‹ Étude de la philosophie de MalebrancheChapitre 6 sur 42 · LES RAPPORTS DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

LES RAPPORTS DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA RELIGION

Dans son éloge de Malebranche, Fontenelle dit : « Le dessein qu’il a eu de lier la Religion à la Philosophie a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n’est pas qu’on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes deux séparées et, pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux empires; mais il vaut encore mieux réconcilier les Puissances et les amener à une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les Anciens Pères avec celle de Platon, saint Thomas avec celle d’Aristotç, et à leur exemple le Père Malebranche a traité avec celle de Descartes, d’autant plus nécessairement que, à l’égard de ses principes essentiels, il n’a pas cru qu’elle dût être, comme les autrçs, dominante pour un temps. » L’observation de Fontenelle est juste, sauf peut-être en cette nuance d’expression qui laisserait entendre que la conciliation de la philosophie et de la religion

a été pour Malebranche une œuvre d’accommodation plus ou moins artificielle: comme nous le verrons plus loin, c’est avec une sincérité entière et à partir des profondeurs les plus intimes de sa pensée qu’il a conçu, non pas le rapprochement, mais bel et bien l’union durable du Cartésianisme et de la Révélation. A cette réserve il faut avoir bien soin d’ajouter que la position prise par Malebranche philosophe à l’égard de la foi et par Malebranche théologien à l’égard de la raison n’est ni simple en elle-même, ni invariable aux diverses époques de sa vie. La relation qu’il conçoit entre la Philosophie et la Religion ou la Raison et la Foi est beaucoup plus délicate et plus complexe qu’il ne peut sembler tout d’abord. Et en même temps, si un examen superficiel de ses œuvres donne à penser qu’il a toujours professé la même doctrine sur les rapports réciproques des deux ordres rationnel et révélé, une étude plus attentive, conduite selon l’ordre chronologique de la composition de ses ouvrages, semble bien indiquer qu’il y a eu progrès dans sa conception, et progrès dans le sens d’un rapprochement toujours plus intime de la raison et de la foi. Sans doute, d’un bout à l’autre de sa vie, il a été à certains égards inébranlable dans son attitude: c’est ainsi que, si jamais il n’a méconnu les droits de l’autorité en matière de croyance religieuse, jamais non plus, et on pourrait peut-être dire jamais surtout, tout en liant la philosophie à la religion, il n’a cessé d’affirmer et de montrer que cette liaison réserve pour lui les droits très stricts de la connaissance rationnelle. En cela il a été et est resté purement cartésien. Mais il est loin de s’être établi du premier coup dans les conceptions qui se traduiront up jour pour lui dans des formules où apparaîtra de plus en plus le rapport réciproque de la raison et de la foi. Il s’est acheminé vers cette manière de voir les choses, en s’écartant

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toujours davantage de Deseartes, à partir d’une donnée initiale qui était beaucoup plus voisine du cartésianisme.

Or on sait avec quelle rigueur Descartes, en vertu même du principe de l’évidence, avait mis à part les vérités de la foi. En cela il n'obéissait pas seulement aux suggestions de sa prudence bien connue : il voulait aussi très délibérément marquer la fin de la conception scolastique qui, procédant par voie de juxtaposition, avait amalgamé les données de la foi et les vues de la raison dans un ensemble qu’il jugeait mal défini et où il voyait un obstacle au libre développement de l’une et de l’autre. Il entreprit de dissoudre celte union qu’il regardait comme gênante et préjudiciable pour les deux disciplines en cause. Pour lui, il y a deux ordres de vérités qui ne sont pas seulement distincts, mais séparés l’un de l’autre et sans passage possible de l’un à l’autre. Le domaine de la raison est posé d’un coté avec l’évidence pour critérium ; le domaine de la foi est posé d’un autre avec l’autorité pour critérium. De là la vigueur avec laquelle Descartes revendique l’autonomie de la raison dans les limites de la compétence qui lui est propre : de là la ténacité avec laquelle il défend toujours ses droits contre l’intervention abusive de l’autorité en matière de science. Pour la recherche scientifique ou pour la construction métaphysique la raison ne relève que d’elle-même et elle ne doit suivre d’autre lumière que celle de l’évidence. Nous sommes ici dans l’ordre de l’intelligibilité pure. Inversement, Descartes établit la possibilité et l’existence de la révélation uniquement sur la toute-puissance divine, toute-puissance qui fait que Dieu est capable d’ajouter aux vérités saisissables par notre esprit des vérités qui le dépassent. Si les raisons formelles de croire peuvent venir de la lumière naturelle, matériellement l'objet de la

foi reste invinciblement obscur et l’action de la grâce, qui s’ajoute à la volonté pour déterminer son assentiment aux vérités surnaturelles, garde le caractère y d’une motion pratique sans illumination intellectuelle.

La foi n’est pas une connaissance, ni une aspiration à la connaissance : elle est l’adhésion à une révélation inaccessible en elle-même et proposée du dehors par voie d’enseignement. L’autorité enseignante a des titres à faire valoir : le dogme enseigné n’a pas de justifications à produire. Descartes est un croyant sincère, mais il met la raison en dehors de la foi proprement dite. Nous sommes ici dans le domaine de la pure autorité.

Visiblement, à son point de départ, Malebranche r^ste influencé par cette conception de Descartes. Quand on lit la Recherche de la Vérité, on est sans doute frappé par l’esprit chrétien qui anime la métaphysique de l’auteur, par le rapport qui y est marqué entre les doctrines chrétiennes et certaines explications ou analyses philosophiques : c’est ainsi que Malebranche insiste sur la relation qui existe entre la notion traditionnelle du péché et la théorie des sens.

Mais en somme la préoccupation cartésienne est encore dominante. On se trouve le plus souvent en présence de déclarations qui visent à prévenir les empiètements de la raison sur la foi ou de la foi sur- la raison et qui rappellent leurs essentielles différences avec une insistance comparable à celle de Descartes luimême. Dans un passage de la Recherche que l'on croirait écrit après la lecture du fragment de Préface de Pascal pour le Traité du vide , — si l’on ne savait pas d’ailleurs que ce fragment a été publié pour la première fois par Bossuet en 1779, — Malebranche expose

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que « les choses de la foi ne s’apprennent que par la tradition » et que « la raison ne peut pas les découvrir ». Dans les choses de la foi, ce n’est donc pas « un défaut de chercher co qu’en a cru par exemple saint Augustin ou un autre Père de l’Église, ni même de rechercher si saint Augustin a cru ce que croyaient ceux qui l’ont précédé ». « Mais, ajoute Malebranche, les choses qui dépendent de la raison leur sont tout opposées, et il ne faut pas se mettre en peine de ce qu’en ont cru les Anciens pour savoir ce qu’il en faut croire. Cependant je ne sais par quel renversement d’esprit certaines gens s’effarouchent si l’on parle en Philosophie autrement qu’Aristote, et ne se mettent pas en peine si l'on parle en Théologie autrement que l’Évangile, les Pères et les Conciles... En matière de théologie, on doit aimer l'Antiquité parce qu'on doit aimer la vérité et que la vérité se trouve dans l’Antiquité... Mais en matière de philosophie on doit au contraire aimer la nouveauté par la même raison qu’il faut toujours aimer la vérité, qu’il faut la rechercher et qu’il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si l’on croyait qu’Aristote et Platon lussent infaillibles, il ne faudrait peut-être s’appliquer qu’à les entendre; mais la raison ne permet pas qu’on le croie. La raison veut au contraire que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes puisque, dans le temps où nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans et qu’il a plus d’expérience que dans le temps d’Aristote et de Platon, comme l’on a déjà dit, et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les Anciens nous ont laissées et en trouver encore plusieurs autres ». ( Recherche de la Vérité. Livre II. Seconde partie. Chapitre v). Pour toutes les opinions humaines qui n'ont pas de rapport à la foi, la raison seule est juge, et, quant aux choses de la foi, Dieu nous en instruit

d'une façon toute différente de celle dont il nous découvre les choses naturelles. Et cela doit régler notre attitude : « Il faut se soumettre également à la foi et à l’évidence; mais dans les choses de la foi il ne faut point en chercher l’évidence avant que de les croire, comme dans celles de la nature il ne faut point s’arrêter à la foi, c’est-à-dire à l’autorité des philosophes ». ( Recherche . Livre I. Chapitre ni, 2.)

Pour la foi, en tant que foi, l’intelligence des vérités auxquelles l’esprit adhère n’est pas strictement requise, et c’est même en un sens le caractère propre de la foi de suppléer à l’office que remplit normalement l’intelligence en présence d’un objet à connaître. « Le Fils de Dieu, qui est la Sagesse du Père, ou la Vérité éternelle, s'est fait homme et s’est rendu sensible pour se faire connaître aux hommes charnels et grossiers. Il les a voulu instruire par ce qui les aveuglait; il les a voulu porter à son amour et les détacher des biens sensibles par les mêmes choses qui les captivaient. Agissant avec des fous il s’est servi d’une espèce de folie pour les rendre sages. Ainsi les gens de bien et ceux qui ont le plus de foi n’ont pas toujours le plus d’intelligence. Ils peuvent connaître Dieu par la foi et l’aimer par le secours de la grâce sans savoir qu’il est leur tout de la manière dont les philosophes peuvent l’entendre, et sans penser que l’intelligence abstraite de la vérité soit une espèce d’union avec Lui ». (Recherche . Liv. V. Ch. v). Ce n’est pas à dire cependant qu’il n’y ait rien dans la foi qui ne dépasse ce que peut concevoir une intelligence éclairée. Tant s’en faut ; et Malebranche n’hésite pas à confesser que les vérités de la foi «ont infiniment au-dessus de notre esprit; il insiste sur la limitation et la faiblesse de l’esprit humain qui lui apparaît comme incapable de rien comprendre de ce qui touche en quelque manière à l’infini. Il conseille « d’écouter

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plutôt notre foi que notre raison et de tendre à Dieu, non pas tant par nos forces naturelles, qui depuis le péché sont toutes languissantes, que par le secours de la foi, par laquelle seul Dieu veut nous conduire dans cette lumière immense de la vérité qui dissipera toutes nos ténèbres ». ( Recherche . Conclusion des trois derniers livres.) Mais précisément parce qu’il y a des dogmes de la foi qui sont fort au-dessus de notre esprit, le plus grand tort qu’on puisse leur faire est de vouloir les expliquer à tout prix et au moyen d’arguments empruntés à une philosophie incertaine et inexacte. La raison par exemple ne nous fait point comprendre qu’il y ait un Dieu en trois personnes, ni que le corps de Jésus-Christ soit réellement présent dans l’Eucharistie. Dès lors les raisonnements qu’apportent quelques scolastiques pour prouver et pour expliquer ces mystères sont plus propres à convaincre sans peine ceux qui en réalité sont déjà convaincus qu’à persuader ceux qui ne le sont pas et qui seuls ont besoin de l’être, et de tels raisonnements ne manquent pas de provoquer les railleries de ces derniers. Ce qui importe avant tout, 'c’est de ne pas » essayer de faire participer ces explications obscures et mal fondées de l’autorité des dogmes eux-mêmes; c’est d’éviter de s’en servir pour contester et combattre des connaissances appuyées sur des idées claires et distinctes. Par exemple on invoque le dogme de la Transsubstantiation pour condamner la doctrine qui fait consister l’essence de la matière dans la seule étendue. Or il ne serait sans doute pas impossible d’expliquer comment cette conception de la matière peut parfaitement s’accorder avec ce que la foi nous enseigne sur le mystère eucharistique1. Mais ne con-

1. Malebranche un peu plus tard fut amené à tenter lui-même cette explication qu’il donna dans un court Mémoire : Explication de la possibilité de la Transsubstantiation. Ce Mémoire de quinze

vient-il pas plutôt de remarquer que les Pères de l’Église ont toujours présenté ce mystère comme incompréhensible; que, loin de chercher à philosopher pour en rendre compte, ils se sont d’ordinaire bornés à quelques comparaisons plus ou moins exactes, susceptibles d’en donner une idée sans en apporter une explication. La meilleure attitude pour nous est d’imiter leur réserve et de ne pas nous engager dans la démarche imprudente qui consisterait à rechercher une explication claire et facile de la manière dont le corps de Jésus-Christ se trouve dans l’Eucharistie. Contre ceux qui, ne gardant pas cette réserve, prétendent abriter sous l’autorité des dogmes la valeur des notions et des principes d’une philosophie confuse, nous avons le droit de rappeler que « les manières dont on explique les mystères de la foi ne sont pas de foi ». ( Recherche . Liv. III. Seconde partie. Chap. viii.) Et n’oublions pas que saint Thomas s’en est rapporté à saint Augustin pour proclamer avec lui qu’ « il est bien dangereux de parler décisivement sur des matières qui ne sont point de la foi comme si « elles en étaient ». Recherche. Liv. II. Seconde partie. Chap. vin, 3).

En réalité, «les mystères de la foi étant d’un ordre surnaturel, il ne faut pas s’étonner si nous n’en avons pas d’évidence puisque nous n’en avons pas même d’idées ». ( Recherche . Liv. I. Chap. ni, 2.) Entendons par là, ainsi que l’explique Malebranche dans le Troisième Éclaircissement , « des idées claires qui produisent la lumière et l’évidence, et par lesquelles on a compréhension de l’objet, si l’on peut parler ainsi ». A coup sûr il y a de certaines idées sans lesquelles la croyance elle-même ne pourrait avoir lieu. Croire que le Fils de Dieu s’est fait homme ou qu’il y a trois

pages fut imprimé à Amsterdam en 1769 à la suite d’un Traité de l’infini créé.

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personnes en Dieu suppose que l’on a quelque idée de l’union du Verbe avec notre humanité ou quelque idée de ce qu’est une personne. Mais ce n’est pas là une idée claire par laquelle pourrait être compris l’objet même du mystère. D’ailleurs il y a des « vérités qui peuvent être prouvées par la raison aussi bien que par la tradition, comme l’immortalité de l’âme, le péché originel, la nécessité de la grâce, le désordre delà nature et quelques autres ». ( Recherche . Liv. III. Première partie. Chap. n.) Il peut même sembler ici que Malebranche étend singulièrement l’ordre des vérités rationnellement démontrables. En revanche, il est plus proche de l’opinion commune des théologiens et des philosophes quand il dit qu’ « il est très nécessaire de savoir quelques vérités de métaphysique. La connaissance de la cause universelle ou de l'existence d’un Dieu est absolument nécessaire puisque même la certitude de la foi dépend de la connaissance que la raison donne de l’existence d’un Dieu ».

» ( Recherche . Liv. IV. Chap. vi, 2). L’existence de Dieu et la véracité divine sont en effet des connaissances naturelles de la raison plutôt que des articles de foi : sans elles la foi ne saurait être fondée.

Quoi qu’il en soit de cette théorie des vérités communes à la raison et à la foi, ou des vérités rationnelles nécessaires ou profitables a la foi, on peut dire tout d’abord, d’une manière générale, que, sous des formes différentes, Malebranche dans la Recherche de la Vérité paraît insister plutôt sur la nécessité de mettre à part les unes des autres, d un cote les ventés naturelles qui relèvent de la connaissance claire et distincte et qui ne relèvent que' d’elle, et d’un autre côté les vérités de la foi qui s’appuient sur la ré-

vélalion, sur la tradition et sur l’autorité. Il y a donc un premier aspect de sa pensée qui lui fait surtout envisager et défendre l’indépendance relative de la raison et de la foi.

Cependant, même dans la Recherche de la Vérité, nous trouvons la brève formule d’un rapport plus intime entre la raison et la foi : « C’est la même Sagesse, dit Malebranche, qui parle immédiatement par ellemême à ceux qui découvrent la vérité dans l’évidence des raisonnements, et qui parle par les Saintes Écritures à ceux qui en prennent bien le sens ». Recherche. Livre YI. Seconde Partie. Ch. vi). Or c’est cette conception qui prédominera dans les oeuvres ultérieures de Malebranche et qui, malgré la diversité des moyens dont elles usent, établira un rapprochement plus étroit entre la Religion et la Philosophie. Car, si les procédés qui font que nous accédons à la vérité sont divers, selon qu’il s’agit de la foi ou de la raison, la vérité est identique et en elle-même indivisible. Il faut donc qu’il y ait dans la foi, malgré * l’incompréhensibilité de ses dogmes et de ses mystères, quelque chose où la Raison se retrouve, comme il faut que la Raison par son naturel exercice nous conduise à l’affirmation de vérités essentielles à la religion. « Vous devez, est-il dit dans les Conversations chrétiennes (Quatrième Entretien) croire ce qui doit être cru, mais Amus devez tâcher de voir ce qui peut et par conséquent ce qui doit être vu. Car il faut que la foi nous conduise à l’intelligence : il ne faut pas céder la raison au parti ennemi de la Vérité. Il faut tâcher de faire comprendre aux libertins et aux ignorants que la Sagesse Incarnée, qui instruit et qui gouverne l’Église, est d’accord avec elle-même, avec la Sagesse éternelle qui préside à tous les esprits » *.

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