VII. Action de V alcool sur le système nerveux
§ 1er. — L’action de l’alcool sur le système nerveux a été étudiée chez les animaux et chez l’homme.
a) Chez les animaux, les chiens, les chats, les lapins, Orfila (2) a constaté que l’alcool produit les mêmes effets que l’ivresse chez l’homme.
Ses expériences ont été reprises par L. Lallemand, Perrin et Duroy. Voici, d’après ces observateurs, les troubles qui surviennent chez les chiens après l’ingestion d’alcool :
« Sous l’influence de 40 à 50 grammes d’eau-de-vie, ils deviennent silencieux, présentent une démarche incertaine et vacillante, puis tombent dans une sorte d’engourdissement.
La paralysie commence par les membres postérieurs et envahit successivement le reste du système musculaire. L’anesthésie est toujours consécutive, et atteint, en dernier lieu, les conjonctives. Elle devient complète, ainsi que la résolution musculaire ; alors, l’animal semble dormir d’un sommeil calme et silencieux.
On observe de la dilatation des pupilles; mais, à chaque nouvelle dose d’alcool ingéré, cette dilatation est remplacée par une contraction momentanée de l’iris.
Comme conséquences de ces troubles du système nerveux, apparaissent des modifications importantes dans le fonctionnement des divers appareils.
(!) Voyez, p. 19.
(2) Orfila, Traité de toxicologie , Sédition, t. 2.
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D’abord se manifeste une accélération du pouls qui peut présenter un maximum de 216 pulsations (expérience 1) et qui devient large et bondissant; puis les pulsations se ralentissent, descendent jusqu’à 42 par minute (expérience 3), deviennent de plus en plus petites et irrégulières, et peuvent n’être plus perceptibles (1). »
La respiration suit la même marche que la circulation : d’abord augmentée de fréquence (maximum, GO par minute : exp. 1), ample, facile, elle devient irrégulière, saccadée, quelquefois stertoreuse, et peut tomber à b inspirations par minute. Elle s’arrête toujours avant que le cœur ait cessé ses battements.
« Dans ces expériences, la dose mortelle de l’alcool avait été de 130 à 300 grammes. Quand on s’estservi d’une dose moins forte, les chiens ont pu revenir à la santé; le premier symptôme qui annonçait le rétablissement de l’animal était la sensibilité de la conjonctive, suivie de petits mouvements automatiques ; au bout de 30 à 40 minutes, les sens se réveillaient, et ce n’était que le lendemain que renaissaient l’intelligence et la faculté de se mouvoir (2). »
En étudiant cette série de symptômes, on voit qu’ils se rapportent à trois périodes :
1° Période d'excitation. Incertitude dans les mouvements ; accélération du pouls et de la respiration ; contraction des pupilles.
2° Période de perversion. Résolution musculaire, qui commence aux extrémités postérieures ; irrégularité du pouls et delà respiration ; dilatation des pupilles remplacée de temps à autre par leur contraction.
3° Période de collapsus. Paralysie complète et extinction de la sensibilité; affaiblissement de la circulation et de la respiration; dilatation permanente des pupilles; arrêt de la respiration ; cessation des battements du cœur. Mort.
b) Chez l’homme, le tableau symptomatique que nous offre l’ivresse ne diffère du précédent que par quelques faits
(1) Loco citalo, p. 38.
(2) Loco citato , p. 41.
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particuliers. Nous n’avons pas le dessein de décrire l’ivresse alcoolique; cet état, que chacun a été à meme d’observer et d’analyser, a été tracé de main de maître par des hygiénistes et des physiologistes, tels que J. Franck (1), Michel Lévy (2), A. Tardieu (3); nous ne voyons pas à quoi servirait d’en donner une nouvelle description.
Nous nous contenterons donc d’un exposé sommaire des principaux troubles que produit l’ivresse, pour les comparer aux phénomènes de l’intoxication alcoolique que nous venons d’étudier chez les animaux; notre but principal sera de faire ressortir la similitude et l’analogie de ces deux groupes de symptômes.
On admet généralement trois périodes ou trois degrés dans l’ivresse. Gubler (4) les désigne ainsi : 1° ébricté légère; 2° ivresse confirmée ; 3° ivresse comateuse ou apoplectique.
« L’influence de l'alcool sur le système nerveux, et particulièrement sur l’encéphale, dit Michel Lévy, se manifeste par une série progressive mais constante de symptômes qui, à leur intensité près, se reproduisent chez tous les individus; elle constitue une véritable intoxication, et l’état morbide qui la produit déroule trois phases : surexcitation , perturbation , destruction des fonctions de l’axe cérébrospinal. »
Ainsi, trois groupes de symptômes dans l’ivresse, comme le montre le résumé suivant, où nous avons groupé les plus importants :
1er degré. Excitation de l’intelligence, abondance et vivacité des idées, animation de la parole, loquacité, agitation, brusquerie dans les gestes et dans les mouvements.
Augmentation de la chaleur organique (?), accélération
(t) J. Franck, De ebrietate et ebriositate deque ejus cffectu delirio tremente. Lipsiæ, 1832.
(2) Michel Lévy, Traité d’hygiène publique cl privée, 4e édit., t. 2.
(3) A. Tardieu, Observations médico-légales sur l’état d’ivresse ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 1848, t. 40, p.3!)0).
(4) Loco citato, p. 03.
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du pouls et de la respiration. Injection et turgescence de la peau et du'visage; quelquefois transpiration.
2° degré . Obscurcissement de l’intelligence ; incohérence dans les paroles et dans les idées ; irrégularité et indécision dans les mouvements. Perversion de la sensibilité ; sensations imaginaires ; tintements d’oreilles, bourdonnements. Troubles dans la vision. Sentiment de compression sur les tempes.
Incoordination dans les mouvements ; indécision et irrégularité dans les contractions musculaires ; démarche incertaine et tremblante. Manque d’équilibre.
Rougeur du visage, gonflement des jugulaires ; contraction des pupilles.
Plénitude du pouls; irrégularité et embarras dans la respiration et dans la circulation.
3e degré. Suspension complète de l’intelligence, delà sensibilité et de la motilité. Torpeur des sens, écoulement involontaire des urines et des matières fécales.
Face pâle, abattue; yeux ternes et vitreux. Dilatation permanente des pupilles.
Pouls petit, misérable; respiration stertoreuse. Inertie complète.
A la suite de cet état, survient un sommeil profond, quelquefois interrompu par des rêves et accompagné d’une transpiration abondante. Ce sommeil, qui dure habituellement plusieurs heures, peut se prolonger jusqu’à seize, vingt-quatre, quarante-huit heures (A. Fournier) (1).
Notons encore, comme phénomènes consécutifs, le malaise, la lourdeur de tête, l’accablement, qui ne font presque jamais défaut, et auxquels s’ajoutent quelquefois de l’embarras gastrique, des vomituritions, des nausées, de la diarrhée bilieuse.
Enfin, la mort peut survenir (4 fois sur 40 cas, d’après Devergie) (2) ; elle est surtout à craindre dans le troisième degré.
(1) Fournier, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Alcoolisme , t. 1er, p. 627.
(2) Devergie, Médecine legale, t. 2.
§ 2. — On voit, d’après le résumé précédent, combien le tableau symptomatique de l’ivresse chez l’homme se rapproche de l’ensemble des troubles que détermine chez les animaux l’ingestion d'alcool ; ils ne se confondentpas pourtant, car, ici comme dans toute étude de l’action comparée d’une même substance chez l’homme et chez les animaux, il faut faire la part de la dilférence des deux organismes impressionnés, il est vrai, de la même façon par l’agent qui leur a été appliqué, mais répondant à l’impression produite chacun à sa manière, suivant ses facultés, ses fonctions, ses organes, en un mot suivant les caractères propres à son animalité.
En effet, chez l’homme, ce qui frappe le plus dans les troubles alcooliques, c’est, le dérangement des facultés intellectuelles; le délire est le désordre qui ouvre la scène et qui constitue le phénomène initial suivi par tous les autres.
Chez l’animal, au contraire, c’est l’appareil locomoteur qui est frappé le premier ; l’irrégularité dans les mouvements et l’incertitude dans la marche constituent le premier signe de l’intoxication alcoolique. A part ces quelques différences, l’alcool agit de la même façon sur l’homme et sur les animaux. Nous allons voir en quoi consiste cette action.