autre part, toutes les œuvres
du philosophe qui ont suivi la Recherche et qu’il a composées jusqu’à la date où nous sommes arrivés, ne font que reprendre et développer sous de nouvelles formes certains aspects de sa doctrine; mais, dans cette répétition même, ils procèdent toujours avec plus de liberté que de rigueur et en tous cas ils n’offrent que des manifestations partielles de sa pensée. Or, en réalité, il n’y a pas de penseur plus systématique que Malebranche. Il comprit donc qu’il y aurait intérêt pour lui-même à présenter un exposé parfaitement ordonné et tout à fait complet de sa philosophie depuis son point de départ jusqu’à ses dernières conséquences. De là sortirent les Entretiens sur la Métaphysique et sur la Religion qui furent publiés à Rotterdam en 1688. Une fois encore il adopta la forme du dialogue. Dans les Entretiens sur la Métaphysique , seul titre qui soit resté à ce livre, on trouve, dans un résumé très net, l’expression définitive et la vue d’ensemble des théories de Malebranche. Il a eu le dessein d’y enfermer en même temps, sans dispute et avec un ton de sérénité parfaite, une réponse générale à toutes les objections qui lui avaient été faites. La lecture de cet écrit peut donc à la rigueur suffire pour initier à la connaissance de sa philosophie. En 1696 une seconde édition des Entretiens sur la Métaphysique fut imprimée à Paris et complétée par trois Entretiens sur la mort placés à la suite.
Si aux écrits qui viennent d’être cités on joint le Traité de la communication des mouvements de 1692, un court Traité de l’amour de Dieu publié à Lyon en 1697, Y Entretien d’un philosophe chrétien avec un philosophe chinois sur V existence et la nature de Dieu donné à Paris en 1708, enfin les Réflexions sur la prémotion physique publiées également à Paris en 1715, on aura une idée suffisante et assez complète de l’œuvre de Malebranche. En 1711 il avait fait réim-
primer ses Entretiens sur la Métaphysique et sur la mort. En 1712 il donna deux nouvelles éditions de la Recherche de la Vérité ; l’une en deux volumes in-4°, l'autre en quatre volumes in-12 imprimée^ toutes deux à Paris chez Michel David. Dans l’avertissement qui figure en tête de cette édition de 1712 de la Recherche de la vérité, Malehranche déclare que, de toutes celles qu’on a faites à Paris et ailleurs, elle est « la plus exacte et la plus ample ».
Tous ces ouvrages valurent à Malehranche, de son vivant même, d’ardentes louanges et une grande célébrité. Il compta parmi ses admirateurs les plus notables personnages de son temps. Mais scs écrits soulevèrent aussi de nombreuses contradictions et l’engagèrent dans des discussions qui lui furent souvent pénibles. Il eût aimé n’avoir qu’à exposer ses idées de la façon la plus convaincante et la plus touchante. Il craignait ces façons de s’expliquer qui tournent si facilement à la dispute et il détestait d’avance les polémiques. Il écrivait à André le 16 février 1707 : « Ma paresse aime mieux souffrir que de me justifier: peutêtre s’accorde-t-elle en cela avec le devoir et la morale chrétienne ». Et encore: « Je vous avoue que l’opposition que je trouve à la vérité me dégoûte fort d’écrire, et qu’il y a longtemps que je désire le repos et la pratique de la vertu ». Et cependant c’est dans des polémiques interminables qu’il fut engagé. Disons d’ailleurs que, si son premier mouvement était pour éviter la lutte, son second mouvement était pour asséner le mieux possible ses ripostes et ses coups. Et néanmoins, jusque dans les écrits où il est le plus appliqué à sa propre défense, on sent l’homme plus apte à produire où à reproduire ses idées qu’à les ajuster au ni-
veau de l’esprit de ses adversaires ou qu’à les approprier aux nécessités de la lutte.
L’historique complet des polémiques soutenues par Malebranche appellerait de très longs développements. 11 est du moins possible et utile d'indiquer avec quels adversaires il se rencontra et quels furent les sujets qui motivèrent ces rencontres.
D’abord, aussitôt après la publication du premier volume de la Recherche delà vérité , il eut à se défendre contre Foucher, chanoine de Dijon, dont la critique tout extérieure s’inspirait du probabilisme de la Nouvelle Académie. Foucher finit d’ailléurs par se rendre, et Malebranche, dans les éditions postérieures de la Recherche, supprima la préface et l’avertissement qui visaient Foucher.
En 1680 le Père Louis lé Valois, jésuite, écrivit contre lui sous le pseudonyme de Louis de la Ville un livre où il insistait surtout sur l’incompatibilité de la doctrine de Malebranche avec le mystère de l’Eucharistie et où il l’accusait d’être hérétiquesur cette matière. Les arguments du Père le Valois valaient d’ailleurs contre toute l’école cartésienne. Les réponses de Malebranche visèrent surtout à expliquer la possibilité de la Transsubstantiation et à faire voir que, « s’il était permis à un particulier de rendre suspecte la foi des autres sur des conséquences bien ou mal tirées de leurs principes, il n’y aurait personne qui pût se mettre à couvert du reproche d’hérésie ».
Ensuite s’engage la lutte si longue et plusieurs fois reprise de Malebranche et d’Arnauld, sur laquelle nous reviendrons plus tard en détail et pour le fond. C’est tout d’abord la question de la grâce qui fait naître le débat, et le Traité publié par Malebranche en 1680 vient préciser pour le public la nature du dissentiment qui existait entre lui et Arnauld sur ce sujet. Arnauld juge opportun de généraliser le débat et,
14 ÉTUDE DE LA PIIILOSOPFfiB J MS MALEBRANCHE
en 1683, dans son Traité des vrxùes et des fausses idées , il s’en prend aux principes mêmes sur lesquels s'appuie toute la philosophie de Malebranche. O dernier réplique, La Réponse du Père Malebranche «a livre des vraies et des fausses idées paraît à Rotterdam en 1684. Elle donne lieu la même année à la Défense de Monsieur Arnauld contre la réponse du Père Malebranche. A cette Défense , Malebranche oppose trois lettres adressées; à M. de Roucy. Arnauld est ainsi amené à publier les trois volumes de ses Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau système de la nature et de la grâce dont le tome I, édité à Cologne en 1685, attaque Malebranche sur sa conception de l’ordre de la nature; le second volume combat sa théorie de l’ordre de la grâce; enfin le troisième critique le rôle qu’il attribue à Jésus-Christ comme distributeur de la grâce. Deux lettres de Malebranche imprimées en 1687 mettent fin à cette première partie du débat qui est suivie d’une trêve de sept années. Mais cette trêve ne profite guère à Malebranche; car les accusations d’Arnauld, sinon Arnauld lui-même, déterminent, après une dénonciation de Monsieur Dirois, Docteur de Sorbonne, et du Père Le Dron, Docteur de Louvain, un décret de Rome qui est rendu le 29 mai 1690 et qui met à l’Index le Traité de la nature et de la grâce. D’ailleurs Arnauld ne tarde pas à rentrer en scène contre Malebranche à propos des démêlés de ce, dernier avec Régis. Dans une lettre à Malebranche il se plaint que celui-ci l’ait traité comme si ses objections n’avaient pas été décisives et qu'il lui ait prêté des sentiments faux à l’égard de saint Augustin. Cette lettre paraît dans le Journal de Paris du 28 Juin 1694. Mais Arnauld touchait au terme de sa vie. Six semaines plus tard il mourait dans les Pays-Bas âgé de quatre-vingt-deux ans et ayant combattu jusqu’au bout pour les idées qui lui