‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 40 sur 42 · MA LE B R ANCHE ET SPINOZA · texte numérisé non relu

MA LE B R ANCHE ET SPINOZA

question, il prétend que le système de Spinoza est la meilleure confirmation de cette vérité mise au jour par Malebranche, à savoir que tout ce que nous voyons, nous le voyons en Dieu. La distinction que Malebranche reproche à Spinoza de n’avoir point faite entre les idées et leurs objets est au contraire très explicite dans le spinozisme: Dieu renferme, en tant que pensant, toutes les idées ou toutes les modifications de la pensée; et il renferme, en tant qu’étendu, toutes celles de l’étendue. Si Spinoza suppose la création impossible, c’est-à-dire s’il regarde comme no pouvant exister l’action par. laquelle de nouvelles substances sont produites, ce n’est pas une supposition gratuite qu’il émet, c’est une thèse qu'il démontre avec la dernière évidence. Enfin n’est-il pas vrai que c’est uniquement pour sauvegarder l’idée de la création que Malebranche introduit la différence de l’étendue créée ou matérielle et de l’étendue intelligible? Il semble au surplus que Malebranche n’explique pas d’une façon très nette et uniforme le rapport de l’étendue intelligible à l’étendue créée : tantôt il semble que l’étendue intelligible soit l’archétype de toutes les idées des corps créés; tantôt elle est simplement définie comme étant en Dieu sans qu’on sache si elle y est substance, attribut ou mode ; tantôt il paraîtrait qu’elle est l’étendue-substance dont les corps sont les modifications. Or, dès qu’il est admis, comme Malebranche l’admet, que les corps perçus par les sens ne sont pas des substances, mais de simples modalités, ils ne sauraient être que des modalités de l’étendue: ce que Malebranche appelle l’étendue créée n’est que la modification de l’étendue intelligible qui est l'étendue-substance. Si, d’autre part, toute essence nécessaire ne peut être qu’en Dieu, l’étendue étant une essence nécessaire, on se trouve adhérer au système de Spinoza. Le 5 décembre. Male-

branche répond très brièvement à ces réflexions de Mairan par une lettre où nous lisons ceci : « L’auteur ne prouve point qu’il n’y a qu’une Subtance: il prouve seulement qu’il n’y a qu'une souveraine Raison qui renferme les idées de tous les êtres possibles ; et il ne prouve nullement que cette Raison qui l’éclaire soit l’univers et que le ciel, la terre, les hommes et lui-même soient des modifications de cette Raison. » Malebranche rappelle la nécessité de distinguer les idées qui sont éternelles, immuables, nécessaires, d’avec les objets dont elles sont les archétypes. — Le 6 mai 1714, Mairan écrit à Malebranche une troisième lettre. Il soutient d’abord que dans la nature il no saurait y avoir deux substances de même essence ou de même attribut, que toute substance est infinie, que par suite une étendue finie ne peut être qu’une modification de l’étendue infinie. D’autre part, l’étendue intelligible de Malebranche n’est, en toute rigueur et selon les propriétés qu’il lui attribue, que la substance dont l’étendue créée n’est que la modification. il ne faut pas se laisser éblouir par le mot d’intelligible: do ce que les essences et les substances des choses ne peuvent être conçues que par l’esprit seul et de ce qu’elles sont à ce titre intelligibles, il ne suit point qu’elles soient hors des modalités dont elles sont les essences ou les substances. L’étendue intelligible, commune à tous les ccÿ-ps, n’est pas sans' les corps, pas plus que la pensée, commune à toutes les idées, n’est sans les idées. En fin de compte, il n’y a dans la nature que des substances et des modifications : tout ce à quoi l’on peut penser indépendamment de toute autre chose est substance; tout ce qu’on ne peut penser indépendamment d’une autre chose est modification de cette chose. Or l’idée de corps renferme celle de l’étendue intelligible comme constituant son essence. Donc tout corps est la modi-

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fication de l’étendue intelligible. Donc, si l’étendue intelligible est en Dieu, tout corps est la modification de l’essence divine. Donc les termes d’essence représentative, de participablo par les créatures, d’archétype des corps ne sont que des façons de dissimuler ou d’atténuer une conséquence inévitable. Cette fois Malebrancbe prend la peine d’envoyer à Mairan une réponse développée. Le 12 juin il lui adresse une longue lettre dont nous savons que Mairan lui fut très reconnaissant. Malebranehe insiste sur la différence qu’il y a entre l’idée du monde ou l’étendue intelligible, et le monde même; entre les idées et les choses. On peut assurer d'une chose ce que l’on conçoit être renfermé dans son idée; mais l’on ne peut assurer l’existence de la choso par l’aperception de l’idée qui l’explique. Cela est si vrai que souvent des choses dont nous avons l’idée sont reconnues par nous non existantes et que le monde créé est pour nous invisible de toutes façons. Si la foi ne nous en enseignait l'existence, nous n’aurions aucun moyen de nous en assurer. L’étendue-substance est incapable d’agir sur l'esprit et de l’affecter: il n’y a que l’étendue intellL gible qui le puisse et elle est non pas l’étendue- / substance, mais l’idée de l’étendue substance. Spinoza affirme à bon droit que l'idée d'une étendue infinie est présente à l’esprit, en sorte que l’esprit ne peut l’épuiser; et il affirme encore qu’il n’y a point deux sortes d’idées d’étendue. Mais il confond l’idée de l’étendue avec le monde. Il faut bien que * l’ouvrage soit conforme à l’idée de l’ouvrier: mais il n’est pas possible qu’il soit l’ouvrier même. En somme, dans ce morceau plus étendu, Malebranche ne fait que se répéter ; mais il marque bien la différence de sa position et de celle de Spinoza, il ramène tout à son principe idéaliste qui répond à la question: Comment les corps sont-ils connaissables?

Et c’est bien cette question de la possibilité de la connaissance des corps qui l’a amené à constituer sa philosophie. — Malgré tout, Mairan ne se rend pas aux arguments de Malehranche. Le 26 août il lui envoie une quatrième lettre qui comprend une vingtaine de pages et forme une véritable dissertation. 11 pose à nouveau les termes du problème tel qu'il le conçoit. Pour lui toute la question se réduit à savoir si l’étendue proprement dite, l’étendue commune à tous les corps, nous est représentée par son idée comme infinie et comme existante. Si elle nous est effectivement représentée comme telle, il ne se peut pas qu’elle ne soit point infinie et existante, en vertu du principe qu'on peut assurer d’une chose ce que l’on conçoit clairement être renfermé dans l’idée qui la représente. L’étendue que je me représente, si elle était finie, devrait être terminée par des substances de même nature ou d’autre nature. Si elle l’était par des substances d’une autre nature, elle serait infinie à sa façon, car elle épuiserait l’être en son genre ; si elle l’était par des substances de même nature, son caractère fini ne serait qu’une illusion, car précisément elle est l’essence de même nature qui comprend toutes les modifications. D’autre part, une substance qu’on conçoit pouvoir exister infinie, ne peut qu’exister nécessairement parce qu’il serait impossible de concevoir qu’elle commençât jamais d’exister par elle-même, n’existant point ; ni par une cause étrangère, devant exister infinie. Il en résulte que l’étendue infinie existe nécessairement. Malebranche, observe Mairan, soutient que l’idée est distincte de son objet ou idéat; mais, s’il n’y a pas un idéat infini pour correspondre à une idée infinie, que devient le caractère représentatif des idées? « Il s’ensuit donc, continue Mairan, que votre étendue intelligible n’est qu’une idée en Dieu, idée sans idéat.

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